LES VERNET
18 mai 1898.
A l'École des Beaux-arts, au profit d'un monument à élever dans le jardin de l'Infante, a été organisée l'exposition des trois Vemet, Joseph, Carie et Horace, — on pourrait dire des quatre, car les œuvres de l'ancêtre, Antoine, père de Joseph, sont représentées par un Pécheur et par un Bouquet de fleurs avec oiseaux^ panneau de chaise à porteur conservé au musée d'Avignon.
Un monument des trois ou quatre Vernet dans le jardin de l'Infante est une manifestation exagérée, et les chefs-d'œuvre du Louvre auront de ce fait une singulière enseigne. Velasquez, Boucher, Raffet et
Meissonier figurent déjà au milieu des parterres, et il est aisé de distinguer combien ces choix sont arbitraires. D'ailleurs, quels que soient les sujets, il y a véritablement abus à encombrer de statues un terrain où nous aimons surtout voir des fleurs. Pour l'exposition de l'École des Beaux- Art s, elle a sa raison d'être, etnotre curiosité dupasse, notre goût de recherches, trouvent leur compte a cette résurrection, qui n'est malheureusement, pour bien des œuvres réunies, qu'une exhumation.
L'intérêt, en effet, n'est pas un grand intérêt d'art. Mais l'intérêt humain, conmie presque toujours, est vif. Ce sont trois figures curieuses que celles de ces trois artistes :
elles tiennent bien à trois époques, elles aident à pénétrer divers milieux sociaux.
Cherchons-les donc aussi, dans les récits qui mettent leurs existences en lumière.
Joseph Vernet a véritablement suscité un livre complet, une monographie qui restera initiale pour l'artiste et son temps : c'est le livre de Léon Lagrange, Joseph Vernet etla peinture au XVIIl* siècle (1864),
où Tanteura pu, grâce au « Livre de vérité »
etauxdocuments d'Avignon, raconter presque jour par jour la vie de son personnage.
Ajoutez que les entours sont admirablement sus, pénétrés, racontés, et que le sens critique est très judicieux, non affaibli par la sympathie, résistant même aux alliages de théories. Le livre qui vînt ensuite,yos«^A, Carie et Horace Vemet^ d'AmédéeDurande, est surtout intéressant par la correspondance étendue d'Horace Vernet qui y figure. Puis, cherchez les appréciations de Charles Blanc, dans V Histoire des peintres, d'Alfred de Musset, de Gustave Planche, de Théophile Gautier, etc., dans nombre de comptes rendus des Salons, et vous arriverez au beau livre illustré de M. Armand Dayot, qui ajoute aux travaux de ses devanciers nombre de documents inédits.
Ne négligez pas non plus la pittoresque préface où M. Maurice Guillemot dit finement ses critiques et ses préférences en tête du catalogue de l'exposition du quais Malaquais.
Les plus heureux tableaux de Joseph Vernet, ceux qui donnent la nature à contempler et à respirer, ceux qui font revivre l'heure lumineuse et charmante qui les créa, ce sont les petites toiles d'impression directe, telles que la Vue du pont et du château Saint-Ange^ et surtout la Vue du Ponte-Rotto^ où tout est en accord délicieux, où la lumière argenté le sol, les eaux, les pierres. La légèreté atmosphérique, la vieTrissonnante des choses sont perpétuées par ces pages délicates.
Dans la plupart de ses compositions agencées à grands renforts de notes, fabriquées à l'atelier, Joseph Vernet se désigne lui-même comme le spus-ordre de Poussin et de Claude Gellée. Il emprunte au premier, avec une adresse de pasticheur, ses figures doucement colorées dans l'ombre.
Du second, il imite les constructions, il s'essaie à reprendre l'éclairage, cette lumière d'un ton saur qui surgit aux horizons comme une clarté dorée dé lampe, mais il n'a pas même cette douceur et cette chaleur, il distribue des lueurs fausses, il peint de
grands ciels creux et blafards, il dessèche les verdures, ne réunit pas les choses d'une même enveloppe aérienne. Il se retrouve, par une grâce singulière, peintre des clairs de lune; des nuits de velours bleu, des silhouettes de pécheurs au bord des eaux scintillantes. Il est, enfin, un très ingénieux rassembleur de figures à la façon des dessinateurs de son temps, et presque tous les premiers plans de ses Ports de France sont d'une amusante mise en scène. Mais j'en reviens toujours à l'exquise vue du Ponte-Rot to, par laquelle il inscrit réellement son nom dans l'histoire du paysage et se montre, de façon irrécusable, le précurseur de Corot à ses débuts italiens.
Le second des Verne t, Carie, fils de Joseph, a jusqu'à présent toujours été classé le dernier. Lui-même, sur son lit de mort prenait ainsi sa place : « Je ressemble au grand dauphin : fils de roi, père de roi, jamais roi ! » Le temps, sans ratifier les royautés ainsi attribuées, ne sera pas aussi inclément à Carie Vernet.
C'est un mauvais peintre, sans aucun doute, et, ici, il annonce inexorablement son fils Horace : tous deux sont durs, métalliques, leur forme est sans grandeur, et leur coloris est du coloriage. On peut s'en convaincre par la Bataille de Marengo^ les tableaux de chasses et de courses de Carie Verne t, par le Tsar Nicolas, Ut Revue du Carrousel^ Intérieur d'un atelier, etc., d'Horace Vernet. Si tous deux ont le goût du vrai, s'ils ont, comme peintres de batailles, apporté une nouveauté documentaire et stratégique, leur mise en œuvre est toujours pauvre, sans beauté dramatique, sans expression émouvante.
L'œuvre de Carie n'est pas là : elle est dans ses caricatures, dans ses dessins, dans les neuf volumes in-folio de lithographies conservés au Cabinet des Estampes, et dont il y a un résumé à la présente exposition. Là, l'imagier est dans la tradition des peintres de mœurs, des observateurs de modes, des manies, des passions du jour.
Il garde pour ceux qui viendront après lui les allures vivantes d'un temps, les sil-
houettes des incroyables et des merveil* leuses, il est le portraitiste des chevaux de courses, il rassemble les petits métiers dés rues de Paris, il fait de Thistoire à sa façon, et il est meilleur historien que lorsqu'il entreprend solennellement de représenter la matin de la bataille d'Austerlitz.
Au moins, Carie Vernet n'a pas insisté comme son fils Horace, qui fut certainemeut le plus célèbre et le plus glorieux de la dynastie. Malgré Sainte-Beuve, qui a plaidé, à propos de celui-ci, la cause du naturel français, il n'a pas chance de rester représentatif. L'auteur des Lundis, si ingénieux et éloquent pour raviver et remettre en honneur les œuvres qui vont s'éloignant et s'efFaçant, n'a pas assez distingué entre l'homme et l'artiste. Horace Vernet a probablement toutes les qualités qu'il dit, l'homme apparaît loyal, bon et plaisant.
Mais il a voulu exprimer ces qualités par la peinture,et le don du peintre lui manquait I La Barrière Clichy et le portrait du Frère Philippe ne sont des œuvres possibles
que par comparaison. Horace Vernet, qui avait commencé par la lithographie, eh apprentissage chez son père Carie, aurait mieux fait de s'en tenir aux feuilles volantes agrémentées de légendes joviales.
Ainsi sa Revue dans la cour du Carrousel n'avait pas besoin du grand étalage de la peinture pour exprimer une suflSsante philosophie de la guerre, avec son soldat, privé d'un œil et d'une jambe, qui remet un placet à Napoléon en arrêt devant ce débris humain.
vu