MEISSONIER
26 novembre 1894
Meissonier, dont on a inauguré hier le monument à Poissy, a connu le succès et la louange de son vivant, et son œuvre a gardé et gardera encore longtemps peutêtre une autorité auprès du public et des amateurs d'art. Il n'y a pas à omettre cette constatation. Tous ceux qui ont regardé attentivement les œuvres du peintre savent la patience, la minutie, la méthode qu'elles prouvent. Les amis de l'homme et les défenseurs de la manière de l'artiste se donnent beaucoup de mal pour établir qu'il y eut là un vif amour de l'art et une conscience très probe. Il n'y a pas à y contredire. Qu'elle qu'ait été la fortune de l'œuvre,
la pensée qui animait le producteur n'a pas à être incriminée, car il n'apparaît pas, en eflfet, aux traits que Ton cite, que Meissonier ait été le spéculateur qu'il aurait pu être. Tout au contraire, il se révèle violent, volontaire, croyant étroit de son erreur.
Car l'œuvre qu'il a accomplie est marquée d'erreur, dans son essence et dans sa réalisation. C'est cela seul qu'il importe d'examiner pour ceux qui cherchent de bonne foi quelle tare vicie ces petits tableaux, exécutés avec tant de soin, qui semblent si parfaits, qui témoignent d'un tel souci de faire vrai, de reproduire les choses avec exactitude.
La tare de l'œuvre de Meissonier n'est pas le souci de l'exact et du vrai, c'est une fausse conception de l'exactitude et de la vérité. 11 n'a qu'une préoccupation : c'est de donner la ressemblance absolue des objets et des êtres regardés, de produire des doubles. Immédiatement, on aperçoit combien cette opération est inutile. Et si l'on veut réfléchir pendant un instant devant une toile de Meissonier, on apercevra
aussi que cette ressemblance vraie qu'il prétend donner, il ne la donne pas.
11 y a une cause évidente à cette faillite de la vision et de l'observation chez Meîssonier.
Tout ce qu'il a élaboré si patiemment, tout ce qu'il a exécuté avec tant de conscience et d'ardeur ne provient pas une seule fois, sinon d^une idée, du moins d'une sensation de l'ensemble des choses, ne participe pas une seule fois de la vie universelle. Tout ce qu'il a représenté, il l'a séparé du monde, il l'a isolé, placé devant l'objectif aux durs résultats qui était en lui. Ces résultats, réellement, sont inférieurs aux résultats de la photographie, laquelle peut comporter une ambiance et transmettre un frisson de vie.
Meissonierse refuse à voir que les formes se meuvent dans une atmosphère, que la lumière n'anime pas toutes les matières de façon semblable. Son esprit apporte à chaque objet la môme attention, le même intérêt. Sa toile n'est pas un résumé, c'est un inventaire où tout esténuméré. Il repro-
duit chaque détail l'un après l'autre, et tout le monde voit bien, comme ses admirateurs, qu'il a donné l'équivalent peint du meuble, de la tenture, du tapis, des vêtements, des bibelots. Ce que l'on voit bien aussi, c'est qu'il n'a pas donné, par le visage, par les mains, la. révélation de la chair respirante au milieu de tous ces échantillons de bois, de métaux, d'ivoires, d'étoffes. Si quelqu'un a mérité la dénomination de peintre de nature morte, au mauvais sens du mot, c'est bien certainement Meissonier : ses personnages surtout sont des bibelots au milieu des bibelots.
Le talent, l'effort, peuvent être aussi considérables qu'il est dit : le résultat obtenu n'en reste pas moins indifférent.
Il est certain que le peintre célébré à Poissy eut en lui, solidement chevillés, des dons d'observation restreinte et d'habileté manuelle. Il sut imiter les apparences, circonscrire les formes, meubler une toile.
S'il avait trouvé le lien entre les choses, l'unification, l'harmonie, il aurait pu prendre place auprès de ces petits maîtres
auxquels on Ta toujours comparé à tort, un Metsu, un Terburg, qui eurent le sentiment de vie qui lui manque.
