‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 28 sur 52 · FALGUIÈRE · texte numérisé non relu

FALGUIÈRE

Le public convié à visiter Texposition de Falguière dans une salle du Nouveau- Cirque peut avoir l'illusion qu'il pénètre dans l'atelier du sculpteur. Les œuvres montrées sont des maquettes, des modèles en plâtre et en terre, premières pensées, morceaux en train, toutes choses où se voient le dégrossissement de la matière, le travail de la recherche.

On aperçoit tout de suite qu'une fatalité a sévi contre un certain nombre de monuments entrepris par l'artiste. C'est ainsi que nous retrouvons là une esquisse pour la fontaine du Trocadéro et une maquette pour le couronnement de l'Arc de Triomphe, dont nous avons vu les projets grandis se delà-

aujourd'hui, son même ravissement devant les choses, ses mêmes paroles exclamatives, son même rire heureux. On le voit bien tel, quand on connaît et aime son œuvre depuis longtemps, et qu'on a deviné l'artiste ingénu et puissant.

Cette puissance qui est en lui, cette réflexion permanente, cet amour divinateur, il les révèle lorsqu'il traduit en dessinateur lès spectacles qu'il a vus et les spectacles qu'il a rêvés. J'ai volontairement parlé de mystère et d'intuition. Daniel Vierge est un voyant, et là, il dépasse son éducation première et son pays espagnol. Il voit dans l'espace, et il voit dans le temps. Sans sortir de la chambre où il travaille, c'est un voyageur qui a parcouru, la terre, c'est un historien qui a vécu les existences disparues. Certes, il enchante et passionne lorsque, d'une verve et d'une sûreté incomparables, il trace les aventures de Pablo de Segovie et de don Quichotte, il évoque les mœurs de grandes routes, d'auberges, d'églises, il profile des décors de roches brûlées, de ruelles glacées d'ombre, d'ar-

Ce n'est pas Tintelligence dé la statuaire qui manque au sculpteur, on en a eu la preuve avec son Saint Vincent de Paul, on en aurait d'autres preuves ici par nombre de silhouettes d'une heureuse éclosion, par les statues de Lamartine, de La Rochejacquelein, de Barbes, de Gambetta, où il indique une vision exacte de la manière d'être historique de ses modèles. Il sait aussi quelles attitudes et quels mouvements peuvent s'accorder avec le piédestal de la place publique. Ce qui lui manque^ probablement, c'est la patience, j'entends la patience savante qui n'abandonne pas l'œuvre, alors qu'elle peut paraître terminée, qui recommence au contraire le travail accompli pour le pousser plus loin vers la force simple, vers la masse unifiée.

Il est certain que pour Falguière, il vient un moment où il craint de gâter son œuvre en la continuant, où il la gâterait peutêtre en effet. 11 la laisse donc, mais il la laisse inachevée, malgré le fini, grêle, malgré l'apparent déploiement de force, gardant quand même je ne sais quel aspect

de croquis, de premier travail, bref, faisant toujours songer à cette neige éphémèrfe dont il modela la Résistance.

Très probablement, le sculpteur était dans la vérité de son tempérament lorsqu'il créait ses œuvres d'autrefois, telles que le Vainqueur au combat de coqs et le Martyr chrétien. Je n'entends pas dire qu'il n'a pas dépassé cet art et ces conceptions dans la longue suite des statues qu'il a conçues depuis, je crois simple* ment qu'il a arboré une fougue insuffisamment soutenue par la solidité, et qu^il aurait dû s'élever lentement, prudemment, patiemment, je répète ce dernier mot, aux grandes entreprises, en continuant les œuvres de métier fin, d'élégance sobrfe, par lesquelles il avait débuté. Car dans les statues, que l'on peut appeler les statuesbibelots, de la Femme au paon^ de Diane ^ de la Danseuse^ il s'est écarté de l'idéal de force concentrée et de grâce mesurée qui aurait pu être le sien, et s'il a créé une mythologie parisienne qui n'est pas sans verve et sans agrément, il a aussi sacrifié

— ^53 aux modes d'un jour et enjolivé et relâché un art qui pouvait rester plus réservé et plus ferme. L'inconvénient de ces fantaisies, c'est que l'artiste qui les accomplit, même avec le brio et la virtuosité de celui-ci, en garde forcément des habitudes malaisées à accorder avec d'autres conceptions. L'alliage est visible dans le troisième projet du monument de la Révolution. La femme nue qui porte la pique et brandît le masque est une sœur en représentation tragique des coquettes personnes qui ont retiré leur corset ôtlçurs bas pour figurer les déesses spirituièUement érigées d'autre part, et c'est ici tout à fait fâcheux, car l'idée de la Royauté tombée et du masque brandi comme une tête coupée fait honneur à l'artiste; .

Sur tout cet art peu définitif, c'est l'impression d'une visite, et non une étude complète, qui est consignée ici. De même je me garderais bien de porter un jugement sur le projet pour la statue de Balzac. J'ai lu je ne sais plus où que Falguière s'attendait à l'hostilité *des amis

- ^54 — de Rodin. Si cela est, il peut se rassurer. Les amis de Rodin ont le droit de regretter qu'un artiste de valeur ait accepté de profiter de l'extraordinaire procédé du comité de la Société des gens de lettres envers un maître de la statuaire, qu'aucun sculpteur ne méconnaît, on peut l'espérer.

Mais les amis de Rodin sont aussi les amis de la vérité, et si Falguière fait de la statue de Balzac un chef-d'œuvre, rien ne prévaudra contre ce chef-d'œuvre. Pour le moment, c'est une maquette où se manifeste avec évidence la préoccupation de la statue de Rodin, et même plus queja préoccupation, une gène qui fait paraître un peu comique ce Balzac assis, comme fatigué au souvenir de Vautre^ qui était si bien debout. D'où je conclus que si l'œuvre a été proscrite, son influence reste, et je gagerais bien que le remplaçant de Rodin n'y échappera pas.

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