‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 24 sur 52 · PAUL CÉZANNE · texte numérisé non relu

PAUL CÉZANNE

x6 novembre 1895

Pour la première fois, ailleurs que chez des artistes, on voit un ensemble des œuvres de l'artiste mal connu. Galerie Vollard, rue Laffîtte, les passants peuvent entrer et se trouver en présence d'une cinquantaine de toiles : figures, paysages, fruits, fleurs, par lesquelles pourra se fixer enfin l'opinion sur Tune des très belles, très grandes personnalités de ce temps-ci. Cette expérience faite, et il était grand temps qu'elle se fit, tout l'obscur et tout le légendair.e de la biographie de Cézanne se dissiperont, et il restera une œuvre sévère, et pourtant charmante, savante, et néanmoins ingénue.

Il n'y a Ici ni catalogue, ni dates, ni même de signatures. Mais n'ayez crainte, les œuvres sont signées, mieux marquées que par une signature. Avec la même éloquence émouvante, elles disent les mêmes recherches, les mêmes victoires, les mêmes défaites, des défaites aussi héroïques et fières que des victoires. Les dates aussi peuvent se discerner, ou, si l'on préfère, les périodes, et c'est ainsi que se racontera l'histoire d'un esprit, celle qu'il importe de savoir.

Le grand panneau placé au fond de la salle et qui représente, avec un luxe de couleurs et un éclat de lumière inouïs, une fête d'ivresse et de volupté, sous un ciel bleu, en avant d'une architecture, ce panneau est un point de départ capital de l'existence artistique ici exposée. Il dit nettement, brutalement, d'une affirmation farouche, les enthousiasmes et les amours de la jeunesse de Cézanne, son admiration compréhensive de Véronèse, Rubens, Delacroix. Ce n'est pas là une admiration

servile, c'est une profession de foi, la déclaration d'un artiste nouveau qui prête serment à la peinture, au faste, à l'énergie. Il est respectueux ties maîtres du passé, mais avec quelle ardeur il veut parler à son tour ! 11 confesse son ambition par la violence qu'il exprime, par ce couple d'amants noués d'une si forte étreinte, par ce désordre rythmé de l'orgie, par la hautaine figure qui préside à cette mêlée d'instincts, par cette autre si robuste, installée au sommet, accoudée à la balustrade où des draperies se déploient joyeusement à l'air libre.

Le même souci de beauté puissante^ le même désir de l'équilibre des grandes œuvres, on les retrouvera dans ces indications, ces ébauches de figures nues en plein air :

des bai^gneurs, des baigneuses au bord de l'eau, silhouettes grandies, ayant lanoblesse et la grâce rudes de la force, dressées en statues sur des paysages admirables, aux ciels bleus et chaleureux, aux verdures violemment jaillies, vivaces et délicates, libres et épanouies comme des produits de

nature, et en même temps, par le sortilège de l'art, voulues et stylées comme les arrangements d'un parc idéal.

Ce n'est plus l'or et la fougue du premier panneau, c'est une harmonie verte et bleuâtre où les chairs tranquilles apparaissent à travers la douceur de la lumière.

Et la grandeur est restée, la plupart de ces figures hardiment profilées ont une sorte de mélancolie titanesque,une expression de lassitude, de repos farouche, qui laissent à l'esprit un charme singulier, à nul autre pareil.

Les tableaux de fleurs et de fruits donnent la même preuve de la faculté décorative de Cézanne. Toute la gamme des tons, tout l'accord délicieux des valeurs, les voici, par ces pommes rouges, ces pommes vertes, ces oranges qui absorbent et expriment la clarté, ces vases verts et gris, ces tentures, ces fonds d'une richesse sourde, d'une douce lueur, ces linges d'une lumière si égale à la vraie lumière, douce et pure comme elle. A n'en pas douter, par ces toiles qui le font déjà saluer par quelques-

uns comme un maître incontesté, en possession de la plus haute splendeur de- peinture, il affirme qu'il aurait pu entreprendre et réaliser de grandes œuvres, faire fleurir les murailles comme des jardins lumineux.

Le sort ne Ta pas voulu. L'inquiétude de l'artiste Ta dominé. Cézanne n'en a pas moins raconté sa sensation profonde au spectacle de l'univers. Il importe peu que sa personnalité ait pris, pour s'exprimer, telle forme plutôt que telle autre. Regrettons qu'il n'ait pas doté son pays et son temps de l'œuvre grandiose qui était en lui.

Mais son individu ne subit de ce regret aucune déperdition, puisqu'il est présent, et bien présent, par toutes ces œuvres où se mêlent, comme on ne l'a jamais vu davantage peut-être, la réflexion et la spontanéité.

A la mise en retraite de Cézanne, à son labeur secret, nous avons gagné ce magnifique portrait de jeune homme en gilet rouge, qui peut soutenir la comparaison avec les plus belles figures de la peinture, et ces fruits qui résument en leur forme puissante, en leur éclat concentré,

toutes les harmonies éparses, et ces fleurs légères, voltigeantes ainsi que des papillons, et ces paysages d'une si extraordinaire majesté, ces arbres, ces fleurs, ces sentiers, ces coteaux, ces maisons," toute cette beauté ordonnée dans l'air, toute cette grâce inattendue et violente qui surgit avec un tel accent de nouveauté après tant d'art révolu déjà!

Vous qui lirez ces lignes et qui irez peutêtre ensuite chercher cette beauté et cette grâce que j'affirme, ne vous arrêtez pas à telle gaucherie,' à tel manque de perspective, d'équilibre, à tel aspect inachevé.

D'abord, il est ici, en grand nombre, des œuvres coniplètes, admirablement équilibrées et achevées, où tout est plein, où tout est sûr. Mais pour les autres, ne croyez pas que je veuille vous faire admettre un parti pris, vous faire partager une opinion hâtive. Cherchez bien, regardez mieux, et vous apercevrez que Cézanne est, d'une part, un traditionnel, épris de ceux qu'il regarde comme ses maîtres, et.

d'autre part, un observateur scrupuleux comme un primitif inquiet de vérité. Il sait l'art, et il veut le forcer à se révéler directement par les choses. Il n'est ni un ignorant ni un adroit : voilà par élimination, une définition de son être artiste.

Il ne cherche pas à pallier, à farder, il tremble de joie et de crainte, il presse la nature de se livrer, il prend d'elle ce qu^elle lui donne, et il s'arrête lorsqu'il est au bout de son effort.

C'est un grand véridique, ardent et ingénu, âpre et nuancé. Il ira au Louvre, mais en attendant, on ferait bien, et sans plus tarder, de le représenter au Luxembourg' partons les aspects de son œuvre, par une figure, un paysage, et un tableau de fruits.

Si l'on fait cela, on aura fait un acte de justice.

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