PRUD'HON
17 août 1895.
Je donnerai ici un résumé de l'existence et de l'œuvre de Prud'hon. Une circonstance heureuse rend à l'artiste l'actualité nécessaire - l'acquisition récente par le Louvre du charmant portrait d'adolescent que l'on peut voir dans la salle des États, en attendant le placement définitif.
Prud'hon est un grand artiste isolé. Il a pu figurer aux expositions, accepter des honneurs officiels, la croix de la main de Napoléon, le titre de professeur de dessin de Marie-Louise , il a pu être le décorateur des fêtes impériales, du mariage et du baptême, il a pu entrer à l'Institut : la plus
grande et la plus belle partie de son œuvre n'appartient pourtant qu'à lui seul, se refuse aux conditions des commandes, aux observations administratives. S'il faut trouver le goût du temps subi par des pages qu'il a signées, ce sera seulement dans la complication des allégories, dans la surcharge des légendes. Heureusement, des œuvres nombreuses sont sauves de ces abus de textes. Elles portent leur signification en elles-mêmes, parlent aux yeux et à l'entendement le doux et clair langage du facile génie de Prud'hon, racontent en lignes, en couleurs, en expressions d'une tendre éloquence, la vie d'intelligence et de sensibilité menée à l'écart de l'art discipliné, des cadres méthodiques, où David exerçait son autorité.
Le doux indépendant, l'être paisible, méditatif et volontaire, resta retiré en luimême, vivant sa vie intime pendant que passait la pesante et poncive École, traînant après elle la figuration fatiguée des tragédies, les Romains et les Grecs aux toges sculptées, aux ferrailles retentissantes.
Prud'hon accepta les dehors de Tallégorie, les costumes antiques, les figures ailées, mais il se refusa aux applications archéologiques, aux évocations historiques où Ton fait prendre aux modèles d'ateliers les poses de la statuaire.- 11 voulut rester dans la région indéterminée et éternelle où se meuvent les symboles, et, par là, il fut plus respectueux et plus compréhensif de la poésie de l'antiquité que ses contemporains pédants et imitateurs. Il écarta les formules, il retint l'enseignement, et il aflfirma son existence d'individu. Comme il était apte à jouir et à souffrir par luimême, comme il avait un sens affiné de la poésie de l'existence, il n'eut pas d'autre préoccupation que d'exprimer les joies et les souffrances de son esprit.
L'accord entre cet homme et son œuvre est certifié par le récit de sa vie. De tous les documents publiés, il ressort une âme jeune, voluptueuse et tendre, désireuse de bonheur, étonnée de la souffrance, une âme comme il pouvait en éclore en France, à la fin du dix-huitième siècle, dans le
renouveaudes idées quî annonce la Révolution. Ses biographes, les Concourt, Charles Clément, ont dit sa naissance en Saône-et* Loire, iCIuny, son enfance de pauvre, son émerveillement dans Tabbaye, son premier apprentissage cérébral auprès du curé Hcs* son. Ilétait le dixième des enfants d'humblefi gens» iisurgità la fin d'une lignée d'obscure, comme s'il y avait parfois une justice tardive, nneréparation accordée par le Bort aux ignorés de l'humanité* 11 vient un jour un enfant de génie en qui réside le don de voir et de montrer, et qui résume toutes let) forces éparses et disparues de ses ascendants. Qu'il soit reconnu ou méconnu, qu'il vive, socialement, glorieux ou médiocre, qu'importe. Il n'en apporte pas moins la force et lé jaillissement d'une race, il y a du regard de tous ceux qui l'ont précédé dans son regard de voyant, il y a de leur main besogneuse dans sa main nerveuse et fine, et le nom dont il signe son œuvre représente des siècles de vies laborieuses, d'efforts lents, de tentatives avortées et recommencées sans cesse, de misères secrètes.
Tel fut le cas de Pierre Prud'hon, déjà émerveillé d'art, partant pour l'Italie et y trouvant les œuvres qui devaient parler à son cœur, les marbres, les pierres, les bijoux des statuaires et des graveurs de camées de l'antiquité, les toiles harmonieuses de Raphaël, de Corrège, de Vinci.
Immédiatement, il comprit, et il comprit avec un délicieux et profond instinct. 11 n'eut pas un instant une tentative de plagiat, une idée de copie. 11 regarda, et s'il revint appartenant au passé par un goût de mythologie qui s'était emparé de sa naïve imagination, et qui fut la seule transposition de son intellect d'illettré, il revint aussi épris de la nature et décidé à en extraire une vivante poésie.
11 eut à Paris et en province des années de dure gêne. 11 s'était un peu vite marié à une demoiselle villageoise de chez lui, qu'il avait, il est vrai, séduite, mais qui fut, dans le mariage, une acariâtre, méchante et torturante commère. Il dut, pour faire vivre sa femme et les cinq enfants qui lui échurent, accepter tous les travaux journa-
lîerSf se résigner à toutes les besognes. Il consentit à ces charges d'un cœur vaillant, et les tristesses de son intimité lui furent de beaucoup plus odieuses que ses batailles pour le pain quotidien.
Pourtant, sa flamme d'artiste ne s'éteint pas. C'est l'époque où il apprend son métier, où il se fait un style. A travers ses compositions civiques et administratives» à travers ses prospectus pour un confiseur, pour un bijoutier, la grâce se manifeste, toujours se silhouettent de gracieuses figures aux fines extrémités.
