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Voici Tun des maîtres de l'impressionnisme, ou, pour mieux dire, Tun des maîtres de la peinture de paysage de ce.
temps, qui convie les artistes^ les amateurs, et aussi les simples passants amoureux d'art, à examiner ses recherches et ses trouvailles. Ha bataille d'autrefois est terminée. Les admirables artistes qui voulurent ardemment exprimer à 'leur tour la beauté des phénomènes, la poésie de la nature, la fête de la. lumière magnifiant toutes choses, sont maintenant admis, classés, après avoir été violemment contestés, et même niés. Leurs œuvres font la gloire des collections. Les musées sont obligés de
les admettre. Toute une période de notre vie d'art et de pensée prend place dans l'Histoire.
Pourtant, ceux qui furent les combattants de la première heure ne connaissent pas la lassitude. Pour eux, la bataille n'est pas terminée. Toujours pleins de force, joyeux des mêmes enthousiasmes, c'est avec eux-mêmes qu'ils continuent de lutter. Ils veulent toujours et sans cesse apprendre, déchiffrer quelque secret nouveau du mystérieux visage de la nature.
En cela, ils continuent de vivre comme ils ont toujours vécu. On voulait voir autrefois chez eux une attitude : il n'y en avait pas plus qu'aujourd'hui. Ils étaient et ils sont ce que doivent être des artistes, épris des maîtres chercheurs de vérité, indifférents aux paroles légères et mauvaises, n'ayant d'autre souci que leur œuvre. C'est par cette attitude, si attitude il y a, qu'ils triomphent, et c'est un bel exemple qu'ils donnent à ceux qui les suivent.
Ces réflexions me viennent dans les salles de l'exposition Pissarro, rue Le Pe-
letier, comme elles viennent sans doute à bien d'autres. Elles sont salubres, fortifiantes, elles naissent de la contemplation de cette œuvre qui a la beauté et le charme.
Camille Pijssarro reste ce qu'il a été, mais aussi il devient de plus en plus ce qu'il est réellement, il s'exprime toujours davantage, il découvre lui-même sa personnalité. Il est surtout un poète d'intimité, il célèbre les proches délices, la douceur de vivre qu'il peut goûter sur place, chez lui, à sa porte, dans le clos, dans le jardin. Il n'a nul bçsoin d'aller très loin pour trouver le décor du bonheur. Il sait que partout la lumière vient visiter toutes choses, les revêtir d'éclat ou de douceur, les révéler vivantes à notre vue et à notre esprit.
Aussi, plus il regarde, contemple, ces spectacles tout proches, mieux il les aperçoit représentatifs de toute la poésie de l'immense univers. A mesure que l'on pénètre des toiles comme le Clos^ le Lavoir dans lepréj les PeuplierSjPrintemps, Pommiers enjleurs, le Pré^ et tant d'autres, une sensation délicieuse d'air et de lumière étnane de
ces paysages où toutes les taches de couleurs sont mêlées, enchevêtrées, avec une science si sûre, une possession si complète du métier dé peindre. Nous sommte loin des ébauches et des préparations à la mode, bâclées sous prétexte de synthèse, nous sommes en présence d'œuvres voulues, longuement et patiemment étudiées, menées à bien à travers la plus complète analyse, jusqu'à la vraie synthèse, cettefois, où tous les détails sont subordonnés à la profondeur et à la poésie de l'ensemble..
Ce sentiment de sécurité si vrai, si profond chez Pissarro, lorsqu'il se complaît à exprimer la beauté des doux endroits familiers où se passe sa vie d'artiste, il l'avoue encore lorsqu'il s'en va au dehors découvrir le monde et admirer l'espace.
Là, il se révèle appliqué, timide, d'une manière tout à fait loyale et touchante. Il est en ces occasions ce qu'il est toujours, d'une application, d une volonté parfaites.
Une toile de lui est une confidence. Orj il nous confesse visiblement, dans cette série de peintures qu'il vient d'ezècu-
cuter à Rouen, il nous confesse qu'il est sorti de chez lui, qu'il voit des objets nouveaux, qu'il est un peu ébloui par la grande coulée de lumière qui emplit la vallée de la Seine. 11 y a dans la manière dont il exprime la forme des maisons, des ponts, des bateaux, des cabines, des voitures, des tonneaux, des machines, de tout ce qui encombre les quais de la ville industrielle, il y a, dis^je, une certaine hésitation, une impossibilité de dominer complètement les formes, parfois grêles et minces, sous une lumière un peu disséminée et errante.
Je n'énonce pas ces observations avec une pensée de critique et de défaveur. Ceux qui aiment, comme je l'aime, la* personnalité de Pissarro trouveront au contraire ici des motifs de l'aimer et de l'admirer davantage. Il ne déplaît pas qu'il y ait quelque gaucherie chez un grand artiste expérimenté, et qu'un débutant se révèle encore et toujours chez un maître. On fait avec lui une excursion, on admire combien le monde est grand, combien l'existence
humaine est agitée, tumultueuse dans les grandes villes, et Ton rentre, un peu ébloui, un peu las, dans le délicieux jardin. On reprend la vie coutumière, on admire l'or du soir, on écoute les voix du silence.