Où son erreur s'aggrava et donna peutêtre la mesure de sa sincérité, c'est lorsqu'il crut pouvoir exprimer par les défilés, les charges et les batailles, les sentiments collectifs, les instincts, les passages des foulés. Il conçut cela comme il concevait le reste, il ne parvint pas à dominer son sujet, l'abordant partout à la fois, croyant le résoudre par le détail à force d'acharnement et de myopie. C'est de cette volonté mal aiguillée que sont nées ces singulières conceptions mouvementées où l'on voit passer, au galop d'une charge furieuse, des chevaux dont on pourrait examiner, comme sur une planche de démonstration, le système musculaire et le système veineux, dés cavaliers dont on pourrait énumérer les boutons , les boutonnières, les galons, tous les détails d'uniforme. Le fond de paysage ne peut réussir à dissiper cette impression que nous nous trouvons en face de mannequins, de figures de cire, gesticulant dans un atelier.
en lui, deviennent la substance créatrice de ses idées.
Croit-on queMeissonier, appliqué, étroit, obstiné, ait été cet artiste-là? N'a-t-il pas été celui qui a tout regardé, — sans rien voir?
2 janvier 1897
Voici un document très particulier sur Meissonier : c^est le recueil de ses notés, de ses paroles, sur divers sujets que lui apportait l'au-jour-le-jour de sa vie privée et publique. Le texte, abondamment pourvu d'images documentaires de toutes sortes, est présenté et éclairé par une étude fort ^consciencieUse et étendue rédigée par M. Gréard. 11 serait sans utilité de discuter le choix du sujet, et il ne s'agit pas de formuler, sur Meissonier peintre, un nouveau jugement nécessité par ces confidences. Prenez, si vous voulez, ces pages comme une sorte de roman intérieur d'un peintre, et malgré Topinion que vous en pourrez avoir, que j'en ai, vous n'en méconnaîtrez pas Pintér^t.
La vie de Meissonier, tout d'abord, ne peut tnanquer d'intéresser ceux qui cherchent à saisir l'expression d'un temps chez les représentants de toutes classes sociales, de tous ordres d'esprit. Chaque homme, regardé ainsi, est valable, et celui-ci en somme, a joué un rôle d'un intérêt soutenu.
Son enfance et sa jeunesse ont un charme, celui qui pare le jeune homme au départ et en marche. Il est Lyonnais, d'origine lyonnaise, né en 1815, venu à Paris à l'âge de trois ans, éduqué rue des -Blancs- Manteaux, au Marais. Sonpère est un bourgeois, un industriel, bon travailleur assez rude, enclin à la gaieté, les jours de repos, comme ses congénères les bourgeois de la Restauration, célèbre pour sa façon de tenir sa place dans un quadrille. Il n'admet guère que son fils ait le désir de devenir un dessinateur, un peintre, un artiste.
Et il le lui fait bien voir. L'apprentissage de la vie et de l'art est dur pour le petit Ernest Meissonier. Malheureusement, il perd, de bonne heure, sa mère dont la miniature présente une physionomie ma-
ladive et vive, intelligente et belle, tandis que le portrait du père, malgré la volonté et l'énergie, est tout près de la caricature. Bref, l'enfant sans mère est un peu bousculé, ballotté, envoyé à Grenoble chez des amis, puis à Thiais, en pension. C'est là qu'il se trouve en 1830, âgé de quinze ans, excité par la littérature et parle libéralisme.
(( Nous étions, dit-il, dans un étrange état d'effervescence ; nous entendions au loin le bruit de la fusillade. A trois ou quatre, nous prîmes la résolution de nous coucher habillés et de nous relever, aussitôt que la maison serait endormie, pour franchir les murs bas du jardin qui donnait dans la campagne et courir â Paris.
Mais un lâcheur nous trahit. Le maître d'études s'approcha de mon lit, leva les draps, me vit tout équipé, m'appliqua une paire de soufflets qui me brûla de honte et, sans mot dire, me mena au cachot. »
Au lendemain de 1830, en 1832, il est simplement apprenti droguiste, rue des Lombards, en face le Mortier d'or, il fait des paquets et il balaie la boutique. Ainsi
Ta voulu Tesprit de discipline paternel.
S'il entre, ensuite, dans un atelier de peintre, c'est à la condition de quitter le logis et de vivre avec dix sous par jour.
Enfin, il a fait un portrait de pharmacien qui obtient les suffrages de M. Meissonier, et il lui -est attribué sept cents francs de pension et un atelier, Il commence sa vie d'illustrateur chez Curmer et chez Hetzel, chez Dplloye et chez Dubochet. 11 expose au Salon. On sait la suite.
