‹ La vie artistique (volume 3)Chapitre 16 sur 25 · DB HOUiXlH A kUDE · texte numérisé non relu

DB HOUiXlH A kUDE

Qtiâlquââ grandes œuvres, que l'on sait d'avance, dominent l'histoire de la âculptur< française pendant ce siàcle. Quand on a nommé, ftvantRodin, présent parminous.

Rude, Baryê et Carpeaux, on a indiqué la tradition continuée et Ua forces individuelles affirmées. Il y a, toutefois, des talents qu'il serait injuste d'oublier et qu'une exposition telle que celle-ci devait remettre eu lumière, et il y a des tendances généraleâ, marquées par des périodes, des étapes, des imitations, des variations, que l'on né saurait passer aous silence.

Hélasr «u début du Kix* siècle, l'aspect général de la sculpture française ttat

Singulièrement cofiventîonnel et glacé. Lé système de centralisation et de bureaucratie, installé en France après les jours glorieux de la Renaissance, a définitive-^ ment fait son œuvre. Un mouvement ardent et généreux comme celui qui s'est prolongé par tant de manifestations différentes jusqu'au seizième siècle, ne pouvait, sans doute, s'épuiser brusquement, s'arrêter net, et il y a, malgré la régletlietitation intervenue daïls l'art, des esprits irréductibles se refusant à tenir compte des édits et des théories que l'on prétend substituer à la nature. Pourtant, malgré la grâce libre d'un Clodion, malgré la scietice vivantfe d'un Houdon, il apparaît visiblement que le secret de vie va se perdant, que la discipline prévaut, que les sculpteurs acceptent le mot d'ordre d'art officiel qui leur est donné, et qu'il sont désormais enrégimentés pour produire du faux antique, de la fausse vigueur, du faux joli.

Parmi eux, il y a des dévoyés par l'enseigneihbtit, t)ar les programmes, par lès cômitiandés. Lorsque ceux-là i)euvehl

4e Rcffîe, de Rutschiel, — on aura i peu près vu comment l'art du xviii^ siècle, encore vivant et gracieux dans l'ensemble de sa sculpture décorative, encore véridique dans les œuvres de sagace observation, devient peu à peu, malgré quelques résistances et quelques exceptions, i'art d'apparence gréco-romaine qui sévit sous l'Empire et sous la Restauration, l'art qui a si longtemps masqué, sous son imitation falote, la vérité de l'antique, le grand style né sans effort de la vision de la nature^

Il ne faut pas oublier que l'influence des praticiens italiens s'est ajoutée à celle des esthéticiens français. Canova s'est combiné avec David, et l'habileté et la mièvrerie du premier ont fait bon ménage avec l'héroïsme musclé et paradeur du second.

La double Influence se prolonge longteoxps, si longtemps qu'elle est encore présente aujourd'hui, malgré la juste révolution enfin proclamée. Aux jours de la Restauration, c'est le règne sans frein du programme d'École, c est une torpeur générale conua;be;si toutes les formes vivantes avajfent

subi le maléfice de quelque enchanteur.

Tou$ ces artistes, quelles que soieat entre eux les différences d'esprit et de talent, ont la même préoccupation de s'appliquer à remplir strictement des conditions de concours pour parvenir aux récompenses f^t obtenir des commandes. Aucun ne se montre intéressé par la vie, aucun ne nous dit son émotion. Leur art à tous proclame rindifférjence ,et la mort.

Voici, ^toutefois, que parmi tous ces adeptes de la même creuse théorie, un dissident apparaît. Il était temp$.