10 juin 1898
En même temps que l'exposition des œuvres de Claude Monet galerie Petit, une exposition d'œuvres de Camille Pissarro.
est ouverte galerie Durand-Ruel. Mieux que par Téchantillonnage des Salons, les personnalités se présentent et se définissent par ces réunions de toiles qui donnent à voir le travail voulu et médité de deux ou trois années. Le sens banal attribué.à Tétiquette d' « impressionnisme » se trouverait encore ici rectifié s'il était nécessaire. Le choix et la pénétration du sujet, la science attentive à fixer le rêve de poésie, les qualités qui rendent achevées et durables ces.
évocations d'un aspect et d'un instant, tout cela est ici présent par ces vues de Paris de Camille Pissarro, commepar les rivières, les rivages et les falaises de Claude Monet.
Est-il bien nécessaire, après tout, de batailler sur les mots, de prodiguer ses efforts et d'user son temps en définitions et classifications? C'est un travail qui se fait tout seul, avec une longueur de temps, une lenteur, une sûreté qui imitent les conditions de la vie naturelle. Les œuvres valent par elles-mêmes, prennent d'elles-mêmes la place qui est la leur, alors que tous les vains bavardages des querelles d'écoles sont oubliés, que les théories ingénieuses sont tombées à l'état de puériles curiosités.
Je pense que Camille Pissarro, malgré qu'il fût mêlé à tant de polémique et de dissertations; a bien ce sentiment que seul le travail compte, et qu'il est inutile de s'attarder à fonder des groupes et des sous-groupes. S'il a eu ces illusions, probablement nécessaires, au temps des batailles, il donne aujourd'hui la sensation toute autre de l'homme qui sait le prix de la vie et du temps, et qui songe avant tout à s'exprimer.
11 y a quelque chose de tout à fait touchant et beau chez cet artiste, c'est
l'exemple de son perpétuel renouvellement.
Au fond, toute TafFaire de la critique est démontrer la tare de ceux qui, ayant trouvé un semblant de manière et la surprise du succès, s'arrêtent d'observer, de penser, de travailler , se consacrent à la pauvre imitation d'eux-mêmes. C'est la querelle que j'ai toujours cherchée aux soi-disant dirigeants de l'art, aux pontifes d'Institut, aux notables commerçants du Salon. Je ne fais pas, ce faisant, autre chose que leur proposer un examen de conscience. Encore faut-il être capable de vouloir cet examen. N'est pas troublé qui ^eut.
Celui-ci, en tout cas, Camille Pissaro, est bien loin de ces imperturbables. Comme ■au premier jour, il a l'inquiétude de connaître, il a la foi et l'ardeur, et un si beau désir de réaliser les admirables spectacles qui J[^'enchantent !
,1^ images des jardins, des champs, des pommiers en fleurs, des coins de village, l'exquise illumination des verdures et des fleurs, et toutes les apparitions de la vie de la campagne n'ont donc pas suffi à Pissarro.
- i83 - Il a voulu aborder les spectacles de Texistence des villes, les rues grouillantes de foules, les ponts de pierre et de fer jetés par-dessus les] fleuves, les lourds bateaux chargés de marchandises, les amas de maisons qui signifient le drame social.
Lés villes ont une physionomie particulière, passante, anonyme, affairée, mystérieuse qui doit tenter le peintre. Ce sont de beaux portraits à réaliser, et il y en a eu de tous temps. Mais ce sont des portraits toujours à* .refaire, car les physionomies qu'ils reproduisent sont infiniment changeantes : songez au Paris d'hier en regardant le Paris d'aujourd'hui.
Camille Pissarro a commencé par des représentations de Rouen, qui lui est une ville familière, et il en a donné des images caractéristiques avec une certaine hésitation, une timidité à exprimer la grandeur des formes. On retrouvera un peu de cette manière fine et grêle dans les vues de Paris, on n'aura pas toujours la perception de la grandeur et du volume. 11 est certain, toutefois, qu'il y a un grand
pas de fait depuis les vues de Rouen. Si tels détails : une fontaine, une voiture, un kiosque, ont encore, ça et là, une silhouette mince, par contre les aspects des hautes maisons emplissent l'espace de leurs rangées rectilignes et de leurs courbes, de leur élévation et de leur profil massif.
C'est l'avenue de l'Opéra, par une matinée d'hiver, de soleil pâle, ou dans la brume, ou sous la neige, ou sous la pluie.
C'est la place du Théâtre-Français, la me Saint-Honoré, le boulevard des Italiens, le boulevard Montmartre, de l'automne jusqu'au printemps.
Le merveilleux, c'est la qualité atmosphérique de toutes ces toiles. Le ciel que nous voyons à Paris pendant les mois d'automne et d'hiver, le sol luisant de pluie qui reflète les nuées grises et les fugitives dorures du soleil, le visage des maisons rayé par les averses, toutes les lueurs éparses qui s'unifient en une grande tombée de lumière grisâtre, c'est ici exprimé en caractères ineffaçables. L'air que nous respirons est enfermé par ces cadres,
à nous donner rémotion de nos rues boueuses, de nos pluies, de nos avenues qui vont se perdant en une perspective de brume. Dans cette atmosphère véridique, la mêlée des voitures et des passants tournoie, se croise, se mêle, avec un prodigieux sens du mouvement rythmé des foules. A plusieurs reprises, ce combat social visible dans les allées et venues inquiètes de la rue, est aperçu et résumé par Pissarro, et c'est une des beautés de cette série de toiles que la représentatipn de ragitation fatale des vivants parmi ces 4écQr9 d'un jpur.