BERTHE MORISOT
6 mars 1896
Les amis de M""* Eugène Manet, . en peinture Berthe Mori^ot, morte l'an der-nier, la première semaine de mars^ ont songé à faire de son œuvre une exposition commémorative et ils ont réalisé leur pensée. Quittant leur art, leur travail, tout ce qui est leur souci et leur joie, Mallarmé, Degas, Renoir, Monet, sont venus, actifs, attentifs, pour faire revivre par le legs de son esprit, devant tous, la grande artiste qui n'est plus.
L*hommage ainsi rendu est complet. On peut supposer, sans crainte d'erreur, que le passant amoureux de la peinture des siècles, qui entrera aujourd'hui dans les
salles de Durand-Ruel, connaîtra le plaisir de la sensation et de la raison à contempler ces toiles, ces aquarelles, ces dessins, qui viennent définitivement, dès aujourd'hui, s'ajouter à cette variée et infinie histoire de l'art où chaque artiste vient dire la même chose en un langage nouveau.
Cette même chose, c'est rémerveillement .
devant le monde déployant sa magnificence, c'est l'essai de compréhension devant l'admirable phénomène de la vie éparse et une, et c'est le désir violent de recréer ce spectacle, ce monde, ce décor, cette vie des êtres.
Berthe Morisot n'a pas failli à cet instinct de l'artiste, à cette démonstration d'elle-même et de toute la vie environnante, et voici son œuvre.
Elle l'a élaborée presque secrètement, ayant la haute sagesse de savoir accepter la liberté qui lui échut par le fait du sort. Elle ne fut pas l'amateur aimant la publicité, la gloire immédiate. Elle fut l'artiste aimant par dessus tout le travail, voulant
surtout s'exprimer, dire le plus possible de ce qui était en elle. Puisqu'il lui était permis d'ignorer les nécessités de la vie, les exigences du métier, elle ne montra aucune âpreté à réclamer sa place, elle ne courut pas les Salons et les Expositions, elle ne se hâta pas de réunir et de montrer son travail de l'année ou de la quinzaine, comme tant d'autres * qui ' pourraient bien attendre la réflexion avant de nous faire profiter de leurs trop récentes découvertes.
Nbn pas que Berthe Morisot se refusât à la rencontre avec le public, avec tant d'inconnus, discrets, sensibles, qui n'ont que le livre et le tableau comme récréation et réconfort de leur existence silencieuse. Au contraire, elle acceptai les occasions de se montrer ai tous dans la pleine lumière, et de se Juger elle-même en accrochant à des. murailles ces pages colorées où elle se mettait tout entière, avec le charmie profond de sa vision fine et ardente, de sa pensée solitaire. On n'a certes pas oublié qu'elle fut de la première exposition du groupe des Impressionnistesien 1874, chez
salles de Durand-Ruel, connaîtra le plaîsîr de la sensation et de la raison à contempler ces toiles, ces .aquarelles, ces dessins, qui viennent définitivement, dès aujourd'hui, s'ajouter à cette variée et infinie histoire de l'art où chaque artiste vient dire la même chose en un langage nouveau.
Cette même chose, c'est l'émerveillement .
devant le monde déployant sa magnificence, c'est l'essai de compréhension devant l'admirable phénomène de la vie éparse et une, et c'est le désir violent de recréer ce spectacle, ce mondé, ce décor, cette vie des êtres.
Berthe Morisot n'a pas failli à cet instinct de l'artiste, à cette démonstration d'elle-même et de toute la vie environnante, et voici son œuvre.