Oui, au m^me moment où Bonnassieux s'applique à cet Amour fidèle^ qui coupe ses ailes pour s'obliger à la fidélité, et à cejt j^mour bandant les yeux à l'Amitié^ François Rude s'ii^surge contre le code qui régit l'art du temps et proclame son di'oit d'individu avec le respect de la vraie tradition créée par la liberté des artistes qui l'ont précédé. Qu'il ait eu du mal à se libérer, à se trouver, qu'il ait été hésitant à ses heures, qu'il se soit soumiç parfois à la convention, cela est certain, mais, c'est pré-

cisément parce qu'il est sorti vainqueur d'uD tel combat qu'il faut s'arrêter devant lui et essayer de le faire revivre pendant un instant.

Rude sort du peuple, du vrai peuple, des couches profondes où l'on travaille douze heures par jour jusqu'à l'arrêt de la vieillesse et de ta maladie. It est d'abord apprenti chez son pire, qui avait appris en Allemagne à &briquer des cheminées k la prussienne, il met en mouvement le lourd soufflet de forge, il bat la mesure avec le marteau. Puis il est peintre en bâtiment, il peint des murs et des volets. Entre temps, il suit les cours de l'Académie de Dijon, alors dirigée par Devosge, le maître de Prudhon. Il s'essaye à modeler des bustes, il fait celui du graveur Meunier pour son gendre M. Frémiet, directeur des Contributions, qui est frappé du talent du jeune homme, le prend en amitié, le loge, lui achète un remplaçant quand l'heure de ta loterie militaire est venue, et l'envoie & Paris, en 1807, avec quatre cents francs et une lettre pour Denon. Denon l'envoie

chez Cartelier, le fait employer par Gaules, alors chargé des travaux de la colonne Vendôme : Rude modèle une partie des armes et des costumes qui forment trophée sur le piédestal. En 1809, il obtient un second prix de sculpture à l'École, et le prix de Rome en 1812, mais il ne va pas à Rome, heureusement pour lui. Aux Cent Jours, il accompagne à Bruxelles M. Frémiet, compromis avec lui dans la reprise bonapartiste, il soutient la famille de son protecteur, travaille de l'aube à la nuit, mangeant deux petits pains, buvant quelques gouttes d'eau-de-vie.

En 1827, Rude revient à Paris, laissant en Belgique quelques œuvres remarquables :

des bas-reliefs pour le château de Tervueren, le fronton de l'Hôtel des Monnaies.

En 1 829, il expose au Salon le Mercure. On loi commande la frise de l'Arc de Triomphe et la Décoration des quatre pilliers, mais le favoritisme intervient, Cortot et Etex sculptent les choses que l'on sait sur trois des piliers. Rude n'exécute que le hautrelief du Départ des Volontaires y qui prend

tout de suite le Dom de la Marseillaise. Au Salon de 1833 figure le Petit péckeurnapolildin, puis c'est le Louis xiii en argent demandé par le duc de Luynes, te buste de David, celui de Devosge, la statue de Godefroy Cavaignac couché sur soti todibeau, celle du maréchal Ney remis debout sur la place de l'Observatoire où il tomba, Hébi, V Amour vainqueur du monde.

Rude ignora toujours l'apprêt et la solennité. Il resta, jusqu'au four où il s'ehdoi-mit paisiblement dans la mort, au coin de son feu, un travailleur admirable, liti homme simple, un caractère droit. Théophile Silyestre a tracé un vivant portrait de l'artiste, qu'il connut pendant les dernières années de sa vie : « Ses plaisirs, dit-il, étaient tout villageois ; il Jouait aux daihes en manches de chemise sur le trottoir de la rue d'Enfer, qu'il appelait son salon, et se lavait les mains et les bras aux fontaines publiques, comme un bon maitre serrurier qui vient d'achever sa journée ».

