‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 26 sur 52 · DANIEL VIERGE · texte numérisé non relu

DANIEL VIERGE

6 avril 189S

Des œuvres de Daniel Vierge sont exposées dans les galeries de VArt nouveau^ où triomphait hier Tart simple et sévèfe d'Alphonse Legros. Rien de plus intéressant que ce passage d'une individualité à une autre. Lorsque l'artiste est de cette force rare, d'un Legros, d'un Vierge, toute tradition s'approfondit et s'éclaire par la révélation d'un tempérament représentatif. Alphonse Legros, bourguignon de Dijon, issu de la forte école placée au confluent historique des trois races : allemande, flamande, française, apporte à l'art d'aujourd'hui son robuste naturisme et sa rêverie archaïque. Daniel Vierge, venu

resqucj il est toujours humain avec un sens tout à fait supérieur du spectacle émouvant.

Ici, je voudrais parler de Daniel Vierge avec infiniment d'émotion et de* respect.

Car, pour moi, il a le signe mystérieux des élus dé l'art. Il déchiffre le réel, il a l'imagination des grands observateurs, qui sont aussi de grands rêveurs, de grandâ intuitifs. Je ne connais pas l'artiste, je nç l'ai même pas entrevu. Mais quelques-uns de ceux qui le connaissent depuis de longues années me l'ont dépeint comme ayant le caractère d'un enfant toxir à tour taciturne et rieur. La terrible maladie qui fondit sur lui, il y a une quinzaine d'années, tua sa main droite, faillit l'enlever pour jamais à l'art, cette maladie même ne changea pas sa nature. La volonté du travail et de. la création fut telle chez cet homme qu'il apprit à dessiner de la main gauche, et qu'il est redevenu égal à lui-même, — après quels affreux tâtonnements ! Il resta ce qu'il était autrefois, pendant cette épreuve où tant d'autres auraient çombr^é, et il a encore,

venu ressemblent, avec la dissemblance-que Ton peut supposer, aux dessins de.$Qii:

aîné. J'ai sous les yeujc nombre de ces des-r sins.de .1878, et les points de contact sont indéniables. Puis, peu à peu, voici que .le ressouvenir et . la. nostalgie s'emparent de l'esprit, de. Daniel Vierge, que le talent espagnol monte en lui, que l'instinctpxrçncf poss^sion de sa vision,, de sa main-, de sa réflexipn-

Dès ce. Jour^ il a retrouvé les siens,, et.il; s'est trouvé lui-même. Poète forcé au journalisme, il aime ce métier, car la poésie qui est en lur est prête à s'exprimer .à la faveur de chaque événement. 11 a l'amour de la. vie, il. adore; les jeux de la lumière et de l'ombre, les silhouettes détachées, les remous de foules, les gesticulations, les expressions de visages, il apprend et il sait bientôt, de façon prodigieuse, comment la passion agit sur l'être humain. Aucun fait ne le laisse donc au dépourvu. Qu'il dessine d'après nature, où d'après les notes que lui fournissent ses collaborateurs, il est toujours vrai avec infiniment de pitto-

chîtectures jésuites. Mais le roman de Quevedo, dont il extrait la grâce cavalière, et le livre de Cervantes, dont il comprend la poésie spirituelle, la pure flamme brûlant sous la lumière du soleil, ce sont là des œuvres de « chez lui 3>, et il se retrouve en elles comme un Français se retrouve en Rabelais et Molière.

Non, l'étonnant, chez Vierge, c'est qu'il ait montré la même connaissance lorsqu'il représentait des mœurs, des manières d'être de « chez nous » et d'ailleurs, les allures de nos passants, de nos ouvriers, la signification de nos fêtes, — l'inattendu, c'est qu'il ait évoqué telle scène d'Europe, d'Asie, d'Amérique, — le merveilleux, c'est qu'il soit allé d'un regard si sûr au fond du passé, c'est qu'il ait fait revivre, par certains dessins de l'Histoire de Michelet, le texte même qui ressuscite le Moyen-Age et la Renaissance, le dix-septième siècle et la Révolution. Par là surtout, Daniel Vierge est un illustrateur prodigieux, il remet en honneur l'art de Tony Johannot, de Nanteuil, de Daumier, de Gavarni, de Monnier.

aujourd'hui, son même ravissement devant les choses, ses mêmes paroles exclamatives, son même rire heureux. On le voit bien tel, quand on connaît et aime son oeuvre depuis longtemps, et qu'on a deviné l'artiste ingénu et puissant.

