XIV. — RUSSIE
Ce n'est pfts faire une remarque nofrreUe^ ni particulière, que* d'observer en Russie le goût de l'anecdote, la tendance toute naturelle à remplacer la forme, la couleur, les iFaleurs, l'harmonie^ par la mise en scène d'une historiette. Cela n'est pas plus russe que français ou angkds* L'art de la Grande* Bretagne abonde en toiles de genre histo^ rique et en intentions sentimentales, et Ton sait que nos Salons annuels présentent, eux aussi, un grand nombre de drames et de randevilles, tant bien que mal ageticés sous prétôcte de peinture. Dans la section russe, comme ailleurs, force est donc de laisser de côté nombre de tableaux qm n'ont qu'une valeur de renseignements sur la vie russe : les promeneurs sauront biett les trouver et s'en distraire. L'utile est de découvrir parmi les exposants ceux qui parlent ou s'essayent à parler l'uQlveFstl langage du modelé et de la: coloration:.
M. EUeRepîneest apprécié cQm9&e'ii.l6
mérite. C'est un portraitiste très savant, très sérieux, très équilibré, apte à deviner avec sympathie et à fixer avec esprit le caractère de physionomie de ses modèles.
Les portraits de César Cui, dePavlow, du comte J. Tolstoï sont plaisants par leur expression de bonhomie, ou de finesse, ou de maliee. Un autre portrait qui a cette qualité de vie, et çpà est peint de façon légère et vive, est celuî du général baron Freederichsz : il a pour auteur I» pcmcesse Mary Eristov Kazak.
Parmi les paysages, il en est peu d'intéressants, je veux dire révélant une vive sensibilité d'artiste aux prises avec les spectacles changeants que déploie la nature.
On aurait voulu faire un voyage plus complet en Russie, à travers des esprits impressionnables. J'ai déjà fait cette observation à propos de la Suisse : c'est par l'étude du paysage, étude attentive, ardente, anxieuse, sans souci de sujet et d'effet théâtral, avec la seule préoccupation de transposer sur la toile les phénomènes naturels, c'est par cette étude qu'une forte école de peinture russe pourra se créer. L'étude des êtres,
l'étude sociale viendront après.' Je tiens donc à nommer les quelques paysages qui apportent ici un charme d'art indispensable: de M. Isaac Levitan, qui très délicatement nous montre lé Commencement du printemps^ la Nuit^ V Automne ; de M, Basile Poùrvite, une toile de coloration veloutée, Derniers rayons du soleil; de fines aquarelles lavées à Sébastopol, dé M. Nicolas Gritsenko ; et surtout, la Sibérie et le Kremlin^ de M. Apollinaire Wasnezov.
Certains tableaux de genre isont sans fadeur ni lourdeur, reproduisent avec simplicité des scènes de l'existence. Ainsi, M. Constantin Korovine représente, d'une grâce très discrète, des Espagnoles ; M. Vasili Sourikov, d'une belle touche grasse, vigoureuse, nous donne un ancien jeu de Sibérie, V Assaut d!une ville de neige; M, Leoni Paternac, d'une jolie manière preste et souple, groupe les personnages â'A la veille de l'examen^ et le même artiste expose la série de dessins très intelligemment conçus, sobrement exécutés, qui composent l'illustration de. l'admirable Résurrection de Léon Tolstoï. Un petit
tableau de M. Rasmaritzine, la Dernière retouche^ révèle aussi le don de peindre.
Dirai-je ensuite que je trouve Tincertitude visible parmi les envois nombreux de M. Vladimir Makovsky, de M. Alexis Harlamov, de M. Victor Wasnezov, qui ont tous trois un nom en Russie, et qui ne sont pas des inconnus ici ? Dirai-je que les représentations de la vie du xvii* siècle, de M. André Riaboochkine, Femmes et filles à la messe de fête à Moscou^ Une famille de marchands^ me paraissent, à la distance où l'on peut les voir, un peu lourdement traitées, et ehercherai-^e noise â M. Ivan Pokitonov pour la minutie de ses paysages, qu'il £aiudrait déchifirel* A la loupe?
Je préfère terminer en signalant deux artistes qui font grand honneur à la section russe : M. Valentin Serov et M, Philippe Maliavine.
M. Valentin Serov, avec l'Automne^ le Crépuscule^ les portraits de M. S. M. Bokine, de M"* W. S- Mamontov, du grandduc Paul Alexandrovitch, se révèle artiste
brillant, nerveux, exécutant une toile un peu avec le brio saccadé, l'agitation mélancolique que les tziganes apportent à la musique. Le portrait de la femme assise, la chair blanche, le regard noir, est une peinture qui semble fiévreuse et scintillante parmi nombre de toiles d'aspect un peu lourd, un peu sommeillant.
M. Philippe Maliavine a, lui aussi, de la nervosité, mais avec une affirmation plus robuste. 11 est moins aiguisé, moins habile que M. Serov, peut-être est-il moins savant et plus gauche, maiâ il a une force native de tempérament, et Ton peut espérer de lui des oeuvres émouvantes. La grande toile qu'il intitule le Rire^ des paysannes vêtues de rouge, qui déambulent par un paysage aride, fougueusement brossé, ont vraiment une grâce rude, sauvage, qui nous change des sucreries villageoises habituelles. Regardez maintenant \di Jeune paysanne russe^ le Paysan, et surtout la Paysanne russe. Celle-ci est tout. un récit d'existence. Le peintre qui a dressé cette figure grave, toute naturelle et pour-
tant solennelle, où il y a une songeriei qu'elle vienne de l'artiste où de son modèle, peut être des deux, ce peintre voit et sait la vie. Il me semblé qu'il y a chez lui le même désir de nature, la même vision directe que chez l'Italien Giovanni Segantini.