Il est impossible, malgré ce qu'elles pourraient suggérer, d'examiner toutes les périodes de cette biographie, et il faut renoncer à se placer à tous les points de vue d'où Ton pourrait découvrir quelque nouveauté. M. Gréard a, d'ailleurs, tout passé en revue avec soin, résumant les opinions politiques, religieuses, littéraires, picturales, musicales, rassemblant les impressions ressenties au cours des événements de 1830 à 1848, de la guerre d'Italie à la guerre franco-allemande. C'est très mêlé, il y a, comme cela arrive d'habitude, de
Papprêté et du simple, du bon, du moins bon et du médiocre, et au total, un naélange singulier d'honnête conviction et de sentimentalité théâtrale assez déplaisante, un peu à la manière de celle de Gounod. Meissonier aimait le vrai à sa façon, et ne pouvait s'empêcher de le glter par le factice.
On éprouve naturellement une curiosité à l'égard de ce qu'il pouvait penser de la peinture en général, et de sa peinture en particulier, et les a Souvenirs et Entretiens » abondent en renseignements sur la matière. L'opinion du peintre sur sa production est naturellement très favorable, et là encore il y a une conviction qui n'est pas déplaisante. Il est certain qu'il est persuadé de la nécessité de faire les tableaux qu'il fait, et qu'il a la passion du durcissement, de l'achèvement, en même temps que l'instinct du petit arrangement théâtral. Mais voyez l'anomalie et le désaccord ! Ce n'est pas vers ceux qui lui fureAt attribués pour maîtres, vers les petits Flamands, les petits Hollandais, que sa. pensée
va sans cesse, c'est vers les grands génies, vers les poètes si loin de son tempérament d'adroit et d'appliqué, c'est vers les Italiens, c'est versRembrandt, c'est vers Delacroix...
L'étonnant, après cela, c'est qu'il n'ait jamais souffert de sa production. Il y a des grâces d'état, et son caractère personnel, violent même, créa en Meissonier une illusion despotique, bienfaisante pour luimême.
Sans cela, comment aurait-il écrit ces lignes sur Rembrandt :
(( On devrait proposer comme modèle à tous les artistes le Bœuf écorché du Louvre.
Quelle justesse de touche dans cet emportement furieux! Les tons se mettent en place sous l'élan. C'est peint avec, du feu.
liberté et Vérité^ voilà qui est admirable entre tout et au-dessus de tout ! »
Cette liberté et cette vérité, il est certain qu'il croyait les avoir. De même encore, il appelait la peinture 1' (( art des sacrifices ». De même encore il critiquait chez Paul Delaroche « la manière anecdotique et superficielle de comprendre l'histoire ». Et
M. Gréard, interprétant les opinions de Meissonier, n'écrit-il pas :
« Entre la perfection du travail accompli et rintensité de Témotion rendue, son choix est fait : Tidée juste, la passion vraie, n'eût-elle pas trouvé son expression, lui semble bien au-dessus de tous les achèvements d'exécution. r>
Sur ces contradictions, les artîMe»
admirateurs de Meissonier (il y en a), répondent que le format de ses tableaux no signifie rien, ce qui est vrai, et Wn affirment que sa facture de peintreest forte et large, Là, ils se font illusion sur la virtuosité adroite, sur la façon brillante de poser les tons, et ils ne veulent pas voir que l'intelligence de l'ensemble est absente, qu'un sentiment factice et lourd envahit tout.
A mon avis, après ce nouvel examen, M. Gréard s'avance trop, malgré qu'il parle de Meissonier avec mesure, sanH malice, mais sans enthousiasme, lorsqu'il affirme que le peintre aurait pu raconter l'histoire contemporaine, et qu'il allègue, àce propos,
quelques indîcatioiis. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Meissonîer ne Ta pas fait, et c'est une anecdote bien typique, celle du portrait de Balzac recouvert par un « Homme à l'épée » quelconque !
Au résumé, Meissonier au cours de l'intéressant ouvrage, apparaît d'allure théâtrale et de pensée moyenne. Sur son allure, ses portraits chamarrés, militaires, pittoresques, renseignent, et, d'ailleurs, il avoue très naïvement son goût. Sur sa pensée, ses écrites sont là, où il s'affaisse toujours, malgré ses élans. 11 a des idées généreuses, niais il rie sait guère prendre parti. Il n'aime et n^admire seulement pas la guerre, qu'il n'a jamais osé peindre telle qu'elle est, en èes pages importantes (comme il s'était risqué à peindre la Barricaêîè), avec le sang et les morts. La guerre! il r6de autour d'elle, à cheval et en costume, — mais il n'entre pas dans l'horreur.