Il était d'une taille un peu àu-de&sus db la moyenne, son front et son crâne

étaient dégarnis, mais ses sourcils étaient noirs et épais, et une barbe longue, envahissante, floconneuse, lui retombait sur la poitrine. La femme de M. Ingres le prit un jour pour un modèle et alla avertir son mari : « C'est un modèle de fleuve qui vous attend. » Et le bon Rude de rire aux éclats. Les yeux étaient petits et expressifs, le nez court et rond. Obstiné, passionné, ce a Romain qui fumait la pipe o, dit encore son portraitiste Silvestre, exprimait son irritation ou son enthousiasme par cet étrange juron bourguignon : c Nom d'un cornon ! Fontaine de beurre l » -

Signalement moral : Rude fut naïvement, généreusement, de ce parti bonaparto-démocratique, qui représentait la forme la plus décidée de l'opposition aux Bourbons. Il sculpta, pour son ami le capitaine Noisot, la Résurrection de Napoléon sur le rocher de Sainte^ffélène que l'on voit dans un jardin de Fixin (Côte-d'Or), et dont le moulage est au Louvre. Il pensait au Champ d'asile, et vénérait le soldat laboureur.

Bon, loyal, désintéressé, il signait ta statue de Godefroy Cavaignac avec son jeune élève Christophe, demandait 6,000 francs pour la statue de Louis xiti au duc de Luynes qui avait toutes les peines du monde à lui faire accepter 10,000 francs, refusait 50,000 francs que M. Thiers lui offrait sur la caisse ministérielle pour faire un voyage en Italie, répondant qu'il avait 1,500 francs de rente et qu'il n'avait besoin de rien.

Enfin, il se laissa tromper plusieurs fois par l'offi'e d'une candidature à l'Institut, mais il ne fut jamais élu.

Cet homme excellent, cet artiste robuste, revit à la Centennale par un bel ensemble d'œuvres : la tête de la Marseillaise de l'Arc de Triomphe, l'étude de VHébi, le Mercure, Jeanne d'Arc, \t Jeune pêcheur napolitain, les portraits de Devosge, Dupin, M""Rude, Monge, M"* Cabet, la statue tombale de Godefroy Cavaignac. Rude apparaît ainsi, avec le Pêcheur, VHibé, te Mercure, un statuaire de goût et de gr&ce; avec les bustes, un savant observateur; et il est un

grandiose tailleur de pierres avec la Mar-seillaise^ tête de femme inviolée, de mère en furie, de Méduse hurlante et terrifiante^ génialement arrachée à la matière.

$ U. ^ DB BARYB A PRADIBR

En même temps que Rude, il y a Barye, créateur d'une œuvre infiniment savante et expressive. On a souvent regretté qu'il ait été forcé de se tenir dans la spécialité de sculpteur d'animaux, où il s'affirma immédiatement mattre, et où il fut confiné par le calcul de ses rivaux et par la nécessité de vivre. On a déploré qu'un tel artiste, capable de doter son pays d'une sculpture décorative de monuments et de places publiques, ait été réduit à produire des pièces qui sont, pour la plupart, si l'on veut, des bibelots pour les cheminées et les tables. Je crois qu'il ne faut pas persister dans ce regret, et que Barye, malgré tout, a fait son œuvre. Peut-être même, statuaire officiel et achalandé, se serait-il arrêté à

des conceptions fortes et placides, d'une intensité de vie moindre que celle de ces petits bronzes frémissants par lesquels il a dit son secret de dédain et de colère. Il y a une singulière et magnifique violence dans ces groupes de lions, de tigres, de jaguars, de panthères, d'aigles qui étreignent et dévorent des cerfs, des chevaux, des lièvres, des serpents, des hérons. C'est un spectacle qui témoigne d'une terrible et nette vision de la bataille sans fin pour l'existence que celui-là, où le boa, qui vient de broyer l'antilope, tombe sous la griffe et la dent du fauve. De toute cette animalité s'exhale un sauvage concert fait des cris de la faim, des grognements de la rage cruelle et jouisseuse, des plaintes de la faiblesse, et cette rencontre de bourreaux et de victimes revêt bientôt une grandeur affreuse, prend l'épouvantable signification d'un drame universel, où l'homme a son double rôle de vainqueur et de vaincu, comme tous les autres êtres.

