VII. -^ SCULPTURE
A la Société nationale des Beaux-Arts, le huste^d'Hamadryade, de M"'-. Claudel, donne une extraordinaire impression de vie nerveuse auprès de tous ces marbres polis, usés, alanguis, qui semblent exécutés par le même praticien. Cette fois, une fièvre et une volonté d'artiste se manifestent, les plans du visage, du çol, des épaules, de la gorge, portent une marque personnelle imposée à ce beau marbre qui semble doré de soleil. Cette chaleur ambrée convient à la libre fille sculptée par M"' Claudel. Le visage, d'une expression sauvage, est tout illuminé d'un rire ingénu, naturel.
La vivante apparition est bien nommée hamadryade, elle apporte ici avec elle l'humeur joyeuse et farouche des forêts. Une autre œuvre, un croquis d'après nature, qui est exposé dans la salle de peinture où se trouve la Geneviève^ de Puvis dé Chavannes, fait retrouver un autre aspect
du talent varié et profond de l'artiste : c'est une femme agenouillée devant une cheminée, le visage penché vers l'âtre, une délicieuse figurine, rapidement ébauchée, délicieuse et poignante.
Il y a un grandissement dans le talent de M. Bourdelle. Il fait. toujours preuve d'une grâce pour ainsi dire furtive dans telle figure du Sommeil, de VAmour^ des Deux rires, mai3 il atteint à un maximum dé forcé dans ce fragment de mpnunient projeté en souvenir de la guerre de 1870-71 . Ce visage d'homme qui meurt est beau d'unité, de modelé continu, et il est superbe de douleur résignée, d'un bouleversement qui traduit, de façon extaordînaire, le passage de la vie à la mort. — M. Jean Escoula, lui aussi, travaille et conquiert : sa Mort de Procris est un groupe d'une beauté funèbre et sereine, le corps de la femme délicieux et touchant comme une fleur qui se fane, les chairs évanouies, tombées à l'insensibilité, et qui disent encore la vie et la douleun
Chez M. Injalbert, le Satyre ivre sow-
tenu par ime bacchante^ le Mascaron^ V Enfant, ont une belle lourdeur de formes, une réelle plénitude. — ^ M. Jef Lambeaux dresse un beau b.uste de Diane flamande. — M. Camille Lefèvre profile la jolie courbe du col, des épaules, d'un buste de jeune fille, et très délicatement nuance l'ingénu visage. — M.^ Agathon Léonard révèle pleinement son joli et adroit métier de sculpteur, sa verve d'observateur et d'exécutant, par des figurines et des bustes. — Voici encore : un buste de femme d'unbeau caractère, de M.Niederhausern-Rodo;.une fillette véritablement exquise, de M. Fix- Masseau ; un fin Violoniste^ de M. Gosen ; un très beau bas-relief de M. JeanDampt; un buste, par M. Pierre Roche, qui reproduit finement les yeux chercheurs et le demi-sourire de J.-K. Huysmans ; et la Hercheuse^ la Femme du borinage, le $emeùr, de ce bon statuaire et poète du travail, Mr Constantin Meunier.
Et cette longue promenade à ti:avers la sculpture nous ramène au Balzac de Rodin, qui excite de vives colères et dis-
eussions, mais aussi, il faut 1^ dire^ qui rallie aui admirations du premier jour leç adinirations nouvelles de ceux qui ont pris la peiné de regarder, et qui ont compris la force et la beauté d'une telle conception.
Je ,reyois éette statue,' je retrouve rhomme sous la f obe, les courtes jambes arquées S(olidement,les iriains croisées sur le ventre, le3 épaules hautes, la masse de chair (jui affiliée vers le fin visage, la chevelure en criniière. La lumière est errante sur cette niasse, la creuse, .la nuance, fait voir le corps, les jambes, les mains, à travers la robe, éclaire le visage aux yeux noirs creusés d^ng l'ombre dès arcades sourcilières, fait resplendir ie front. On discuté tout celji, paraît-il, autour du monument.
Des artistes s'animent. Des chroniqueurs s'exaltent. Tant mieux. Ce ne sera pas le moindre service rendu par Rodin que d'avoir imposé* cette discussion d'art et de pensée, çtce n'est pa$ non plus la moindre preuve de sa puissa,nce.
§ VIII. — OBJETS d'art
A la Société nationale des Beavix-Arts, une exposition variée présente aux yisiteurs un résumé des travaux de M. Jean Baffier. J'ai déjà loué sa conception d'une haute cheminée et d'une <iécoration de salle à manger , je revois avec plaisir, se complétant d'année en année, cette œuvre d'un profond sentiment local, la forme de maison donnée à la cheminée, le toit formant le manteau, les cariatides personnifiées en travailleurs des champs et en une émouvante vieille paysanne, la scènf du pressoir représentée en relief, les couples et le joueur de vielle apparaissant ingénument aux lucarnes. Voici de nouveau la corbeille à fruits, le vase à fleurs, le sucrier, le drageoir, le pichet à vin, la salière, les gobelets, inspirés par la forme d'une capsule de coquelicot, d'une capsule de nielle, d'une rave, d'une tète de pavot, d'une fleur de genêt, d'une fleur de pois
etc. Avec la capsule de lychnîde et la capsule de compagnon rose, M. BafEer a trouvé deux formes vraiment belles et usuelles de gobelets, que Ton voudrait voir non enfermées dans une vitrine, mais mises en circulation.