Elle Ta élaborée presque secrètement, ayant la haute sagesse de savoir accepter la liberté qui lui échut par le fait du sort. Elle ne fut pas l'amateur aimant la publicité, la gloire immédiate. Elle fut l'artiste aimant par dessus tout le travail, voulant
surtout s'exprimer, dire le plus possible de ce qui était en elle. Puisqu'il lui était permis d'ignorer les nécessités de la vie, les exigences du métier, elle ne montra aucune àpreté à réclamer sa place, elle ne courut pas les Salons et les Expositions, elle ne se hâta pas de réunir et de montrer son travail de l'année ou de la quinzaine, comme tant d'autres " qui * pourraient bien attendre la réflexion avant de nous faire profiter de leurs trop récentes découvertes- Nbn pas que Berthe Morisot se refusât à la rencontre avec le public, avec tant d'inconnus, discrets, sensibles, qui n'ont que le livre et le tableau comme récréation et réconfort de leur existence silencieuse. Au contraire, elle acceptai les occasions de se montrer à tous dans la pleine lumière, et de se juger elle-même en accrochant à des. murailles ces pages colorées où elle se mettait tout entière, avec le charmie profond de sa vision fine et ardente, de sa pensée solitaire. On n'a certes pas oublié qu'elle fut de la première exposition du groupe des Impressionnistesien 1874, chez
les parcelles d'œuvres, par les surgissantes ébauches, par les vives aquarelles, par les quelques traits de couleurs des dessins. La fine tradition française, qui eût déjà son heure de grâce au dix-huitième siècle, continue ici son fleurissement, et cette tradition continuée n'empêche pas la personnalité de s'affirmer et le génie d'éclore.
Ceux qui s'intitulent « peintres de l'âme » trouveraient ici sujet de méditer.
Jamais âme ou esprit n'a démontré la profondeur de sa songerie intérieure, la force de sa volonté spirituelle, avec plus d'intensité que cette vivante et délicate artiste acharnée à conquérir la complexité du réel et la poésie de la vérité. Je songeais à elle et à tous, enlisant ces lignes d'un Japonais, préfacier d'un album d'Hokousai, lignes traduites par Hayashi et citées par Concourt : « Il n'est pas difficile de dessiner des monstres, des revenants, mais ce qu'il y a de difficile, c'est de dessiner un chien, un cheval, car ce n'est qu'à force d'observer, d'étudier les choses et les êtres qui nous entourent, qu'un peintre représente
lumière des forêts revient se combiner avec la glauque transparence de l'eau, avec le fluide bleu de l'éther et la flamme rose du soleil.
Dans cet air léger et subtil, fixé, comme au passage, par le poudroiement de cette peinture pourtant belle et solide, les créatures évoquées ont surgi naturellement.
On ne peut les rêver autres que ces belles jeunes filles identifiées avec les printemps de ces paysages, les fêtes déployées de ces ciels, les couleurs et les odeurs de ces fleurs, où vient éclore tout le mystère du réel. Les jeunes corps souples aux mouvements gracieux et rythmiques, les visages où l'enfance sechange en jeunesse ingénue, sont inséparables de cette glorieuse et tranquille fête de nature, et c'est la joie des jardins qui entre dans les chambres avec les fillettes charmantes tout imprégnées des lueurs et des parfums du dehors.
C'est ce rêve que Berthe Morisot a rêvé, et c'est ce rêve qu'elle a dit avec le rare bonheur de la maîtrise. On le trouvera exprimé par chacune de ces œuvres et par
xxm
ALFRED SISLET
22 février 1897
Le spectateur de Texposition d'Alfred Sisley pourra, galerie Petit, devant les cent cinquante toiles qui décorent les murailles, apprendre un chapitre de Thistoire de la peinture» et vivre par la pensée une belle existence d'artiste. Cherchez dans un angle de la salle, le plus ancien tableau - Chemin bordant le parc de Courances, daté de 1868 : c'est une route dans rherbe, entre une masse de verdure et la rase campagne, l'aspect tranquille animé par un cabriolet incliné au trot d'un cheval blanc. Cherchez ensuite une toile d'hier, de l'automne de 1896 . Soleil couchant ^ septembre^ ou Sur la route de Saint-
un oiseau qui a Tair de voler, un homme qui a l'air de parler. Or, le talent extraordinaire du vieillard Talto (Hokousai) n'est que le résultat de ce travail, de cette observation dans laquelle il a apporté cette attention infatigable que j'ai toujours admirée, et qui a fait de lui le grand artiste indépendant et le maitre unique. »
Tout de suite après ses débuts, Alfred Sisley a traversé une période charmante, d'une manière à la fois fine et grasse, prudente et sûre. C'est, à peu près, pendant les années qui vont de 187a à 1878.