XKXl
La réunion de quelgue^ œuvrai 4^ Vnviê de Chavannc*, dans U galarlft Durmd- Ruel, est & faire désirer um ti^pq^itiqn complète de l'œuvre QQmldinhl» (^i existe en dehors des compositions décoratives d'Amiens, de Rouen, de Paris, d« Lyon, de Marseille, On allierait tout voir des préparations, des carions, des painturi^s de chevalet, des dessins, des croquis.
Je sais bien que cette ei^position a 4à\k été un peu faite il y a quelques années, sept ou huit ans, je crois, Elle serait k refaire, avec tout le nouvel apport, Puvis de Chavannes est de la bonne race de ceux qui ont semé pendant toute leur vie et qui
moissonnent sur le tard. Dans la mêlée actuelle, avec les conditions de lutte que Ton' sait, les compétitions, les non-compréhensions et les retards des bureaux, il est difficile à l'artiste de donner sa mesure alors qu'il est impatient et ardent. Pour * indiquer seulement quelque noms, si l'on songe que Ton a négligé, que l'on néglige encore, de trouver l'emploi des ressources décoratives qui sont en Degas, en Renoir, en Carrière, on se rendra un compte exact des pertes subies, des lenteurs et de l'inaction.
Le sage, de nos jours, garde sa force en réserve, sa force physique et sa force morale, et il retrouve une jeunesse dans la production tardive.
Ainsi a fait Puvis de Chavannes.
Devant les œuvres de sa magnifique vieillesse, devant la fraîcheur et lïngénuité de ses grandes pages, vues au Salon dernier et destinées à THôtel-de- Ville, on a la sensation qu'il se fait en lui un renouvellement, qu'il débute tous les jours avec la même ferveur. Dans les lettres. Concourt
a ce même heureux don, ce désir de créer sans cesse, cet enthousiasme jamais lassé.
Ce sont des exemples réconfortants.
Le grand secret, c'est le goût du travail.
C'est cela qu'il faut acquérir et toujours garder. Il est probable que si l'on interrogeait ces hommes, ils répondraient qu'ils ont trouvé là le meilleur de leur joie, la vraie raison de la vie. Ils ont recommencé sans cesse. Tous les jours, sans doute, Puvis de Chavannes découvre la nature, le sens de la vie, admire l'eau qui passe, les nuages suspendus dans l'éther, la grâce d'attitude et de marche des êtres.
Il scrute les apparences, et c'est à travers elles qu'ilarrive aune conception du monde, à une harmonie de pensée.
Il suffît des quelques œuvres qu'il a réunies pour nous donner à partager cette sensation de bonheur possible au spectacle des choses. Lorsque le peintre est aussi un artiste, il nous conduit à comprendre la poésie universelle, la beauté de la vie, il nous mène à une philosophie mélancolique et sereine, consolante, en somme.
Il fest toujours infiniment bon de présenter aux hommes des imagés harmonieuses. L'énergie dépensée à la bataille sociale où tous, qu'ils le veuillent ou non, doivent marcher, trouve un repos hécessaire à contempler ces belles ordonnàtices, ces grandes visions, nées de la 'fièvre d'un cerveau. Avec la réalité, Pùvis construit des paysages pour nos rêves. Il évoque une humanité rassurante qui promène sur tant de nobles fresques sa force calme et sa grâce lente. Il est le poète des édens paisibles, des fleurs pâles, des cieux profonds, des mers rythmiques. Son œuvre est un lieu de bon accueil où la pensée se dégage des médiocres incidents de l'au jour le jour et va vers l'essentiel.
Il est impossible de quitter ces compositions, où se trouve résolu le problème d'allier la grâce à une certaine allure sévère, sans gagner un peu de ce sens de la vérité révélé par une expérience souriante. Ces figures n'ont rien de rébarbatif, ne sont pas déguisées en symboles à la fois pénibles et puérils. Elles sont issues de la
vie, signifient la beauté des corps heureux, accomplissent leur fonction avec simplicité.