M. Rupert Carabin, à travers ses diverses préoccupations, n'oublie pas qu'il est un sculpteur et donne à nouveau les preuves de son talent robuste et malicieux par les trois statuettes de femmes et chats, par les deux ballerines < par Idi Danse du feUj par la figure de femme de son Lavabo où le grès et l'étain ont été combinés pouf un effet très simple, à la fois élégant et rustique. M. Pierre Roche expose aussi une Danse du Jeu, une reliure, uû frontispice pour la Cathédrale d'Huysmans, une porte monumentale, une cloison lumineuse. M. Vallgren cambre en statuette de bronze une créature grasse bizarrement effilée aux extrémités. M. Ernest Carrière façonne un modèle de ravier où de jolies courbes et ondulations sont déterminées par le mouvement d'un poisson, et il dresse
un groupe de Coq et foule où les attitudes et les caractères sont . finement indiqués.
M. Henri Nocq, avec un curieux petit buste en orfèvrerie, témoigne de sa délicatesse habituelle par différents bijoux où il y a une érudition, une sorte de ressouvenir des couleurs byzantines, des formes égyptiennes, et aussi mérovingiennes dans certaines bagues, sans perdre pour cela le sentiment d'inquiétude, de nervosité moderne, qui est en lui.
Cette section est, on le voit, en pleine activité, sous le rapport d'une production annuelle, régulière. Voici, comme à l'habitude, des grès de M. Bigot (simples et beaux de formes), de M. Dammouse (très riches de couleurs sourdes, de rouges et de verts sombres), des vases très variés d'harmonieuses colorations de M. Delaherche, des grès flammés d'un bel éclat barbare de M. Dalpayrat, — des émaux de MM. Garnier et Grandhomme, — des vases en marqueteries de verre, en cristal broché, de M. Emile GalIé, tous délicieusement fleuris et ornés des plus belles devises que
p}il;^s<int fournir les poètes, des étains ^e M. Brat^au, des reliures très sobres de M. MaritisMichel, très curieuses de M. Jean Peské, très lourdes dé MM. Prouvé et Martin. J'ajoute à cette nomenclature ,une Théière, de M. Francis Peureux, en vermeil répoussé et ciselé, qui a pour motif le Chèvrefeuille. Je la voudrais plus facile à saisir, et puis étonné d'avoir, sur presque tous les QÏyets analogues, à faire cette remarque, mais c'est ;la preuve de l'objet djp vitrine, et je dois Ipuer, po.\ir le reste, le goût et le travail d^ l'artiste.
f IX. — :ARCHITECTURE
La section d'architecture comporte, à la Société des artistes français, les études de monuments, de décorations, les projets de reconstructions, les relevés, par lesquels s'exercent et se délassent nos architectes, en dehors de leurs constructions de villas et de maisons de rapport. On peut faire avec eux, par leurs notations d'aquarelles,
un intéressant voyage à travers le monde* A la Société nationale des beaux-arts, la section d'architecture et la section des objets d'art se confondent davantage, on est plutôt préoccupé de décoration inT térieure. La maison moderne est prise telle qu'élleest, on s'ingénie à la meubler d'une façon iiouvelle. On s'y ingénie même trop, et je ne puis réussir à goûter tous ces mobiliers colorés, ces ensembles anguleux, ces pieds grêles dont le goût nous vient d'Angleterre en passant par la Belgique.
En considérant toutes ces recherches exaspérées et mièvres, je pense, malgré moi, aux meubles des paysans, aux armoires, aux coffres, aux tables, aux sièges, tels qu'on les fait toujours dans nos bourgs, et leur beauté sinaple, en accord avec l'usagé, grandit encore par comparaison.
On objectera que ces nxeubles de paysans ne peuvent être en accord avec l'existence élégante des villes, et je le éais, mais fp tiens que les principes de construction, d'harmonie,doiventétre partout lesmémes, et que leur application n'a. pas encore été
trouvéc ici comme au village. J'espère, d'ailleurs, qu'elle sera trouvée, et je ne veux décourager personne.
C'est comme décoration architecturale que figurent ici, avec raison, les panneaux de M. Besnard,tout un ensemble d'aspects de montagne parmi lesquels je goûte particulièrement les deux grandes et souples figures de femmes qui symbolisent, je crois, la neige et le nuage. De même, M. Maurice Denis expose un nu contestable et une charmante Maternité. M. Félijt Régamey nous donne à voir une Annonciation bouddhique.
Les œuvres d'architecture proprement dites sont en petit nombre :ies plans et photographies d'une maison savamment ordonnée par M. Benouville, l'esquisse d'un château en Bretagne, deM. Henry Provensal, et les Cartons pour le temple à Wagner qui témoignent de la riche imagination de M. François Garas.