C'est une gloire pour Barye d'avoir écrit ce poème de bronze, et de l'avoir écrit

d'une mftin si ferme après Tavoir conçu d'une pensée si haute. On peut mettre ses œuvres à. côté des œuvres parfaites de tous les temps, auprès des animaux de l'Assyrie et de l'Egypte, elles ne déchoieront pas, elles garderont leur accent personnel, leur musculature puissante et souple, le très* saillement profond de leur vie nerveuse.

Vérifiez cette admiration par la vue des pièces célèbres qui ont été rassemblées à la Centennale, le Lion* étouffant un boa, le Lion qui marche, le Tigre qui marche, le Lion de la Colonne de Juillet, le Cavalier arabe tuant un lion, le Thésée combattant le Centaure Biénor, le Thésée combattant le Minotaure, le Tigre dévorant un gavial, la Panthère saisissant un cerf, le Tigre dévorant un crocodile, etc., au milieu desquelles apparaissent les figures d'amour et les sereines divinités qui achèvent de signifier la complète intelligence et le beau songe de Barye : Angélique et Roger, Junon, Minerve.

11 est difficile, après avoir éprouvé le charme viril et sauvage d'une, telle sculp-

ture, de revenir à tant de fadaises où se révèlent à la fois la méconnaissance de la vie et l'obstination d'une pratique apprise.

11 n'y a pas, malgré la révolution romantique , l'affirmation éclatante d'une statuaire qui corresponde aux théories et aux œuvres littéraires du temps, et rien, en somme, ne vient égaler, du clan nouveau, la fierté robuste de Rude, le naturisme de Barye.

Même, la découverte du gothique semble avoir été faite à rebours par les romantiques, comme la découverte de l'antique par les classiques* Du gothique, on semble surtout avoir vu la grimace, la caricature, la gargouille, la figure éclopée de cour des miracles, tout un monde qui existe, certes, mais à travers lequel il faut rejoindre la force amoureuse de la vie.

On a tôt fait, pour la période romantique, de citer David d'Angers, Préault, Antonin Moine, le baron de Triqueti, et certains, comme Jehan Du Seigneur, qui n'est pas représenté à la Centennale, et ceux qui ont pu être influencés par le mouvement romantique, mais chez

lesquels d'autres influences sont visibles.

N'est-il pas d'ailleurs à peu près impossible d'établir un classement absolu par écoles et par périodes ? A chaque instant, les noms et les dates débordent les classifications. Tels artistes nés aux environs de 1800 viennent seulement de disparaître.

Etex, né en 1808, est mort en 1888, il est à la fois un artiste. de la Restauration, du règne de Louis-Philippe, du second Empire. Je le prends presque au hasard. Combien sont ainsi ! La vérité, c'est qu'il y a eu une grande influence dominante, qui existe encore, celle du pédantisme d'École institué par la monarchie, perfectionné par la première République et par TEmpire, et qui a continué de régner, tout déprécié, tout décrié, tout affaibli qu'il était^ sur les générations soumises. En dehors de cela, des sursauts créés par un mouvement littéraire, par une juste violence de la critique, des émeutes assez vite pacifiées. En dehors de cela encore, et c'est ce qui suffit pour tout sauver, des solitaires doués d'une forte personnalité, d'un vouloir inébran-

lable, qui savent le vrai secret de Tétude, et qui poursuivent leur œuvre d'interprétation de la nature par Tart.

