III. — OE CARPBAUX A RODIN
Honoré Daumier, qui fut^ avec la hardiesse et la violence d'un cœur pur, d'un honnête esprit, le témoin et le caricaturiste du règne et du régime de Louis-Philippe, peut être désigné pour inaugurer. le second Empire par la statuette de bronze de Rataj>oil et tout le monde admirera, en dehors de l'esprit de parti; la farouche tournure de l'aventurier. On sait maintenant que Daumier, grand dessinateur, est
un grand peintre. C'est aussi un sculpteur de premier ordre, et le secret de son dessin est dans ces figurines qu'il pétrissait dans la tribune des journalistes au temps de Thiers et de Guizot, de Soult et de Dupin.
Il s'en tint, toutefois, à ces quelques preuves de sa puissance de vision et de réalisation, et le grand sculpteur du second Empire est Carpeaux.
L'auteur du groupe de la Danse a ravivé l'art de la sculpture, tombé, sous prétexte de tradition antique et d'enseignement idéaliste, au pires pratiques du symbolisme bourgeois. Son œuvre est un point de repère pour suivre la vraie tradition, celle qui s'est fait une loi de l'interprétation directe de la nature, et qui se rattache aux grandes époques passées. Oh voit, par le Pécheur napolitain à la coquille, par la Jeune fille à la coquille, comment Carpeaux est en contact immédiat avec Rude, et comment aussi il remonte *de Rude à Houdon, avec la suite de ses bustes, qui prennent place dans l'histoire admirable des portraits sculptés de l'École française.
Mais, dans ces portraits de M"* Eugé-nie FiocrCf de Y Impératrice Eugénie^ de M**' Carpeaux mère, de Charles Garnier^ de M: Gérante^ de M* Beauvois^ notaire^ la personnalité de Carpeaux s'ajoute à cette science de la vérité qui lui a été transmise.
11 est, tout d'abord, un merveilleux observateur épris de la beauté des femmes du second Empire, il sait la grâce particulière de ses modèles, il a pénétré leur expression légère et mélancolique, et il a pour ainsi dire fixé autour de ces bustes de femmes, avec l'atmosphère d'un temps, le sentiment du plaisir fugitif, de la volupté brève.. Pour les hommes, ils ont la vie nerveuse, la fièvre d'une époque de vie active, difficile, la décision et la brillante allure des lutteurs pour la vie tels que les a vus Balzac. Il y aurait toute une étude à faire entre les rapports de la littérature avec les arts, et les héros et les héroïnes de Chateaubriand, de Lamartine, de Stendhal, de Hugo, etc., pourraient être montrés et commentés par analogies à l'aide des œu-
vres peintes et sculptées des artistes contemporains. Carpeaux, dans une telle étude, figurerait sûrement comme un sculpteur balzacien. Balzac, expérimentateur des passions et des intérêts de son temps, n'a-t-il pas peint à l'avance, et comme créé, la société qui allait naître de Tétat de choses qu'il contemplait d'une curiosité si passionnée, et le second Empire n'estil pas le moment où règne De Marsay, où s'épanouit M"* de Maufrigneuse?
Pour mieux apprécier l'œuvre de Carpeaux, comme de nombre d'artistes représentés à la Centennale, il sied, bien entendu, de visiter le Louvre, et de revoir les monuments publics. Pour Carpeaux, il faudrait aussi connaître la collection tout à fait admirable conservée par • M"* Carpeaux, et qui contient tant d'études, toutes frémissantes de vie surprise et comprise : on aura, toutefois, un aperçu de ces études par des œuvres telles que la Frileuse^ VEve tentée^ les Trois Grâces^ d'un mouvement si vif, d'une sensualité si fine. De même qu'on voit l'initiation de Carpeaux par Rude, on
trouvera ici, et dans VUgolin^ le commencement de Rodin.