Ces vieillards se reposent à Theure du soir, et sourient à l'enfance. Les enfants jouent, rient à tout ce qui les entoure. Les hommes accomplissent les travaux nécessaires. Les femmes sont de calmes créatures, inspiratrices de sécurité, et il y a l'acceptation des lois de l'univers jusque dans leur tristesse.
Aux heures où la dureté de la nature et l'injustice sociale apparaissent si fortes, si évidentes, si difficiles à modifier, il peut y avoir là, dans cette œuvre paisible, une troublante et irritante contradiction. Tous ces êtres qui promènent leur quiétude aux bord des molles rivières, par les prairies fleuries, aux lisières des forêts, ignorent tout, sans doute, des alternatives du drame humain. Pourtant la compréhension de l'artiste n'est pas fermée à la misère et au malheur : il a trouvé des visages attendris, des gestes fraternels, et il fait apparaître des douces et belles consolatrices.
Et la vraie consolation, la signification de son oeuvre glorieuse, c'est la co»9ola-
tion par l'esprit qui sait et qui accepte. Il faudra que beaucoup de temps se passé avant que s'établisse cet équilibre entre l'esprit et les choses. Toutefois, c'est le but humain, et chacun de nos pas nous fait avancer sur l'immense route sans fin. Chez Puvis,iry a le désir de cet équilibre, et une fois de plus on en aura la sensation par les Femmes à la fontaine^ au devant d'un lumineux paysage, par la Rivière, où les constructeurs d'un pont, les lavandières, les baigneuses expriment l'accord des êtres et des choses, par la Charité, Consolation, et d'autres figures encore, images de douceur et de force.
L'artiste qui vaut au passant de la foule cette station dans le tumulte, le réconfort de cette halte mérite le remerciement et l'hommage .
27 octobre 1898
. Avec une grande tristesse, j'ai appris la mort de Puvisde Chavannes. Tous ceux qui admiraient ce grand artiste respectaient l'emploi de son temps donné à la réflexion
et au travail, mais tous, pourtant, éprouvèrent l'accueil cordial de sa réception et l'amabilité bienveillante de sa rencontre.
Je le vis quelquefois chez lui, dans son atelier de la place Pigalle, où il fixait ses rendez-vous de conversation dès son lever, au fin matin. L'endroit était humble, sans rien de cette mise en scène et de ce pittoresque où se complaisent habituellement les artistes. Des esquisses, des dessins aux murailles, images rythmées qui évoquaient la beauté des formes vivantes et des paysages. Une fenêtre ouverte sur la petite place montmartroise, sur sa pauvre ver- ' dure, sur son jet d'eau. Un large canapé où venait bientôt s'asseoir, enveloppé d'une vaste houppelande, balançant ses sandales à ses pieds nus, le maître du logis, alerte, fier, jovial, bien réveillé. Toute la force de la vie défendue et cachée éclatait en lui.
Aucun ascétisme, aucune sévérité, mais tout au contraire la gaieté du travail régulier, une vaillance épanouie au rouge visage, aux yeux vifs, au front solide sous les cheveux blancs. Malgré la robe et la cellule, ce
n^est pas à un personnage monacal que faisait songer Puvisde Chavannes, mais à un guerrier avisé, à un diplomate vraiment assuré et circonspect.
Sa causerie de cette heure était toutefois la plus libre et la plus charmante. Il appréciait alors les choses et les gens avec une liberté toujours de bon ton, mais qui n'excluait pas une virulence de fond. Il ne cachait pas ses enthousiasmes, et il s'abandonnait aux confidences mélancoliques et émouvantes des vieillards qui regardent leur dernier horizon.
Il était un peu différent le soir, en habit et cravaté de blanc, aux dîners et aux soirées où il venait se reposer de son labeur du jour. 11 avait le droit d'être beau mangeur, à tenir tète aux appétits des jeunes gens, après une journée déjeune, car il travaillait depuis le matin jusqu'au soir sans l'arrêt du déjeuner. Il avait le droit aussi d'être beau causeur après cette même journée de silence où il n'écoutait et n'entendait que ses esprits familiers. Enfin, au moment des Salons, pendant les journées de classement qui
précèdent le vernissage, il était le f président )) au chapeau incliné, au col raide, faisant sa ronde, mais ne se départissant jamais de sa gracieuseté, oubliant ses préférences, et même, exagérant son impartialité.