Déjà, il a conçu les dessins de CérèSy de la Femme de Putiphar, et bientôt il va élaborer ses illustrations pour Daphnis et Chloéf Phrostne et Mélidor^ Andromaque^ la Nouvelle Hélotse. On lui donne un hôtel à décorer, on lui confie un plafond du Louvre. L'Empire l'adopte comme le peintre de son intimité, il a un atelier à la Sorbonne, il fait le portrait de Joséphine dans les jardins de la Malmaison.
Demain, il sera le décorateur des fêtes du mariage autrichien et du baptême du roi
de Rome, il sera le professeur de Marie- Louise.
Il se résout à se séparer de sa femme dont le despotisme aggravé est de jour en jour plus effroyablement bruyant. Il rencontre, après une accalmie, Mlle Constance Mayer, qui reste son élève attentive en devenant sa maîtresse dévouée, et qui va donner quinze ans de tranquillité à ce pauvre cœur, à ce délicat esprit. Hélas 1 ces quinze ans de bonheur ont le dénouement le plus tragique. Mlle Mayer, alarmée de vieillir, nerveuse de jalousie, se coupe la gorge, et le malheureux Prud'hon retombe au plus profond de l'angoisse noire, du désespoir que rien ne peut guérir. 11 meurt deux ans après son amie, en 1823.
Voilà le raccourci de sa vie. Voici maintenant, au Louvre, quelques-unes des œuvres exquises et inattendues par lesquelles vivra son nom.
Il a été, un jour, dans la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime^ un admirable metteur en scène de la fata-
lité du crime et de son expiation : le cadavre étendu sur le sol, les figures qui parcourent l'espace d'un vol si hardi, et qui se consultent, et qui s'arment pour le châtiment, sont parmi les plus belles qu'il ait conçues.
Mais Prud'hon est surtout le peintre de l'amour de la femme, du corps innocent de Chloé, du corps fléchissant d'Héloise dans le bosquet, du corps évanoui de Phrosine, du corps ardent au plaisir des Vendangeuses et des Danseuses. C'est un sentimental, et c'est un caressant et un sensuel. Il sait les attitudes alanguic» du sommeil, il parcourt les beaux plans lumineux de la nudité de la dormeuse, il montre les formes légères en travail d'épanouissement, il indique par de flexibles contours la langueur des bran, il marque la volupté aux yeux clos et aux lèvre» (confiées. Ilestépieur et c&lin devant la baigneuse qui avance un pied vers IVau froide, et il adoucit et éclaire urh ftriii»; rf ses hanches par de grands cnvcl/;|>iir.inriit«5 de lumière et d'ombre. 11 trouvr le cléli
cieux et voluptueux coûtournement de Psyché enlevée par Zéphyre, ce joli visage endormi et penché, ces seins et ce ventre pétris de lumière, ces longues cuisses, ces jambes retombantes, ces mains qui esquissent les gestes du rêve, et ces enfants curieux et admiratifs, et ce Zéphyre qui regarde de ses yeux ardents la proie qu'il emporte.
Toutes ces femmes qu'il a peintes ou dessinées, il les éclaire d'une lumière de clair de lune, il entrevoit leur corps sous la transparence des nuits bleues. Il semble qu'il aille vers des amantes cachées en de mystérieuses alcôves de nuées, qu'il découvre amoureusement leur beauté, et que le doux modelé les révèle comme si le peintre tournait autour d'elles avec une lampe à demi-baissée. C'est le dévoilement de la nudité de la femme, un dévoilement de sérénité et de solitude par la main d'un amant épris de la pudeur vaincue et enivré de silence. Ce n'est plus le déshabillégalant, l'anecdote friponne, la grivoiserie spirituelle et sceptique des artistes du dix-hui-
tiëme siècle, c'est une réapparition de créatures dénature qui surgissent, souples et gracieuses, souriantes et amoureuses.
Les visages de ces femmes de Prud'hon, ce sont les miroirs où se sont reflétées ses pensées, où se sont inscrits ses désirs.
Il les a vus vivement éclairés par places et les contours perdus dans l'ombre. Il les a modelés en dessinateur qui veut les formes plutôt que les délimitations, les surfaces plutôt que les lignes. Il aimait la vive lueur sur le front qui pense, et le passage de la lumière atténuée sur tous les traits en reliefs du visage. Les yeux brillent dans l'ombre de la cavité sourcilière, la bouche s'avance dans la clarté, les coins des lèvres perdus dans une ombre envahissante. Le type de toutes ces femmes, c'est une femme au front bas et ferme, au nez droit, à la bouche grande qui fait paraître plus fin le menton. L'artiste sait les passages, les nuances, les liens subtils de la chair. La joue, cette joue si caractéristique, .qui tient une telle place dans le visage, et fque si peu de peintres voient et que si peu
d'écrivaîns célèbrent, cette joue que Ton caresse, que Ton flatte, que Ton baise à pleines lèvres et à plein cœur, Prud'hon sait la peindre et lui donner son plan essentiel. C'est sur elle que descend la clarté des yeux, c'est en elle que se perd le sourire des filles de son imagination et des femmes de ses portraits. Les portraits qui sourient ! Ils sont toujours plus profonds et plus mélancoliques que les autres ! Ce qui reste des êtres disparus apparaît plus lointain et plus douloureux dans cette expression errante, à jamais fixée, du sourire immatériel qui passe sur la bouche de chair.