‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 23 sur 52 · IO · texte numérisé non relu

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mois après la mort d'Alfred Sisley, prennent déjà un sens de consécration historique. Nous avons l'intuition, pour certains noms et certaines œuvres, qu'un classement logique se fait sous nos yeux et que rien ne saurait empêcher cette conquête de l'opinion, cette première annonce du jugement équitable de la postérité. 11 en est ainsi pour le peintre regretté, auquel nous venons rendre un dernier hommage. Toute son existence fut en proie à la Iiitte» à l'inquiétude. Il a été sans cesse à la peine, il n'a guère été à l'honneur. La veille de sa mort, il connaissait les mêmes affres qu'aux jours de ses débuts. Que dis-je?

il n'y a ni tristesse, ni désespoir à l'heure de l'entrée dans la vie, mais quelle mélancolie et quelle amertume doivent être celles de l'artiste vieilli, chargé de famille, et forcé encore de résoudre au jour le jour la terrible difficulté de vivre! Pourquoi ne pas dire que ce fut le sort de Sisley, puis-

tels^ par Alfred Sisley, et de tableaux, pastels et dessins offert à ses enfants par les artistes^ dont la vente eut lieu le i** mai 1S99.

qu'il le supporta avec cet héroïsme farouche et caché qui ennoblit si mystérieusement la vie des solitaires. S'il gémit et désespéra, ce fut en secret, et pour les siens» PourUui, j'affirme, avec ceux qui l'ont connu tout au long de sa carrière, qu'il n'eut jamais que la préoccupation de son art, l'orgueil de vaincre la nature en ce combat journalier que livre l'artiste, l'espoir qu'il aurait fixé sur ses toiles un peu de la beauté fugitive des choses éternelles.

Cet espoir n'aura pas été trompé. Au jour où fut annoncée la mort de Sisley, après tant de souffrances volontairement et fièrement dissimulées, il y eut un tressaillement dans tout le public renseigné.

Les toiles possédées par ceux qui avaient été les croyants des anciens jours prirent soudain un prestige nouveau, et toutes celles qui attendaient par le monde le caprice des amateurs furent immédiatement recherchées : le classement dont je parlais commençait de se faire, Alfred Sisley prenait la place qui lui était légi-

timement due dans la glorieuse lignée des paysagistes qui ont célébré la beauté des saisons et le charme de l'heure. Tout musée, toute galerie, qui prétendent aujourd'hui à raconter l'histoire du grand art de notre siècle, raconteraient incomplèrtement cette histoire, s'ils ne présentaient pas, à leur date, les peintures douces, délicates, lumineuses, frissonnantes, qui correspondent aux divers moments de l'évolution du talent d'Alfred Sisley.

J'écarte ici volontairement toute idée de critique qui semblerait devoir restreindre la qualité et l'importance de rœuvre de Sisley, je laisse de côté les influences qu'il a pu subir, les erreurs de formule qui ont pu être les siennes, les faiblesses de réalisations de certains grands spectacles, qui donnent parfois une preuve à rebours de son infinie délicatesse de perception : les amis et les admirateurs de Sisley, les amateurs passionnés de ses peintures, savent tout cela. C'est que la critique, au sens exact, qu'elle doit prendre, de pénétration, d'explication des œuvres, ne diminue en

rien ces œuvres parce qu'elle s'attache à les définir exactement. Ainsi entendue, la critique se confond avec l'histoire de l'art, et Sisley relève dès à présent de cette histoire. On le définira, comme tous les autres artistes, même les plus grands, mais il sera chez lui aux musées de l'avenir, avec un nom impossible, à éluder, et des pages délicieuses, où les hommes qui ne sont pas encore nés trouveront à se réjouir et à s'émouvoir de l'une des plus fines sensibilités de notre temps.

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