David d'Angers était digne de prendre place parmi ceux-là. Souvent, la force de la r^lisation lui a manqué, mais il y a du pressentiment et de la noblesse dans son oeuvre. Ce rude ouvrier parti de rien, forcé de se nourrir, parfois, dans l'atelier Roland, des débris de pain ayant servi aux dessins de ses camarades, travaillant, à raison de vingt sous par jour, aux corniches du Louvre et aux ornements de TArc du Carrousel, sut concevoir le rêve d'une sculpture moderne, voulut faire revivre le XIX* siècle pour les siècles à venir. Une telle ambition ne pouvait naitre en un esprit médiocre. Malgré l'imitation de l'antique, des tâtonnements, des erreurs, des travaux de commande (en très petite quantité), on peut dire que l'artiste angevin se donna i l'étude des hommes et des événements de son époque. Ses médaillons, parmi lesquels il en est de très caractéristiques et de très beaux, sont comme les

divers aspects du type du visage souffrant et tourmenté de Thomme d'aujourd'hui:

tous ces artistes, tous ces politiques, tous ces chercheurs portent écrit sur leur front l'effort de leur pensée, l'ironie de leurs lèvres dit la misère d'hier et d'aujourd'hui, la tristesse de leur regard dit le souci de l'inconnu que sera demain. David a sculpté Bara mourant et fait rayonner au fronton du Panthéon cette pure apothéose de la Révolution. Il a mis sur nos places publiques les travailleurs et les génies qui sont nés de la France. Il voulait élever sur la butte Montmartre, où sont aujourd'hui les boutiques du Sacré-Cœur, une colonne dont les bas-reliefs auraient retracé l'histoire du peuple de Paris, les victoires et les défaites, les combats cherchés et les misères acceptées. Quand la femme apparaît dans son œuvre sévère, ce n'est pas avec son sourire d'idole victorieuse, la puissance despotique de son regard et de sa grâce. Regardez : dans la campagne déserte, où les bouquets d'oliviers poussent entre les pierres, la jeune fille grecque, penchée, épèle le nom

de Botzaris sur une pierre tombale. Regardez encore : au Père*Lachaise, une femme pleure et sourit au milieu des sépultures.

Qui est-ce? Cela importe peu, c'est la douleur inconsolable, c'est le souvenir éternel. Chacun des hommes qui ont fourni ainsi une partie de la besogne du siècle vaudrait une étude où, non seulement son œuvre serait étudiée, mais où son existence serait racontée, non à la façon sèche des biographies érudites*, nécessaires, et dont je ne médis nullement, mais à la façon vivante du roman de mœurs qui se rattache à l'histoire. Malheureusement, presque toute notre littérature, à la suite de quelques succès justifiés, est allée au roman et au théâtre pour répéter trop souvent les situations acquises et les analyses rebattues, et les plus riches filons n'ont pas été exploités. Le genre, il est vrai, veut beaucoup de travail, est de peu de rapport.

Je persiste, néanmoins, à croire que la vie de David d'Angers, celle de Préault, celle de beaucoup d'autres, écrites comme elles devraient l'être, surpasseraient en intérêt

nombre d'aventures qui nous sont habi* tuellement narrées.

David d'Angers est représenté à la Centennale par une série de sculptures qui va de l'enseigne du cordonnier faite à Angers en 1806, jusqu'à l'esquisse de la République de 1848, en passant par les maquettes du grand Condé, de Talma, de Cuvîer, les bustes de Paganini, de Grouchy , et quelques médaillons. De Préault, ferme et caustique esprit, talent hésitant, l'auteur de la Clémence haute du Luxembourg, du Jacques Cœur de Bourges et de la Douleur du Père- Lachaise, on a exposé une série de por* traits, VOphélie et la Honte, Antonin Moine montre aussi dela]timidité et de la pondération avec la statue de Desaix, et s'affilie au goût moyenâgeux avec le Combat de gnomes.

La Geneviève de Brabant, de Triqueti, qui est l'auteur des portes de la Madeleine, la Françoise de Rimini^ de M"* de Fauveau, la Jeanne d'Arc^ de la princesse Marie d'Orléans, la Saône, de M"* de Lamartine, la Velleda, de Maindron, peuvent se rattacher, malgré leurs dates diverses, au même

esprit d'art modéré, distingué, qui fuit la sèche discipline mais n'ose pas se confier encore à la pleine liberté de la vie.

