FRAGONARD
26 février 189S.
Les cinq panneaux de Fragonard qui décoraient la petite maison de M. de Blys, à Grasse, ont été vendus la semaine dernièreàun Anglais, M. Charles Wertheimer, pour la somme ronde de un million deux cent cinquante mille francs. Il ne nous reste plus que les fort belles gravures de M. Marcelin Desboutin comme souvenir de l'œuvre du charmant artiste. Je ne voudrais par récriminer, d'abord parce que ce serait chose inutile, et puis, parce que les œuvres d'art, de plus en plus, doivent vivre de la vie universelle, s'en aller partout faire entendre le langage humain. Pourtant, cette fois, on peut ressentir un crévecœur
à apprendre que Fragonard a quitté Grasse.
C'est là, dans la petite ville provençale, qu'il est né, c'est là qu'il s'est réfugié, en 1793 ou 1794, à demi ruiné, fatigué, effrayé par des événements qu'il ne prévoyait guère, c'est là qu'il avait apporté les quatre ta- . bleaux peints pour la Dubarry, les plaçant lui-même dans la maison de M. Maubert, son parrain, son ami, s'ingéniant à les protéger en décorant le vestibule et l'escalier d'attributs révolutionnaires, bonnets phrygiens, faisceaux de licteurs, et de mascarons qui encadraient les portraits de Robespierre et de l'abbé Grégoire.
Plus qu'en tout autre lieu, l'œuvre de Fragonard était donc représentée dans cette maisonnette éclairée par la lumière natale. Elle gardera partout ailleurs sa valeur propre, elle ne retrouvera pas ces.
conditions particulières, ces entours, cette atmosphère... 11 ne s'agissait pas de tableaux de chevalet, transportables, à leur place partout, mais de panneaux décoratifs, devenus murailles tenant au sol. Quel dommage! et pourquoi la ville, le département,
l'État n'ont-ils pu s'entendre, collaborer à l'œuvre de conservation si souvent réclamée.
L'annonce de cette vente m'a conduit au Louvre y revoir ce que notre musée a recueilli de Fragonard. La collection proprement dite de l'École française est assez pauvre, puisqu'elle ne contient que trois oeuvres du peintre. L'une d'elles, il est vrai, est d'importance historique, représente le plus vif effort de Fragonard vers la grande peinture : U Grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé.
C'est l'envoi au Salon de 1765, commandé ' par le roi pour être exécuté en tapisserie à la Manufacture des Gobelins, et il provient de la collection de Louis XV. Le sujet est pris à l'opéra de Callirhoé^ du poète Roy, et le tableau a gardé la belle allure théâtrale et factice d'un finale, dans sa mise en scène de colonnes de marbre, de tapis, de candélabres, d'encens, de nuages et de clartés. La jeune fille évanouie, le prêtre qui meurt pour elle, les sacrificateurs
effarés, les femmes et les enfants qui se lamentent, ont les attitudes des grands rôles et de la figuration au moment où le rideau tombe, mais avec une souplesse de vie, une grâce abandonnée, un mouvement vif qui sauvent de la froide et lourde convention l'organisateur de ce. spectacle. Et le peintre apparaît avec sa marque bien à lui dans l'harmonie argentée des vêtements blancs, des chairs évanouies, des visages où passe le froid de la mort.
L'artiste, cette preuve faite, ne s'obstina pas à ces combinaisons où il aurait laissé son naturel. Il ne se sentait pas apte à l'agencement de ces toiles issues de programmes de hasard, il avait le goût et l'enivrement de l'observation directe, des aspects de nature vite saisis, vite fixés, et il ne violenta pas son génie. En quoi il fît sagement.