J'aime infiniment, dans cette note discrète et nuancée : la Place de l'Abreuvoir à Marly^ sous la neige; une vue de Port^ Marly^ le pavé de la petite ville, les boutiques à contrevents, les géraniums aux fenêtres; la Route de Manies, des petits arbres, deux chevaux, un ciel bleu pâle; une G^lée blanche, des arbres à feuilles jaunies, une petite maison frileuse, un ciel pâle et froid ; une Futaie, effet d' automne; une Inondation, des hommes en barque abordant une maison au seuil baigné d'eau ; une autre Inondation, une maison au loin, un grand arbre dépouillé trempant dans l'eau au premier plan, tout un ensemble gris envahi de lueurs ternes* une sensation de fleuve élargi, profond, de force latente, calme et terrible; et bien d'autres.
Admirez maintenant que ce soient ces paysages si étudiés, si savants, si sobres, qui aient offusqué le public et déchaîné la critique. Ils ont figuré, en effet, à la première exposition du groupe impressionniste, chez Nadar, boulevard des Capucines, et aux expositions suivantes,' où ils ont été accueillis, comme les œuvres de Monet, Renoir, Cézanne, Pissarro, Berthe Morisot, Degas, par des ricanements et des cblères. Ils ont été vendus, à l'Hôtel Drouot, sous les huées, et c'est à peine si quelques amateurs courageux ont osé les acquérir à des prix qui variaient entre 50 francs et 300 francs. Aujourd'hui, ils sont en honneur dans les galeries, et aucun visiteur de l'exposition actuelle ne gesticule et ne vocifère. Pourquoi ?
Ces tableaux sont restés les mêmes, et leur nouveauté, qui paraissait, il y a vingt ans, folle et scandaleuse, se révèle aujourd'hui sage et rassurante, continuant simplement la tradition de la peinture, avec l'ajouté d'une personnalité. C'est donc que la personnalité surprend tou-
jours, que la plus petite nuance de changement déroute. Au moins, ceux qui connaissent les musées, ceux qui écrivent sur l'art, ceux qui collectionnent des toiles, devraient savoir et expliquer aux autres cette loi de l'évolution continue et de l'originalité artistique.
11 n'en a pas été ainsi pour Sisley et ses aniis. On les a laissés se débattre à peu.
prés seuls contre les diffîcutés de chaque jour. C'est tant mieux, car il ne faut voir ici aucune récrimination contre le sort :
la lutte courageuse est nécessaire et vivifiante, et l'artiste prend conscience de luimême dans la défaite et dans la solitude.
Sisley continua donc, et comme il n'était pas un peintre qui se satisfait d'une manière et s'en tient à une fabrication monotone, il quitta les toiles qui viennent d'être dites pour des recherches et des réalisations autres. Et cela, non par un brusque parti-pris, très tranquillement au contraire, par des transitions peu sensibles, dont il ne s'aperçut guère lui-même. C'est ainsi qu'il passa des taches justes, des har-
moûies grises, à des formés plus étudiées, plus présentes, à des harinonies lumineuses, vives, enflgimmées. Il devint alors le peintre des rivières qui étincellent, roulent des paillettes et des feux, et deô beaux ciels légers, profonds, où le rose du matin, le bleu du jour, le violet du soir, s'évanouissent, où lesnuages, dansTéther fluide» voguent comme des escadres.
Il est certain qu'un certain nombre de toiles de Sisley est discutable, et je suis sûr que l'artiste, au point où il est parvenu, se discute lui-même et juge ses efforts.
Parmi tant de tableaux charmants et puissantS; il est des œuvres intermédiaires, des paysages plâtreux, creux, où l'artiste n'a pas dépassé les apparences, où il a dressé le décor entrevu dans une atmosphère qui semble vide. Seulement, il faut retenir d'un pareil artiste, non ses troubles et ses défaillances, mais sa prise de possession des choses, ce qui fait de lui un être Joyeux et fort, tel qu'il se révèle librement dans une toile mouvementée comme les Bords du
Loing^ où le ciel, Teau, les berges, célèbrent une fête de l'univers, tel encore qu'il apparaît en plein équilibre, en plein vouloir, dans les beaux automnes de l'an dernier, au bord de sa chère rivière du Loing, autour de sa ville de Moret.