Quels que soient les clans, quelles que soient les erreurs, quels que soient les programmes aveuglement acceptés, il ne faut pas omettre, je Tai dit au début de ces chapitres sur la sculpture, qu'un ggût de vérité, venu de loin, a persisté, s'est affirmé parfois chez ceux-là même qui se montraient les plus asservis au faux idéal. Le buste de ilf *"' Barbier j qui a certainement un peu de la grâce simple et forte d'Ingres, est de Duret, qui est l'auteur de la froide Rachel du Théâtre-Français. Et il y a nombre de bustes intéressants par la vie individuelle, le'travail serré : le Carie Vernet^ de Dantan jeune, si fin, si caustique et sec; VAniide Janvier, de Huguenin; le Percier^ de Louis Petitot ; le Masque d'un personnage de Vire du temps de Louis^Pht* lippe, d'Alais ; la Bonne Femme de Fran* che-Comté, de Becquet ; le Buste de Femme, de Péru, si joli de vie surprise. Mais ceuxlày Alaisy Becquet, Péru, sont des artistes

locaux, de Vire, de Besançon, d'Avignon.

M. Becquet, né en 1829, vit toujours à Besançon. De Péru, le catalogue ne sait aucune date, de naissance ou de mort.

En dehors des bustes, on peut apprendre comment une manifestation du talent de Carpeaux se relie à Rude par la Jeune Fille Napolitaine de Dantan Taîné, comment la tradition savoureuse du xviii* siècle se continue par une terre cuite comme Bacchantes et Silènes de François Lepère, comment le vrai souci de l'antique est visible dans V Amour de cire de Guitton, comment Rome inspire Clésinger, de verve un peu grosse, comment Pompéi séduit- Jouffiroy, plus discret, plus délicat, comment le style grec s'est desséché, durci, chez Etex.

La tendance générale, au temps de Louis- Philippe peut être assez bien représentée par Pradier. C'est lui qui a le grand succès, qui conquiert, de sa grâce frelatée, la bourgeoisie enrichie du temps. On peut fort bienj pour sa gloire creuse^ pour sa réussite facile, et pour l'esprit léger et équi-

ao

voque de son œuvre, le mettre en contraste avec le sévère Barye, dont toute la ménagerie grogne pendant que passent, en faisant des milles, les créatures libertines de l'autre. Mesurez l'écart entre ces deux artistes du même moment. Pradier n'a pas été dénué de talent. Il est inférieur à .Canova, qui a trouvé des formes plus douces, plus alanguies, d'une sensualité plus fine, mais il y a tout deméme en lui une habileté, une précision, un savoir-faire.

C'est donc ungrand exemple que larouerie du métier ne suffît pas, qu'il faut encore un esprit capable de reconnaître les rapports .des formes entre elles, la beauté des ensembles, et une sensibilité pour percevoir les belles et profondes expressions de la vie.

Les figures ajlégoriques, pour Molière, pour Napoléon, sont d'une pauvreté rare. Pradier; pour sa part, aura diminué, appauvri, maquillé, d'une façon outrageante, la tradition antique que l'on prétendait alors respecter. Son Fils de Niobé est du sousromain» Sa Phrynéf sa Chlorist son A/alante^ sa Sapho^ sa Léda^ sont des illustra-

tions de la mythologie et de la poésie antiques conçues dans une fade donnée, sans intuition de la grâce et de la grandeur des sujets. C'était s'acheminer vers la coquetterie égrillarde, et Pradier n'y a pas manqué : il a mis tous ses soins et toute l'adresse de sa main dans la Femme mettant ses bas^ dans la Femme enlevant sa chemise, « Pradier part tous les jours pour Athènes et s'arrête rue Bréda », disait Préault, qui était aussi sculpteur de mots.

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