LA SALLE PUGET
5 juillet 1899.
On s'est avisé, à Marseille, que la gloire de Pierre Puget était en souffrance, et deux intéressantes manifestations sont nées de ce sentiment de justice et de réparation.
Un comité fait appel à la population pour compléter la somme nécessaire à rachôvcment du monument qui sera élevé place de la Bourse.
On a réuni dans une salle les peintures, les sculptures, les moulages, les dessins possédés par le Musée de la ville. Pour représenter le peintre : le Portrait de Pierre Puget par lui-même^ qu'il peignit vers 1672 et qu'il donna au marquis des Pennes,
lieutenant général et commandant des galères du roi; le Baptême de Constantin; le Baptême de Clovis ; le Sauveur du monde, peints de 1652 à 1655 pour la cathédrale de Marseille ; le Sommeil de Jésus, qui provient de la succession de Puget et dont le cadre est attribué au sculpteur en bois François Caravaque. Pour le sculpteur, des œuvres originales et des moulages : un bas-relief et une médaille de Louis XIV ; Técusson des Armes du roi, fait pour ' l'Hôtel de Ville de Marseille; le Faune, du pavillon de Fougate; une Tête de Christ qui ornait la maison de Puget ; les Cariatides de THôtel de Ville de Toulon ; Milon de Crotone, fait pour Versailles, et maintenant au Louvre; les bas-reliefs de V Assomption, de la Peste de Milan, du Ravissement de Madeleine, les deux premiers possédés par Marseille, le troisième par Aix. Quelques dessins d'architecture, de vaisseaux, s'ajoutent à cette collection, qui pourra être complétée par de nouveaux moulages.
Voilà une intelligente organisation d'une
salle de Musée, et une bonne manière d'honorer Puget, en présentant un ensemble aussi complet que possible de son œuvre.
Donc, bravo à Marseille! Mais pourquoi n'en ferions-nous pas autant-à Paris? Nous avons déjà la salle Puget toute prête. Elle est au Louvre, au rez-de-chaussée qui abrite la sculpture moderne. Les grandes oeuvres sont là : V Hercule Gaulois^ exécuté pour Fouquet, saisi par Colbert, — Milon de Crotone^ — Persée délivrant Andromède, — le bas-relief d'Alexandre et Dîogène, — et le petit Alexandre vainqueur, qui doit être le projet du monument équestre de Louis XIV, soumis à Louvois en 1683.
11 n'y a pas que des marbres dans cette salle Puget du Louvre. Il y a le bras colossal en bois sculpté provenant de la collection Gatteaux, et que l'on suppose être le fragment d'une figure de Neptune ou de Mars pour la décoration d'un vaisseau.
N'est-ce pas une précieuse indication ? Car nous possédons, au musée de marine, quatre figures en bois doré, deux Renommées et deux Tritons, qui ont ici leur place
toute désignée. Notre ministre de l'Instruction publique, M. Georges Leygues, qui avait si bien commencé, il y a cinq ans, un nouveau classement des peintures du Louvre, devrait bien reprendre ce travail urgent. Pour Puget, cela pourrait se faire en un instant. Avec les deux Renommées et les deux Tritons, l'artiste dont nous possédons les marbres glorieux prendrait sa physionomie complète, il apparaîtrait le décorateur de vaisseaux, le sculpteur de proues qu'il a été à l'arsenal de Toulon.
On pourrait faire mieux encore : placer ici, parmi les sculptures, les dessins possédés par le Louvre, et qui sont des représentations du port, de la rade de Toulon, de vaisseaux et galères. Avec quelques moulages, ceux des Cariatides ^ qui sont indispensables, du Faune^ du Génie placé aux fonts baptismaux de l'église d'Ollioules (je laisse, si l'on veut, de côté les sculptures de Gènes), on pourrait donner une idée saisissante de Puget aux visiteurs les moins avertis. Pourquoi ne pas essayer ce mélange.^ Le Louvre est un amas d'œuvres
qu'il faut fragmenter, éclaîrcir, pour Téducation du public.
Avec un tel résumé et une notice bien faite, on connaît un artiste. Ceux qui voudraient pousser plus loin leur étude pourraient recourir au beau livre de Léon La-* grange publié en 1868, où la critique est sérieuse, attentive, vraiment impartiale, où le caractère si intéressant de l'homme est montré dans sa vérité.
On apprend aussi, par la biographie de Puget, combien les regrets du temps passé sont superflus. Les artistes qui se plaignent du régime démocratique, et de la lutte pour la vie qui entrave leur production, ne savent pas les démêlés de Puget avec le pouvoir de son temps. Le grand sculpteur fut réduit à une demi-impuissance, empêché de donner forme à nombre de ses projets, et il lui fallut Tâpreté et la ténacité de son génie pour doter la France, malgré elle, des œuvres qu'elle honore aujourd'hui. Colbert lui fut ennemi, pis encore, indifférent, n'eut pas le sens exact de la force qui se débattait entre Marseille, Toulon et Gênes,
s'épuîsant en disputes, en démarches, en lettres, en pétitions. Léon Lagrange dit très bien que, pour Colbert, Puget ne fut qu'un ouvrier de province. De temps en temps, on lui accordait une commande, un morceau de marbre. Il faut apprendre quels prix dérisoires on lui donne pour le AftVon, V Andromède^ en regard des prix faits à Le Brun et Girardon, comment l'idée de sa place Royale de Marseille lui est filoutée par Mansart avec la complicité de Louis XIV, et comment la statue équestre qui devait se dresser sur cette place lui est retirée aussi, au mépris de tous les engagements, pour être donnée à Jacques Clérion, faiseur quelconque. Peut-on lire sans être ému la lettre de réclamation qu'il écrit le 22 septembre 1692 : « Le besoin et V extrémité de mes affaires me font être fort importun dans cette occasion... Il vHy a pas un argent mieux gagné que celui que je demande. Ce sont des fatigues de mes bras et de ma sueur. Je mérite pour le moins autant qu'un tas de monde qui sont ici entretenus et payés ponctuellement. Mais ces mystères
sont inconnus à Puget. « C'est l'homme avec son rude langage, c'est l'artiste passionné de vie qui a dit ce mot admirable :
« Le marbre tremble devant mot, »
Allons voir au Louvre ce marbre qui tremble eçcore, ces muscles, ces visages, ces pieds, ces mains, d'une forme si frémissante. Et payons les dettes du grand siècle I