Carpeaux meurt en 1875. Rodin expose VAge d' airain au Salon de 1877. 11 semble qu'il n'y ait pas de solution de continuité, Entre eux, il y a pourtant toute la suite des travaux de l'École, très savants chez quelques-uns, très appliqués, très consciencieux, mais gardant toujours quelque chose de morne, de pétrifié- Que cette pétrification se soit opérée en vertu d'une théorie, c'est entendu et jugé, mais cette théorie est née d'une singulière impuissance à sentir le charme vivant des êtres, ou s'il en est qui aient senti ce charme, parmi les professeurs qui ont représenté, jusqu'à la venue de Rodin, la sculpture française du dix-neuvième siècle, ils ont été les victimes d'une aberration infiniment regrettable et néfaste. Il est certain qu'il y a une liberté relative dans les statuettes, les esquisses de Perraud, et il est certain aussi qu'il ne savait pas garder cette liberté jusqu'à l'achèvement de l'œuvre. Il est certain que les bustes d'Ingres^
de Baliard, dtBuloz^ par M. Guillaume, ont un caractère d'observation, de force, et il est certain aussi que les Gracques et le Mariage romain offrent l'aspect conventionnel d'un devoir subi, laborieusement a pioché » d'après les modèles consacrés, infiniment plus vivants, de la sculpture étrusque et romaine. Il est certain que chez M. Paul Dubois, il y a un sérieux et une grâce, prouvés par le JVarcisse, le Saint Jean^ et il est certain aussi que ces qualités foncières inclinent à la manière puérile et sucrée avec le Chanteur florentin^ et sont compliquées de trop de ressouvenlrs avec le Monument de Lamoricière^ d'inspiration purement italienne, estampillée à la villa Médicis. Il est certain que la Danseuse^ esquisse de bronze argenté, de Chapu, est charmante, et il est certain encore que ce charme léger et vif, est devenu pesant, conventionnel, dans les figures d'une élégance ronde et vulgaire de la Jeanne d'Arc^ de la Jeunesse.
11 est inutile d'allonger cet exaihen, d'autant que l'on n'y trouverait pas toujours les
compensations qui viennent d*être dites.
Les œuvres de Delaplanche, d'Aimé Millet, paraîtront appliquées et timides. 11 y a un autre tempérament chez Falguière, une intelligence qui a la verve, et parfois la mesure, ainsi que le démontre le Tercinus, que Ton peut voir à la Centennale, avec la Lutte de Bacchantes. Après lui, M. Mercié, fin et exact avec le David, théâtralement dramatique avec Gloria Victis et Quand même! C'est encore le pittoresque des silhouettes du Rétiaire et du Sagittaire de M. J.-L. Gérôme; de Y Etienne Marcel^ du Porte- falot, de M. Frémiet ; c'est l'adresse manifestée par V Arlequin et le Génie gardant le secret de la tombe, de M. Saint- Marceaux ; c'est l'exécution, pondérée si l'on veut, prudente et molle, avec laquelle M. Barrias représente les Premières funérailles^ Bernard Palissy, Mozart enfant...
Qu'il y ait dans ces œuvres, et dans telles autres, le souci de l'art de l'École, je n'y contredis pas, mais c'est le souci de la vie qui doit être d'abord exigé de l'artiste. S'il est indifférent aux formes animées qu'il a
sous les yeux, tous les agencements appris, toutes les recettes classées, toutes les imitations des maîtres, n'aboutiront qu'à des œuvres froides, qui laisseront froid le spectateur.
Il y a eu, fort heureusement, je le répète, même chez les plus engagés dans les voies de l'art officiel, des ressouvenirs d'un art plus vrai et plus libre. Et il y a eu, chez de nouveaux venus, même élevés selon la méthode d'éducation garantie par l'Institut, une élégance native, une saveur locale, ou une hésitation, une recherche douloureuse, qui mettent leur œuvre à part. C'est ainsi, chez ces disparus, Turcan, Idrac, Carriès, chez MM. Injalbert, Lenoir, Henri Gros, Dampt, Captier, M** Cazin... D'autres qui devraient trouver place ici, ne sont pas représentés à la Centennale. (Je ne veux pas clore la liste, toutefois, en omettant les sculpteurs animaliers, Mène et Gain.)
