‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 25 sur 52 · PAUL GAUGUIN · texte numérisé non relu

PAUL GAUGUIN

12 novembre 1893

Paul Gauguin, — que j'ai peu rencontré, — que je cherche surtout à me définir à travers ses œuvres de périodes différentes j m'apparaît avec ces caractérisques :

Une inquiétude et une volonté, — une recherche fébrile, une nostalgie de grand art, — un désir violent d'échapper à l'art du passé, à l'art des originaux contemporains, — une pratique et un savoir qui le ramènent, comme malgré lui, en captif révolté, à cet art révolu qui l'obsède, — des évasions heureuses où il respire avec sauvagerie l'air de la liberté, — la main mise autoritairement sur ce qu'il entrevoit de nouveau, — une lassitude et une ambition.

Cela n'est pas commun dans le milieu d'art où sévissent les imitations et les modes, et je me sens ému, pour ma part, par ces combats de l'esprit, par les contradictions naïvement et fortement révélées, par le spectacle d'un civilisé qui voudrait être heureux par l'instinct, malgré les traditions et les entraves sociales.

Paul Gauguin donne un de ces spectacles d'énergie, d'effort pour se fuir et pour se trouver lui-même. Il sent en lui une force secrète qui voudrait se frayer passage et s'épanouir à travers l'amas de l'éducation, il secoue le fardeau, il s'acharne à vouloir vivre sa vie.

C'est cet artiste, âpre, laborieux et doué, qui expose rue Laffitte une cinquantaine de peintures et quelques sculptures rapportées de Taîti, où il vient de passer deux années et demie.

Une biographie rapide de lui, qui compléterait par des faits et des rappels de dates la tentative de caractérisation qui vient d'être faite, mentionnerait que Paul Gauguin a pris part aux dernières mani-

festations des impressionnistes, — qu'il exposait avec eux, en 1881, une étude de Femme nue qui est restée dans le souvenir pour sa hardiesse, sa tristesse, sa misère, et des paysages qui révélaient une filiation de Cézanne, — qu'il a ensuite cherché des voies, changé sa manière, évolué. C'est le moment de ses peintures de Bretagne où, tout en gardant des contacts avec les initiateurs rencontrés tout d'abord, Cézanne, Monet, Degas, Puvis de Chavannes, il s'est épris des naifs essais des artisans de calvaires et de vitraux, qu'il a voulu changer en savantes simplifications.

On a vu, dans cette dernière formule, des toiles d'un ample dessin, d'un coloris éclatant, d'une humanité particulière, basse, lamentable, machinale.' Par elles, l'artiste marquait sa décision d'échapper aux coutumes d'aujourd'hui, de remonter à l'art des enlumineurs, des tailleurs d'images, qui se satisfaisaient de colorations vives et d'à peu près de silhouettes. Il cherchait à réaliser, lui, homme de maintenant, un art semblable à l'art embryonnaire qui

se révèle en durs coloriages, en lignes massives, aux devants d'autels, aux verrières, aux cimetières de villages que je sais bien.

J'avoue avoir souffert de ces recommencements voulus du pauvre esprit touchant et bégayant d'autrefois. Las de la Bretagne de romances montrées aux Salons,j'eusune déception à voir Gauguin installer, en avant des champs d'or, des grèves p&les, des mers de saphir et d'émeraude, une Bretagne de visages à jamais condamnés, sans une lueur, pétrifiés, — morts. J'aurais voulu un art pénétrant les esprits, recueillant les pensées, discernant la grâce de résignation, la joie fine, l'expression mélancolique, touchante, — vivante.

Mais je crois que là encore, dans cette Bretagne, l'inquiétude était chez Gauguin, et qu'il rêvait autre chose dans le refuge du passé qu'il avait choisi, dans .le partipris de pensée et d'art où il vivait. Toujours est-il qu'il laissa tout là, qu'il voulut le voyage, le départ, et qu'il partit en bel

aventurîer de Tart, comme ces conquérants européens d'autrefois, qui s'en allaient Vers le soleil, vers Finconnu.

Il est, dît Charles Morice, son préfacier — par son ascendance, un héritier tardif des Incas.Ilanaviguélongtemps — nous disait, il y a trois ans, Octave Mirbeau. Il voulut donc retourner aux pays d'où il était venu, aux terrés brûlantes où s'épanouit la flore des Tropiques. C'était là qu'il avait déjà trouvé les états de<:hosesqui correspondent à l'intime de son être. C'est de là qu'il rapporte aujourd'ui ces peintures, ces sculptures.