Cette puissance qui est en lui, <îette réflexion permanente, cet amour divinateur, il les révèle lorsqu'il traduit en dessinateur lés spectacles qu'il a vus et les spectacles qu'il a rêvés. J'ai volontairement parlé de mystère et d'intuition. Daniel Vierge est un voyant, et là, il dépasse son éducation première et son pays espagnol. Il voit dans l'espace, et il voit dans le temps. Sans sortir de la chambre où il travaille, c'est un voyageur qui a parcouru, la terre, c'est un historien qui a vécu les existences disparues. Certes, il enchante et passionne lorsque, d'une verve et d'une sûreté incomparables, il trace les aventures de Pablo de Segovie et de don Quichotte, il évoque les mœurs de grandes r.outes, d'auberges, d'églises, il profile des décors de roches brûlées, de ruelles glacées d'ombre, d'ar-

chîtécturés jésuites. Mais le roman dé Quevedo, dont il extrait la grâce cavalière, et le livre de Cervantes, dont il comprend la poésie spirituelle, la pure flamme brûlant sous la lumière du soleil, ce sont là des œuvres de (( chez lui d, et il se retrouve en elles comme un Français se retrouve en Rabelais et Molière.

Non, l'étonnant, chez Vierge, c'est qu'il ait montré la même connaissance lorsqu'il représentait des mœurs, des manières d'être de « chez nous » et d'ailleurs, les allures de nos passants, de nos ouvriers, la signification de nos fêtes, — l'inattendu, c'est qu'il ait évoqué telle scène d'Europe, d'Asie, d'Amérique, — le merveilleux, c'est qu'il soit allé d'un regard si sûr au fond du passé, c'est qu'il ait fait revivre, par certains dessins de l'Histoire de Michelet, le texte même qui ressuscite le Moyen-Age et la Renaissance, le dix-septième siècle et la Révolution. Par là surtout, Daniel Vierge est un illustrateur prodigieux, il remet en honneur l'art de Tony Johannot, de Nanteuil, de Daumier, de Gavarni, de Monnier.

de Doré, pour nous tenir à quelques illustrateurs de ce 6iècle,et il ajoute, à ce grapd art de Tinterprétation de la page écrite, une force piàrticûlière d'universalité -qu'il n'avait pas eue encore.

L'exposition de VArt nouveau ne donne pas, en son entier, l'œuvre de Daniel Vierge. J'y aurais voulu davantage des dessins du Monde illustré^ d'une variété si extraordinaire. Telle qu'elle est, cette réunion est pourtant intéressante au plus haut peint.

Des aquarelles révèlent un aspect peu connu du talent de l'artiste : des paysages, des figurés d'une vivacité de taches, d'un mouvement de dessin, qui décèlent l'acuité et la jrapidité de vision. L'illustration de Pablo de Ségovie est là, presque complète, et tout un magistral commencement de Don Quichotte. Puis, des centaines de croquis de voyage, et nombre de dessins achevés, des commentaires saisissants d'Edgar Poë, des cabarets, des cérémonies religieuses, des préaux de folles, des gardeurs de dindons, des muletiers, des scènes de taureaux, des travaux d'expo*

— H3 — •du geste, la colère possible des visages.

Toute cette vie en mouvement a été immobilisée par une volonté et unç main puissantes, un moment de l'Histoire est fixé par la pesante et obéissante matière.

Les hommes de la mine, de l'usine, du champ , paysans acharnés à la terre, mineurs enfouis aux ténèbres, verriers surgis dans le rougeoiement des flammes, pris en pleine vie, isolés sur ces socles, font mieux entendre à tous l'éloquence de leurs mouvements éphémères et de leurs paroles si brèves et si peu distinctes.

C'est la première leçon d'art et de pensée qui est donnée par Constantin Meunier. Il est allé au profond.de l'humanité, aux régions maudites, où les forces obscures ne savent pas s'exprimer, commencent de bégayer à peine, et par le seul fait d'avoir vu, compris et représenté ces humbles, il leur a donné un langage, le beau langage muet des formes et des expressions.

Après avoir dit ainsi, par ses figures de semeurs, de laboureurs, de moissonneurs,

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