EDWARD BURNE-JONES
Z9 juin 1898
Edward Burne- Jones, . qui vient -de
mourir, était né à Birmingham en 1833.
Il ne fît donc pas partie du premier groupe préraphaélite formé en 1848 par Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt et John Everett Millais. Il ne fut pas davantage du second groupement créé par la venue du statuaire Woolners, du peintre James CoUinson, des écrivains d'art Frederick-George Stephens et WîUiam-Michaël Rossetti, frère de Dante-Gabriel.
Mais il n'en est pas moins un préraphaélite, et, sans être un annonciateur, un précur-
scvr du mouTôment, il est uû de set chefs, car il Ta exprimév pour son compte^ aussi absolument que ses deyanciers. il ferme le cycle, comme Madox Brown l'a ouyer.t, et Tun et Tautrc, historiquement et esthétiquement, font. partie de l'école dont John Ruskin a été le critique et l'apôtre.
L'éducation de Bume- Jones fut d'abord une éducation de lettré. Sa première formation d'esprit lui vint de la lecture des écriyains de l'histoire et de la légende.
Son condisciple William Morris, le grand poète des Nouvelles de nulle part^ connut les mêmes désirs et les mêmes rêves. C'est une force incomparable que donne l'amitié, lorsqu'elle est complète, généreuse, indestructible. Jusqu'à la fin, ces. deux esprits furent unis, et j'admire leur départ vers la vie et vers l'art, lorsqu'ils décident d'aller vers Dante-Gabriel Rossetti, dont ils admirent les œuvres avec un juvénile enthousiasme. Après, ils ont l'existence de recherche et de travail qui a fait déjà l'objet de tant d'études. On sait com*
ment Bnrne- Jones épousa l'esthétique de son maître, refusant d'accepter Tart déformé par la tradition d'école, retournant aux sources de nature, oïl croyant y retourner, par l'étude des maîtres ardents et ingénus qui précédèrent Raphaël.
Car toute la querelle qu'ils firent à Tart académique de leur temps se livra sur cette affirmation que l'art avait décliné depuis Raphaël. Sans doute, les préraphaélites ne s'en prirent pas directement à Raphaële et l'un d'eux, Holman Hunt, a avoué le € léger esprit de paradoxe ^ qui les inspira dans le choix de leur étiquetée. Mais, en fait, s'arrêter avant le xvi* siècle, c'est supprimer le but vers lequel marchaient tant d'artistes admirables. Raphaël n'est pas un chef de décadence, on ne saurait le rendre responsable de l'aberration de ceux qui le mirent en formules, sans le comprendre.
Son secret n'est pas dans une formule; il est dans sa prodigieuse intelligence de la forme, qui lui fit découvrir plus complètement la nature que ses prédécesseurs avaient constamment cherchée. Exclure son
œuvre, c'est exclure une science et un équilibre, c'est vouloir créer une histoire incomplète, pénible et folle.
De sorte que, malgré leur esprit de juste critîque contre l'enseignement de l'art par' préceptes^ les préraphaélites, forcément, restaient en deçà de la vérité. Ils s'interdisaient tout développement, faute d'avoif compris que la nature est le fond commun à tous, et que les différences entre artistes s'établissent par Ja seule interprétation. Oix peut reconnaître que leur esprit fut d'ordre supérieur, qu'ils apportèrent dans l'art les plus nobles préoccupations, une réflexion, une volonté rares. On peut prévoir que leurs toiles inspireront aux hommes une sympathie pour leur pensée. Toutefois, une stérilité apparait, une obstination étroite dans la réalisation, une application rigide de principes de mort. Cela ne va pas sans mélancolie ni sans beauté, et je songe, pour Burne- Jones, aux regards qu'échangent Viviane et Merlin dans la forêt, à l'attitude du roi Cophetua devant la mendiante, à l'allégresse de l'Annonciation...
Mais une influence morbide et glacée émane de l'ensemble de l'œuvre, les personnages correctement bâtis expriment une existence incomplète^ subissent une force délétère qui les condamne à l'immobilité, les dessèche, tarit en eux le principe vital. Sous lea apparences de leur dessin précieux, de leurs couleurs vives ) ils habitent une atmosphère irrespirable, ce sont des créatures factices, nées de l'imagination, trop péniblement inventées pour figurer le réel, et trop précisées pour évoquer le rêve.
Pour quelles raisons ces peintres, 6t Burne- Jones en particulier, ont-ils conquis des esprits délicats et rêveurs? D'abord les légendes qu'ils ont interprétées ont gardé la beauté, et les poètes s'ingénient à ratta* cher cette beauté à la vie. L'art dont il faut scruter les intentions, découvrir les secrets, aura toujours aussi un attrait pour les inquiets qui s'affirment blasés par l'immédiat de l'existence. Comme si cette existence toujours à découvrir n'était pas le seul grand et perpétuel mystère ! Comme
•i les rite^ et les ingéniosités des cultes spéciaux de* Vtrt ne conduisaient pas leurs adeptes & s'enfermer dans les obscures chapelles où ils perdent toutes notions de Tespace^ de la variété et du renouvelle* ment des choses I A l'art profond, péniblement agencé, des préraphaélites et des symbolistes, condamnés à aboutir au pastiche des formes parce qu'ils s'interdisent la liberté et la découverte, je préfère l'art des maîtres amoureux de ce qui existe, je préfère l'avidité d'un Raphaël, d'un Rembrandt, d'un Rubens, d'un Velasquez, devant les spectacles qui surgissent perpétuellement dans le champ de leur vision.
Ceux-là aussi donnent de la beauté à pénétrer, des énigmes à déchiffrer, les grandes et permanentes énigmes que nous propose l'univers.
Burne-Jones, au jour où il disparaît, sera salué respectueusement par tous pour le désintéressement et la conviction de sa vie, mais dès demain, cela dit sans se plaire au jeu puéril d'annoncer l'avenir, beaucoup ne pourront songer à son œuvre sans
discerner en elle un caractère pénible de démonstration et d'amphithéâtre. Sous les dehors appliqués, vifs, brillants,.il y a une Qpiniàtreté pénible, un alanguissement de fièvre, et peut-être un regret mortel de la vie méconnuç.
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