On touverait, chez quelques-runs de ces récents artistes, et parmi les artistes de la Décennale, les éléments d'un mouve-
ment d'afFranchissement qui a pris toute sa hardiesse de vie libre, toute sa force de révolte, par l'œuvre de Rodin.
Rodin est représenté à la Centennale par l'Age d'airain^ la Tête de saint Jean-* Baptiste^ la Création de Vhommey un des Bourgeois de Calais^ les bustes de Jean-Paul Laurens, Dalou, Victor Hugo, M^'Russel, et à la Décennale, par le marbre du Baiser.
Mais on peut connaître l'ensemble de son œuvre au pavillon qu'il a construit proche le pont de FAlma. Là, ceux qui voudront voir, ceux qui seront, non des pédants armés d'une conception qui ne désarme pas, mais des naïfs amoureux de la vie, ceux-là trouveront un grand sculpteur naturiste aux prises avec l'infinie variété des formes en mouvement. Il se relie par les liens les plus sûrs aux grands s ta-* tuaîres de l'art antique, aux Égyptiens et aux Grecs, il est le frère des gothiques qui ont sculpté les cathédrales, il a appris, par l'étude acharnée, le secret de Ja force concentrée des grands artistes db la Renaissance, il est un portraitiste de la même
mesure, de la même lucidité, qui furent maintenues à travers toutes les réactions du goût par les artistes de notre race. Malgré tout, qu'on le veuille ou non, il faut l'ajouter à l'histoire de la statuaire, où son nom prend l'importance d'une date, d'une révolution, d'une renaissance.
Ce qu'on lui a reproché surtout, d'ailleurs, ce n'est pas son génie, c'est l'explica* tion que des littérateurs ont fréquemment essayé d'en donner. Il est designé, avec d'autres, comme une « victime de la littérature 1 » et on l'a plaint d'être devenu la proie des écrivains enthousiastes et amplificateurs. On a vu ce reproche imprimé, et on l'a entendu formuler par combien de sculpteurs et de peintres, qui aimeraient bien et voudraient bien être, eux aussi »
des c( victimes de la littérature », c'est-àdire des artistes commentés par cette littérature dont ils font fi I N'est pas « victime de la littérature » qui veut! Si Rodin a été choisi pour ce martyre, je crois bien que c'est. par la simple raison que sou œuvre est une de celles qui représentent
le mieux la force créatrice de Tart et la production incessante de formes nouvelles.
Chacune de ses formes, née d'une vision, d'une sensation, se trouve forcément correspondre à tout un monde de sentiments et d'idées. On a donc, forcément, beaucoup écrit sur Rodin, et il est probable que l'on continuera.
Je continue pour ma part, aujourd'hui, pendant un instant encore, et seulement pour insister sur ce point que l'exposition du pavillon de l'Aima rend tout à fait visible la genèse de l'œuvre de sculpture à laquelle Rodin est maintenant parvenu.
Entre les dessins faits d'un simple trait et d'un lavis, qui expriment un mouvement du modèle, lorsque ce modèle a quitté la pose et prend inconsciemment les attitudes de la vie, et une œuvre comme le Balzac qui fixe le volume d'un corps pendant un de ses mouvements fugitifs, qui dresse une silhouette comme bougeante et frissonnante sous la lumière, — entre ses dessins et cette statue, il. y a correspondance logique, corrélation absolue.
C'est au moment où il fut accusé de montrer une ébauche, que Rodio avait réalisé davantage. C'est quand on l'a dit tâtonnant, qu'il avait fait sa trouvaille déSnitive. Mais je veux, puisque j'en ai l'occasion, m'expliquer davantage.