Ce sont les paysages d'une terre de chaleur, des feuillages immobiles dans l'atmosphère, des eaux lourdes, des ciels pesants, des bords de mer, des entrées dé bois, des champs familiers, des agglomérations de cahutes, —parmi lesquelles se dressent en vivantes statues les formes noires des êtres. « Des formes féminines noires, dit Morice. Le soleil les a brûlées, mais il les a pénétrées aussi. Il les habite, il rayonne d'elles, et ces formes de ténèbres

recèlent la plus intense des chaleurs lumineuses. »

La nature de Gauguin s'affirme, règne, me semble-t-il, en ce pays qui m'est inconnu, que beaucoup de nous n'ont encore vu que par telle description du Mariage de Loti :

« Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île tahitienne; — audessous de nous se dessinaient dans la transparence de l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des montagnes, — de formidables arêtes de. basalte partaient du cratère central et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages. Autour de tout cela, l'immense océan bleu ; l'horizon monté si haut, que par une commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos yeux un étrange effet concave. La ligne des mers passait audessus des plus hauts sommets ; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait seul de sa majestueuse tête sombre.

Tout autour de l'île, une ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue

du Pacifique : l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de corail. »

Çà et là, chez Gauguin, le regard hésite sur la nature du sol, sur le modelé d'une forme. Mais l'impression d'ensemble est saisissante. Du centre de la salle, tout ce Taîti aux murailles est du bel art de décoration. L'artiste assemble les couleurs violentes avec un sens certain de l'harmonie. Si Ton va aux œuvres, un mélange d'existence libre et de rêvasseries superstitieuses apparaît. Tout un côté de civilisation primitive se révèle, dans les toiles, et dans les très beaux bois sculptés, façonnés en idoles.

Mais j'ai surtout l'émotion de la certitude, lorsque j'ai la rencontre subite et sûre de l'humanité, — par ce visage aux yeux purs, où commence de poindre une malice de jeune animal, — par ces fillettes aux blouses roses fanées, — par ces femmes qui regardent, qui respirent, qui surgissent parmi nous avec leur grâce naturelle, celle-là surtout, en vêtement

violet, un peu penchée, si réelle, barbare, somptueuse et fine.

20 novembre 1S98

Paul Gauguin, toujours à Taiti, envoie à Paris une série de toiles du même grand sens décoratif qu'autrefois, et, ppur la plupart, attendries d'une grâce humaine qui s'oppose délicatement aux rudesses rébarbatives et aussi aux déformations souvent voulues par l'artiste. Paul Gauguin facilite, de cette sorte, l'accès de ses conceptions, enlève à la discussion, non seulement le prétexte d'une âpreté énigmatique, mais la supposition d'une pensée mystificatrice cachée derrière les lignes et les couleurs arbitraires. Il y a encore ici, à mon sens, une croyance trop arrêtée à l'artifice, mais il y a aussi un goût de la nature qui revient, très vif et très charmant. Ce goût est perceptible, que dis-je?

il est affirmé par ces baigneuses aux gestes puérils, par ce paysage rose aux arbres fleuris, par ces cueillettes, par ce groupe de jeunes filles d'une beauté vivante fixée

en formes de statuaire, et par tant de détails de cette grande page où les êtres se reposent, rêvent, passent en lents mouvement, ces jeunes filles, cette vieille, ces enfants, et ces petits chats d'un si jolimouvement de vérité.

Plus que jamais on peut regretter que la faculté de création décorative de Paul Gauguin, n'ait pas été reconnue, qu'il n'ait pas eu toute liberté de s'exprimer en verrières et eh . tapisseries: Aldrs que fàht* de travaux sont arbitrairemelat distribués à' des peintres quise contentent d'accrocher leurs tableaux ordinaires aux- murailles qu'il faudrait décorer, ôeluî-ci, qtii a en lui ce qui matiqueà tant d'autres, est ignorée Les verrières, surtout, l'âuraieiit mis en valeur, auraient éclairci ce que ses compositioûs ont souvent d'opaque. Voudra-t-on un jour tenter l'expérience, donner à Paul Gauguin l'occasion d'une manifestation complète de son esprit ?

violet, un peu -penchée, si i;.éelle, 1?arbare, somptueuse et fiûe.

20 novembre 1898

Paul Gauguin, toujours â Taiti, envoie à Paris une série de toiles du même grand sens décoratif qu'autrefois, et, p^ur la plupart, attendries d'une grâce humaine qui s'oppose délicatement aux rudesses rébarbatives et aussi aux déformations souvent: voulues par l'artiste. Paul Gauguin facilite, de cette sorte, l'accès de ses conceptions, enlève à la discussion, non seulement le prétexte d'une âpreté énigmatique, mais la supposition d'une pensée mystificatrice cachée derrière les lignes et les couleurs arbitraires. Il y a encore ici, à mon sens, une croyance trop arrêtée à l'artifice, mais il y a aussi un goût de la nature qui revient, très vif et très charmant. Ce goût est perceptible, que dis-je?

