‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 41 sur 52 · ASPECT GÉNÉRAL. — GRANDES TOILES · texte numérisé non relu

ASPECT GÉNÉRAL. — GRANDES TOILES

C'est la Société des Artistes fraiiçais (anciennement aux Champs-Elysées) qui est responsable, pour la grande part, de

rencombrement progressif des Salons.

Elle refuse nombre d'envois, mais je ne puis croire qu'il y ait tant de différence entre les oeuvres reçues et les oeuvres refusées. La raison générale de cette exhibition échappe donc. Pour la raison particulière de chaque exposant, ce n'est pas moi qui la contredirai. Le droit de vivre est le même pour tous, et je trouve naturel que tous ceux qui essayent le dur apprentissage de l'art veuillent soumettre leur essai au jugement public. Seulement, il faut bien le dire, ce jugement est devenu impossible, et il va se créer, de plus en plus, un triste prolétariat de la brosse et de l'ébauchoir.

Un remède serait d'abord que les artistes amateurs, ceux qui ont leur existence faite, fussent séparés des autres. Mais, pour des motifs facilement aperçus, il n'y faut pas compter. Ce sont donc les « autres » qui pourraient se séparer, comme l'ont fait déjà les artistes émigrés en 1890 au Champ de Mars. Un remède encore serait la révision absolue des règlements et la création

d'un roulement entre artistes. Pourquoi ne dèciderait-on pas chacun à n'exposer, par exemple, que tous les trois ans, avec la faculté de montrer des ensembles : tous y trouveraient leur compte. Ce qu'il y a de certain, c'est que cela ne peut pas durer ainsi. Il n'y a qu'à attendre, on verra assez prochainement la fin de ces accumulations déraisonnables.

Et je n'ai rien dit des récompenses :

c'est à elles, pourtant, que l'on doit cette course hâtive, et ces confections de grandes toiles, et cet aspect convenu et vieillot de presque toute la production.

Donc, les grandes toiles abondent cette année comme les années précédentes. La plupart n'ont aucune raison d'être, ne sont que des vignettes agrandies, à commencer par V Arrestation de Broussel^ de M. Jean- Paul Laurens, simple illustration destinée, par le fait de l'aberration contemporaine, à la décoration d'une salle de l'Hôtel de Ville. La décoration ne comporte pas seulement la traduction plus ou moins fidèle ou probable d'un fait : elle exige une forme

générale, une harmonie de couleur et de lumière qui font défaut à ce groupement de personnages dans cet escalier. Je regrette le Labour de Tan dernier. 11 n'y a pas non plus de raison d'être picturale au rassemblement exécuté par M. Danger, sur une conception de M. Ansbert-Labbé, et qui a pour but de rappeler « les eflforts tentés dans tous- les temps et dans tous les pays pour prévenir ou résoudre par arbitrage les différends entre les peuples ». On voit ici les Grands Artisans de l arbitrage et de la paix, depuis Louis ix et Henri iv jusqu'à Alexandre m et Sadi-Carnot. Aucun autre lien, malheureusement, que la formule du programme, entre tous ces personnages : il était d'ailleurs difficile à créer, et l'on ne peut applaudir qu'à la généreuse intention.

Je passe sur la Chaîne éternelle, de M. Louis Béroud, rébus à déchiffrer, composition enflée et disgracieuse faite pour arrêter le passant. Il y a, comme d'habitude, des qualités d'exactitude et d'inventaire chez M. Détaille, qui a représenté la Revue

de Châlons du 9 octobre 1896, mais Tensemble est sans grandeur. Les personnages de M. Henri Martin, dans ï Apparition de Clémence Isaure aux troubadours toulousains^ sont toujours d'un style sec et mince et le métier du peintre est trop égal, mais l'artiste garde son harmonie de coloriste et fait jouer agréablement les roses et les rouges des vêtements avec les verts sombres des pins.

Enfin, un artiste australien, déjà remarqué Tan dernier, M. Rupert Bunny, donne à voir, avec A M bord de la mer, une véritable et gracieuse conception décorative.

Ces femmes nues ou à demi déshabillées (certaines trop traditionnelles, tel mouvement entre autre transcrit directement de Véronèse), ces grandes formes, ces fraîches et douces harmonies de couleurs, ces rouges, ces verts, ces bleus, dans la tramé desquels il y a la lumière d'un beau soir, tout cela m'a ravi par une ampleur et une grâce tranquilles. M. Bunny, sûrement, exécuterait de beaux modèles de tapisserie, aiderait à ressusciter un art abandcaoé.

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