Nous ne le rencontrerons plus. Il est tombé après avoir fait sa tâche, et il y aura unanimité pour proclamer que cette tâche a été grande et glorieuse, que Tœuvre accomplie survivra à tant de modes et de vanités qui ont connu les insolents succès d'un jour. Cet accord de tous à la fin de cette vie et au souvenir des grandes pages qui nous sont léguées ne s'est fait que difficilement. Pu vis de Chavannes, à ses débuts, fut accueilli comme ses pareils, par la dure négation. Après un premier voyage en Italie, et ses études dans les ateliers de SchefFer et de Couture, lorsqu'il retourna au pays de fine et vive lumière, de nobles fresques, où sa vocation était née, il fit sans doute le serment qu'il a tenu de doter son pays d'un art mural, de formes harmo-
nieuses, d'atmosphère sereine, de ferme et douce pensée. Il fut mal accueilli, compris par quelques-uns sans doute, deviné par un Théophile Gautier, mais raillé par les journaux, impénétrable au public, lui si sinple et si clair, repoussé du Salon pendant dix années, et c'est seulement sur le tard de son existence, lorsqu'une génération nouvelle vint à lui, qu'il eut la sympathie et la gloire.
Heureusement, Puvis de Chavannes était de ceux qui vivent obstinément leur rêve, et qui donnent aux hommes l'admirable leçon de la volonté. Il ne connut pas la tristesse du délaissement, mais le bonheur de la solitude. Il accumula les observations, les études, et il lui suffit, pour donner la mesure de son génie, d'obtenir quelquesune de ces commandes qui sont prodiguées à d'autres : la décoration des musées d'Amiens, de Marseille, VAve Picardianutrix^ la vie rustique de la campagne septentrionale, Marseille^ porte de V Orient, Marseille^ colonie grecque^ le resplendissement de la lumière sur la mer, les collines blanches aux
— ^79 — fines arêtes, les groupes de grâce voluptueuse, les frises de cavaliers héroïques.
Désormais, les villes vont s'enorgueillir des paysages familiers et des figures expressives par lesquels l'artiste les personnifie. Poitiers revit la civilisation franque et l'invasion sarrazine par les figures de Radegonde et de Charles-Martel. Lyon calme son inquiétude et pacifie son esprit dans la contemplation du Bots sacré cher aux arts et aux Muses, des eaux jaillissantes du Rhône et de la Saône. Rouen se réjouit devant le panorama de son fleuve et de ses îles et le travail heureux de ses artisans.
Paris évoque les premiers jours difficiles de son histoire aux murs du Panthéon où l'enfance de Geneviève sourit, où réfléchit et agit sa vieillesse, et voici que tout son passé de science, de philosophie, de lettres; s'inscrit à la Sorbonne, et encore, que VÊié et l'Hiver déploient leurs magnificences aux murs de l'Hôtel de Ville, où toutes les vertus humaines dispensent leur stolque enseignement autour du triomphe du poète Hugo.
Ce fut l'essor et Tascension, sans une retombée. Le génie de Puvis de Chavannes passa les mers : nous avons vu, Tan dernier et il y a deux ans, les décorations pour la bibliothèque de Boston, le dernier grand travail qu'il entreprit. Jamais il ne fut plus inspiré, ni plus ingénu et plus savant à la fois, que dans ces A/wses inspiratrices acclamant le génie ^ messager de Lumière.
Jamais il ne fit preuve d'un esprit plus hardi, je dirais volontiers plus moderne, que dans ces figures d'Homère, d'Eschyle, de Virgile, de l'Astronomie, de l'Histoire, de la Philosophie, de la Chimie, de la Physique. Jamais il ne marqua autant son amour attendri de la nature, jamais il n'employa plus passionnément l'art à exalter la vérité. J'ajoute que la dernière de ces compositions, la Physique ^ est même d'un ordre tout à fait nouveau puisque c'est une merveilleuse image de la poésie scientifique de notre temps, poésie généralement niée, comme on le sait, et que lui, le jg^rand artiste, aexprimée sans effort par
un paysage d'eau, de terre, de ciel,.p^r deux figures de femmes lancées, légèrfes comme Toiseau, rapides comme l'éclair, au long des fils télégraphiques.