il est aflSrmé par ces baigneuses aux gestes puérils, par ce paysage rose aux arbres fleuris, par ces cueillettes, par ce groupe de jeunes filles d'une beauté vivante fixée

âpre, parfois un peu gauche, parV Ex-voto, de 1861 (musée de Dijon), le Lutrin^ 1863, VcAmende honorable (musée du Luxembourg), \t Réfectoire (1869), le T^èlerinage (1872). Je me souviens d'avoir vu cette dernière peinture, alors que je ne savais rien de Legros, et d'avoir senti la vérité de l'atmosphère sourde, de la lumière des verrières, des silhouettes denses, de l'expression silencieuse. Depuis, rien aux expositions annuelles. Une seule fois, un ensemble fut visible dans un local de la rue Vivienne, mais j'ai appris aussi à connaître ce grand artiste par ses eauxfortes, d'un aspect si hardi et robuste, d'entailles si nettes, et qui recèlent maintenant, avec quelques autres œuvres, la vraie tradition de Fart magnifique de la gravure

C'est une joie de. voir rassemblées, dans les galeries de Y Art nouveau, environ quatre-vingts pièces, eaux-fortes et lithographies, de l'artiste mal connu en France, célèbre en Angleterre où il est fixé depuis 1863. Le catalogue complet, tel qu'il fut

arrêté par M. Henri Beraldi, en. 1889, au tome IX des Graveurs du xix*. Siècle , comprend deux cent cinquante-huit numéros, et Ton peut espérer les voir un jour en une exposition définitive. Déjà ici, de belles pièces sont présentes : les portraits de Carlyle, de Dalou, de Delâtre, du cardinal Manning, d'un style si ferme, d'un tracé de forme si général, — les paysages et les sujets rustiques, traités de grande façon poétique et philosophique : les Bûcherons, a Mort dans le poirier, la Mort, du Vagabond, la Mort et le Bûcheron, l'Incendie du Hameau, Victime de la Foudre^ V Enfant prodigue, — les scènes d'église et de couvent,, étranges, sépulcrales : Proces-rsion dans une Eglise espagnole, Procession dans les Caveaux de Saint-Médard,^— et la série fantastique du Triomphe de la Mort.

Les peintures de chaumières, de fermes, de grands mouvements de ciels et de -terrains, où s'affirme chaque fois le sens de la forme, sont d'une facture" molle, étoufRée^ auprès des gravures, auprès des dessins. Je ne . voudrais pourtant pas diminuer en

Legros le peintre par le graveur, puisqu'il est l'auteur à jamais vivant de VEx-votOf des Demoiselles du mots de Marte, du Pè/ertnage.

Je suis surpris, surtout, de ne rien voir ici qui décèle un séjour de trentecinq années à Londres. L'immense ville ténébreuse et ferouçhe, jrîçhe en spectacles d'humanité instinctive, devait inspirer un tel artiste, très réfléchi, très profond. On aimerait le voir moins à l'écart, moins réservé, moins rétrospectif, plus curieuqc ef passionné de la vie, . qui abonde en admirables spectacles particuliers, prêts à se changer en effigies durables.

arrêté par M. Henri Beraldi, en. 1889, au tome IX des Graveurs du xix^. Siècle^ comprend ' deux cent cinquante-huit numéros, et Ton peut espérer les voir un jour en une exposition définitive. Déjà ici, de belles, pièces sont présentes : les portraits de Carlyle, de Dalou, de Delâtre, du cardinal Manning, d'un style si ferme, d'un tracé de forme si général, — î- les paysages et les sujets rustiques, traités de grande façon poétique et philosophique : les Bûcherons, a Mort dans, le poirier, la Mort, du Vagabond, la. Mort et le Bûcheron, l'Incendie du Hameau, Victime de la Foudre, V Enfant, prodigue^ — les scènes d'église et de couvent,, étranges, sépulcrales : Proces-r sion dans une JEglise espagnole, Procession dans ies C.aueauxde Saint-Médard,,— et la série fantastique du Triomphe de la Mort. Les peintuxes.de chaumières, de fermes, de grands mouvements de ciels et de terrains, où s'affirme chaque fois le sens de la forme, sont d'une facture molle, étoufifee^ auprès des gravures, auprès des dessins. Je ne. voudrais pourtant pas diminuer en

' —^33 — Legros le peintre par le graveur, puisqu'il est l'auteur à jamais vivant de VEx-votOf des Demoiselles du mots de Marte, du Pè/erinage.

Je suis surpris, surtout, de ne rien voir ici qui décèle un séjour de trentecinq années à Londres. L'immense ville ténébreuse et feroia.che, jciçhe en spectacles d'humanité instinctive, devait inspirer un tel artiste, très réfléchi, très profond. On aimerait le voir moins à l'écart, moins réservé, moins rétrospectif, plus curieù?

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