Le second tableau du Louvre nous le moptre sous son aspect vrai. C'est la Leçon de Musique, la belle et vivante esquisse donnée au Louvre par M. Walferdin, en 1849 : (( Une jeune fille vue de profil, tour-
née à droite, vêtue d'une'^robe de satin blanc, et assise devant un clavecin ; à sa gauche un jeune homme debout une toque sur la tête, s'appuie d'une main sur le dos du fauteuil de la jeune fille, et de l'autre tient son cahier de musique posé sur le clavecin. En avant à droite, un chat posé sur une chaise ; à côté de lui, une mandoline et des papiers. » Telle est la descriptioi de la notice, qu'il faut animer par la vision de cette jeune fille droite et svelte, de ce jeune homme empressé, dé ce chat malin, de ces accessoires prestement indiqués, et de cette atmosphère pâle, laiteuse, où les couleurs ont un nuancement, un frisson qui n'existe pas ailleurs.
Le troisième tableau, un Paysage provenant de la collection de Louis XVIII, s'est dérobé à mes recherches, et j'ai regretté, une fois de plus, que les œuvres du Louvre ne soient pas logiquement classées.
C'est tout, — ce serait tout, pour la peinture, s'il n'y avait pas la galerie Lacaze, la ravissante et unique collection de bons morceaux, de petits tableaux, où le pré-
voyant amateur mit toute sa patience, toute son ardeur pour sauver tant de pages dédaignées, si réjouissantes et belles aujourd'hui par leur douceur et leur force, leur finesse d'observation et leur sensualité de couleur.
Fragonard est représenté dans cette assemblée par onze toiles : le Buveur (attribué), l'Inspiration^ V Étude, Figure de fantaisie^ la Musique^ les Baigneuses^ Jeune femme ^ Bacchante endormie, V Heure du Berger y la Chemise enlevée^ V Orage. Par les notations, par les portraits rapides, par les figures brossées comme en se jouant sur des fonds de paysages de théâtre, on apprendra ce que furent la verve facile, la joie de peindre chez Tartiste. Mais on apprendra encore davantage, on touchera le fond de sa nature tendre et voluptueuse, de sa vivacité et de sa délicatesse d'esprit, devant une toile comme les Baigneuses, devant ces merveilles : \di Bacchante endormie^ la Chemise enlevée. Tout ce qu'il sait de fin, de délicieux, il le dit par ces toiles infiniment harmonieuses où les chairs, légè-
rement avivées de rose, légèrement meur* tries de bleu, apparaissent dans une peinture lointaine, nuageuse, où il y a de l'irisation de lanacre et de la pâleur mate et grise du blanc de la perle. La confidence de son impressionnabilité amoureuse, de sa vie heureuse, désintéressée, de sa jeunesse prolongée, il la fait aussi par la représentation de ces tendres corps de femme, effleurés de ses brosses d'artiste comme par des caresses de désir, de ces visages gracieux où passe la pâleur de la volupté. Tout cela entrevu, retenu, et faisant songer non à l'amusement égrillard et à la suggestion habile, mais à l'aveu sincère, à la fois ardent et chuchoté, de la passion naturelle et de la vérité de l'amour.
Le Louvre offre encore à notre étude et à notre rêverie neuf dessins de Fragonard :
quatre Groupes de têtes ^ deux Paysages, une Jeune femme en buste, un croquis d'après la Sainte Marguerite^ de Rubens, et la merveilleuse Lecture, si bien gravée par Jules de Concourt. Et encore ? des miniatures, genre où l'artiste à excellé, a donné
sa mesure comme portraitiste épris du charme et [de la grâce instinctive de la femme. Et encore ? Un portrait de Fragonard par lui-même, à la fin de sa vie, une forte tête, ronde et pleine, un reste d'expression enfantine au visage. Et c'est tout. Sa biographie, vous la trouverez dans les pages uniques des Concourt, dans les savantes biographies de MM. Roger Portalis et Félix Naquet. Lisez, et allez revoir ensuite la fine Bacchanle, en souvenir et regret des peintures de Grasse parties pour l'Angleterre.