AUGUSTE RENOIR
20 juin 1896
Pendant quelques jours, seront exposées, galerie Durand-Ruel, les œuvres récentes de Renoir. Ce n'est pas, à vrai dire, une manifestation organisée, puisqu'il n'y a eu ni affiches, ni invitations. Néanmoins, lesportes sont ouvertes à tous, et je ne résiste pas au désir d'essayer de dire à nouveau, devant ces créations nouvelles, l'impression encore augmentée, de grâce et de force, que donne ce talent en perpétuelle évolution.
Tout d'abord, Renoir est un peintre qui ne se croit pas astreint à pratiquer un seul genre. Il aurait pu trouver une manière et s'y tenir, détailler son talent en répétitions, refaire sans cesse aujourd'hui le travail
d'hier. Tout au contraire, et quoiqu'il y ait en lui une faculté particulière, dominante, de peintre de la chair de la femme et de l'enfant, il s'est universalisé, il s'est arrêté devant tous les spectacles, sachant bien que toujours il y trouverait une révélation.
Tout est forme et tout est lumière pour le peintre, et Renoir a appris à peindre des seins de femmes et des joues d'enfants, des corps et des visages, en peignant des fleurs, des fruits, des paysages.
Les paysages, il semble les traverser rapidement, à la façon dont ils apparaissent comme éclairés, enflammés d'une illumination subite : c'est un feu qui flambe, un surgissement des arbres, des eaux, des êtres, dans un foyer incandescent. Ils sont pourtant de l'étude la plus opiniâtre, et si vous pénétrez dans cette atmosphère brûlante, vous apercevrez le souci de la forme et le pouvoir de la synthèse dans ces apparitions, ces évocations de minutes fugitives.
Ces décors de nature, eaux qui passent, éblouissements d'océans, architectures de
rochers, ondulations de verdures, deviennent les jardins délicieux où respirent, s'épanouissent, vivent ces jeunes corps dp Baigneuses, petits êtres instinctif §, [à, I9 fois enfants et femmes, où Renoir apporte à la fois un amour convaincu et une mali-^ cieuse observation. C'est une conceptioi^ toute particulière qui s'affirme par çc»
fillettes sensuelles sans vice, inconscientes sans cruauté, irresponsables quoique gentiment éveillées à la vie. Elles existent, avec infiniment de vivacité et de joie, sans chercher la raison de leur sensation. Elles existent comme des enfants, mais aussi comme de jeunes animaux joueurs, et comme des fleurs qui absorbent l'air et la rosée. Regardez ces yeux charmants pareils à des corolles, ces chairs heureuses, libres, abondantes, ces attitudes souples, ces petits mouvements vifs : c'est l'existence instinctive surprise dans la vérité de ses manifestations, toute une apothéose de l'heure présente, de la jeunesse, de la lumière joyeuse.
Il n'y a pas seulement cette conception
tranquillement sensuelle, dans rœttvi^e de Renoir. Oi> plutôt, . cette conception se transforme i l'abord d'autres sujets; On en trouyqr^ des preuves; .;danà ces deux admirables têtes d'enfants, d^a^e forme et ;d'un coloria si. parfaits que r.on croirait à une sorte d'éclosion spontanée sur la toile. JUes.yèux,. les bouches, plus que jamais, naiççeott comme des fleurs, et c'est le poèmQ d.éjicieux de la. formation des traits de U vie. qui, commence, qui se définit déjà en <ss$ais de regards et en ébauches de sourires. .
Puis, d'autres 9nj.ets encore témoignent de l'étendue et de lav^^riétéde la visîon.La Femme et Enfant ^ V Enfant aux joujpux\ sont des chefs-d'ceuyre qui racoùtent la patience, Ij^^spUicitudo^ de la. femme, sans aucune mise en scène sentimentale, âimipleraent par r^Lttitûdievparle geste des bras qui entourent, qui protègent, par les fortes mains toptes proches des petites mains indécises.
Enfip, voici un autre chef-d'œuvre qui s'intitule :. Portraits^ qui est déjà désigné
par tous comme un « Départ pour la promenade »,et qui est bien un des plus beaux groupements d'être humains qui aient été représentés parla peinture : la mère, éclatante de santé, majestueuse, en toilette de printemps, les mains croisées, l'attitude paisible et doucement autoritaire, — le jeune grand garçon qui s'accroche aux bras de sa mère enun mouvement vif et gracieux, — la fillette qui rejette ses cheveux en arrière, — la bonne, robuste et belle, agenouillée, empressée à achever la parure de l'enfant, — cet enfant, le dernier né, tout de blanc vêtu, en équilibre tremblant sur ses petits pieds. C'est la pièce capitale de l'exposition, un beau résumé du talent actuel de Renoir, avec toutes ses qualités de grâce et comme une force neuve qui se dresse et s'installe.
Des défauts, il peut, il doit y en avoir.
Quel artiste, quel homme serait complet sans ses défauts ? Une critique d'inventaire exact pourra relever ici une dureté, là une gaucherie, et encore une absence de nuance, de liaison entre deux valeurs, deux
traits. C'est possible, mais j'observe que cette peinture est tout« fraîchement' exécutée, n'aura son harmonie complète que dans un an, ou deux ans, que sais-je, et j'admire ce qui est admirable.
La grande séduction de l'art de Renoir, c'est la vision directe, la. nature regardée chaque fois avçc.le même désir ardent.
Rien né s'intert)os.fe entre l'artiste et le spectacle, aucun ressouvenir, aucune manière, aucune combinaison. C'est bien sa volonté qui est aux prises avec la vie.
Chaque fois, à chaque œuvre nouvelle, on aperçoit le même effort vers la possession, la même Joie de la découverte, Renoir, c'est l'ingénuité savante, c'est l'expérience qui se remet sans cesse en apprentissage.
Une telle originalité ne l'empêche pas d'être traditionnel. Avant d'avoir accepté toutes les influences qui peuvent s'exercer sur un artiste de ce temps, il a son point d'attache très solide dans l'art de notre dix-huitième siècle français, il continue cette peinture lucide et fleurie, qui est bien de nous, bien à nous. On s'étonnera, plus
tard, de népàs là voir représentée, rèsuinée en ses phases essentielles, dans nos musées nationaux. Qu'on le sache bi«n, lé Départ pour la Promenade sera une date dans l'histoire de l'art de ce temps et ne devrait quitter Tàtélier de Renoir que pour entrer au Luxembourg.
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