La force de ce grand art de Puvis de Chavannes, si apte à exprimer la beauté dès-idées, réside dans le respect amoureux du réel dont il multiplie sans casse les preuves. Il n'est pas toujours allégorique, mais jusque dans les allégories, il apporte la grâce surprise de la vie, un geste furtif, une expression passagère, qu'il a été seul à entrevoir, à deviner. Ses figures qui apparaissent le plus délicieusement inventées, et qui ont été, en effet, créées par son art, il les avait rencontrées au profond de la foule, et nul ne peut lui contester le droit de faire s'envoler et planer leur souvenir dans l'atmosphère dorée de ses toiles. Ses paysages, qui ont accepté la loi logique de l'évolution lumineuse de notre siècle, sont des paysages véridiques où le tournant du fleuve, la masse sombre de la forêt, la silhouette de la ville, la grève et les flots de la mer, transparaissent dans l'air lim-
pide où vivent toutes les choses et tous les êtres. Le grand artiste qui n'est plus a contemplé sans cesse le spectacle de la vie, inspirateur de toute beauté et de toute poésie. Regardez l'humble fenêtre de la maison de la place Pigalle : c'est de là qu'il a vu évoluer les nuages et qu'il a vu passer les Muses.
— ^79 — fines arêtes, les groupes de grâce voluptueuse, les frises de cayaliers héroïques.
Désormais, les villes vont s'enorgueillir des paysages familiers et des figures expressives par lesquels l'artiste les personnifie. Poitiers revit la civilisation franque et l'invasion sarrazine par les figures de Radegonde et de Charles-Martel. Lyon calme son inquiétude et pacifie son esprit dans la contemplçition du Bois sacré cher aux arts et aux Muses, des eaux jaillissantes du Rhône et de la Saône. Rouen se réjouit devant le panorama de son fleuve et de ses îles et le travail heureux de ses artisans.
Paris évoque les premiers jours difficiles de son histoire aux murs du Panthéon où l'enfance de Geneviève sourit, où réfléchit et agit sa vieillesse, et voici que tout son passé de science, de philosophie, de lettres; s'inscrit à la Sorbonne, et encore, que l'Été et VHiver déploient leurs magnificences aux murs de l'Hôtel de Ville, où toutes les vertus humaines dispensent leur stolque enseignement autour du triomphe du poète Hugo.
Ce n'est pas que la critique doive s'abstenir devant cette simplicité et ce charme, et je ne fais pas au peintre Tinjure de le croire insensible à une opinion ressentie et raisonnée. Je lui dirai donc mes réserves .
L'important est qu'il y ait ici un sensitif, un poète ému par la beauté triste de ce pays du Jura, par ces plaines, ces plateaux, ces gorges, ces arbres rares, ces maisons perdues dans l'espace, cette nature grave et dure^ frissonnante au frpid du matin, apaisée dans le deuil de la nuit. Il suffit que M. Auguste Pointelin ait été le poète de cette poésie, qu'il ait su évoquer la vie muette des pierres et le frisson des feuilles à la Combe^verte du. Haut- Jura, l'harmonie soknnelle de la Pleine lune d'octobre, les lueurs du ciel au fond du paysage de la Roche du Loup Blanc, la grâce émotionnante de quelques arbres auprès d'une maisonnette à la Montée, près de Molaîn,et tel sentier qui se dissout dans l'ombre, tel ciel de pluie pareil à un visage chagrin, telle apparition des prés verts après la fonte des neiges. 11 suffit qu'il
ait animé d'un reflet des choses ces fusains d'un gris argenté, ces pastels veloutés comme le soir.
Ces œuvres forment un ensemble né de la même région, et malgré trop d'effets semblables, de même construction, de m^me heure, il faut savoir gré à M. Pointelin de s'être uniquement appliqué à pénétrer son pays d'origine, fidèlement et exclusivement aimé : il a conservé et accru sa force sur place, il l'aurait peutêtre diminuée, en tous cas dénaturée, en l'éparpillant. Non, la principale objection que je lui ferai à la conclusion, et que je ferai aussi à la préface vraiment éloquente d'Arsène Alexandre, porterait sur l'opacité fréquente de la peinture. Souvent, les trois frottis mal transparents qui veulent évoquer le premier plan, l'horizon, le ciel, et souvent aussi les masses des feuillages et des collines, sont d'une peinture boueuse et fermée. Il manque la fluidité, les délices de la lumière, le charme volatil de l'atmosphère.