11 quitta parfois sa retraite de Seine-et- Marne pour des excursions d'été, entraînant notre pensée vers la côte anglaise, à CardifF, au pied de la falaise de Penath, et il nous donne alors à contempler les aspects de Lady's-Cove, Storr-Rock, Langland Bay, des grèves où bouillonne la mousseline des vagues, des avancées rythmiques de marées, des roches parées de la richesse des végétations, des ombres transparentes projetées par la terre sur l'eau, des navires qui passent, des êtres perdus dans rimmensité. Un don de logique s'affirme toujours en lui avec l'amour de la clarté. Ces pages ne sont pas des esquisses inconscientes, fabriquées à la minute, comme le disent les simples ou les malins, qui croient ou affectent de croire que le terme d'impressionnisme ne sert à désigner
que des pochades. Ce sont, au contraire, des pages lentes et méditées où . Sisley, comme ses amis, apporte toute sa conscience et tout son savoir à conserver l'aspect frais et cha.rmant de la première apparition.
Au résumé, des années de volonté en travail, de réflexion solitaire, de créations enivrantes, nous sont racontées par ces cent cinquante toiles. Sisley a vécu et vit de la vie désintéressée et profonde du paysagiste amoureux de nature, éloigné de la vie sociale. On peut espérer qu'il y a trouvé la sérénité et' le bonheur exprimés par son œuvre de lumière et de vérité.
31 janvier 1899
Alfred Sisley a terminé, dans sa cinquante-neuvième année, après la torture d'une maladie qui a duré plusieurs mois, une existence vouée opiniâtrement à l'art et au travail. Ceux qui ont connu l'homme, ceux qui ont aimé son grand talent, apprendront cette mort avec émotion. Sisley avait éprouvé, en même temps que ses
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amis du groupe impressionniste, les difficultés de la vie, et l'on peut dire de lui que s'il a connu le triomphe de sa cause, il a succombé néanmoins en pleine bataille, car il n'a guère profité de la vogue qui venait enfin à ses tableaux, admis aux musées et aux galeries des amateurs, après avoir été seulement goûtés et recherchés par un petit. nombre.
On peut prévoir que la gloire viendra encore davantage à ses œuvres fortes et charmantes. Sisley a été le poète délicieux des bords des rivières, et de ces petites villes qui épanouissent leur beauté fraîche et tranquille sur les bords de la Seine et du Loing, Saint-Mammès où il habita longtemps, Moret où il est mort. D'une belle journée de promenade passée avec lui, J'ai gardé les récits, qu'il faisait avec tant de perpicacité et d'esprit, de la vie des riverains, des bateliers, et de ceux qui passent, sur leuris lourds bateaux, en nomades et en bohèmes de l'eau. J'ai gardé aussi le vif souvenir de son sentiment de nature, de la manière fine et éloqueQte
dont il célébrait les décors si bien évoqués par ses toiles.
Son renom d'artiste se fixera et s'accroîtra. Il a peint, d'une manière franche et jolie, forte et délicate, l'enveloppement lumineux des choses, les feuillages des rives et des îles, les chalands amarrés à l'ombre, les maisons dressées au-dessus des berges. Il a été un peintre admirable des ciels, il a su exprimer la profondeur de l'éther et faire voguer les nuages au large de cet infini. Il est venu à son tour, avec l'amour de la nature radieuse, dire le charme, la douceur de tant de beaux paysages d'un jour, il a pris conscience de l'univers.
Un hommage unanime saluera cette vie probe, fière, désintéressée. Cette œuvre restera dans l'histoire de l'art de notre temps.
20 avril 1899
Cette exposition et cette vente ', trois
I. L'une des préfaces (l'autre était de M. Arsène Alexandre), pour le Catalogue de tableaux ^ études^ pas-