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L'EXPOSITION DÉCENNALE DE LA SCULPTURE

$ I. — L*BCOLB PRANÇAISB

Les œuvres qui constituent l'Exposition Décennale de la sculpture ne peuvent que montrer la continuation du grand débat entre l'art de l'École et de l'Institut et l'art naturiste qui est véritablement l'art traditionnel. Je ne referai pas une fois de plus cet exposé, bien que les redites obstinées soient nécessaires. Aux lecteurs de ces petits livres, quelle que soit leur opinion sur les forces en présence, j'ai désiré surtout faire admettre une manière déposer la question, et je ne crois pas utile de multiplier outre mesure les exemples. De plus, les œuvres de la Décennale ont été vues aux Salons annuels, et encore, l'examen nouveau de

ces œuvres déjà vues est difficile, sinon impossible, la nef du Grand Palais étant encombrée comme Ton sait.

Il n'y eut jamais pareille exhibition désordonnée, il n'y a qu'une voix pour le proclamer : on ne peut tourner autour d'une statue sans risquer de se cogner à dix autres, et surtout, la lumière crue, aveuglante, supprimant les ombres et les demi-teintes, rend insupportable la vision de cet amas de figures qui gesticulent, qui s'envolent» de chevaux qui se cabrent, capharnatim de plâtres, de marbres et de bronzes, où le bon et le mauvais 3ont confondus en une mêlée à laquelle vient s'ajouter la foule des visiteurs désorientés, perdus dans ce labyrinthe de monuments, de statues et de bustes. Si vous ajoutez, à la sculpture entassée là, les oeuvres disse* minées un peu partout, dans les jardins, au long des allées, au centre des parterres, et celles qui font partie de la décoration des édifices, frontons, bas-reliefs, groupes provisoires ou définitifs, vous commencez à entrevoir une des raisons de la médio-

crit^ ificontastable de U productian de U statuaire, Cette abondance de sujets répond à la nécessité de vivre. C'est la concurrence qui s'exerce, et voilà tout Ajoutez que l'art est encore compliqué par le métier. Il y a de l'ouvrier dans le statuaire, pétrir une statue comporte un labeur manuel fatigant, irritant, peu fécond en satisfactions pour l'artiste : il y faut véritablement apporter une conviction obs-* tinée, l'àpreté d'un travail continu. Et l'œuvre une fois faite, cette œuvre sur laquelle le sculpteur aura passé de longs jours, de longs mois, qu'adviendra-t-il ?

Celui qui a travaillé à force dans un. atelier glacial va-t-il trouver le prix de ses peines? Le fait n'est pas fréquent : la vertu des sculpteurs ne trouve pas toujours sa récom* * pense. Si l'État n'achète pas, s'il n'y a pas une ville de province privée de grand homme en quête d'un sujet pour sa place publique, l'artiste court grand risque de rester en téte-à-téte avec son encomj^rant bonhomme de glaise. Le bourgeois amateur n'habite pas d'appartements aase«

hauts de plafond pour se donner le luxe d'une statue : un cadre est plus facile à loger qu'un monument, et la réduction Collas d'un groupe primé par le jury est tout ce que peut supporter une bornependule en simili-marbre.

Le sculpteur accepte donc ce qui se présente, et il ne saurait faire autrement. II accepte tout : le sujet, la manière de le traiter, l'autorité d'une commission, d'un inspecteur, la date de la livraison. Il accepte, et il remplit le programme avec plus ou moins de facilité, plus ou moins de hasard heureux, mais à coup sûr avec une indifférence parfaite. Il ne peut avoir, dans ces conditions, l'amour de la vie, la volonté de l'étude, de la recherche, du recommencement, la patience acharnée pour mener l'œuvre à sa fin logique. lien est, soyons en assurés, qui ont ce désir et cette inquiétude en eux. Ceux-là sont très malheureux. J'ai reçu les aveux et les confidences de quelques-uns, et je les sais victimes d'une situation qu'ils n'ont pas créée, qu'ils n'ont pas comprise à temps, et qu'ils

subissent, et qu'ils subiront probablement jusqu'à leur dernière minute.

L'État est-il plus responsable? C'est un mot bien vague, l'État, c'est une personnalité bien complexe à saisir. Ici encore le ministre du moment et la direction des Beaux-Arts sont poussés dans une voie qu'il leur est difficile de quitter pour une autre. Il faudrait une violente secousse, un brisement de rouages administratifs qui ont près de trois siècles d'existence, qui vont toujours s'usant, mais qui fonctionnent tels quels. Notre Administration est la continuation dés surintendances et des bureaux de l'Ancien régime, de la Révolution et de l'Empire, et elle est, de plus, forcément engagée vis-à-vis d'une démocratie très peu révolutionnaire, très conservatrice au contraire, très traditionnelle, qui ne cherche nullement ses ressources en elle-même, qui parle toujours de l'initiative privée sans jamais rien faire pour l'aider à naître, qui ne songe qu'à .l'État, encore et toujours qu'à l'État. La responsabilité de l'État est ainsi créée, il doit

sttbiir iéfl charges accumulées, faute d'avoir l'énergie nécessaire pour déclarer que le régime de TÉcole a assez duré, que le temps est passé des commandes obligatoires et du mirage des récompenses.

Plus on réfléchit, plus on s'aperçoit que cette organisation a fait son temps, qu'elle est définitivement impuissante à commander l'évolution de l'art, qu'elle est en désaccord formel avec les conditions de la vie sociale. 11 n'y a pas à hasarder de solution à un tel conflit. Le changement viendra tout naturellement de la marche humaine, des influences exercées par le$ nations les unes sur les autres, de la montée progrès^ sive du socialisme, de ^affranchissement spirituel des masses, d'un monde nouveau qui laissera s'épuiser ce qui n'aura pas été supprimé.

Ne doutons pas que cette agonie lente de l'ancien organisme des Beaux- Arts ait dé)à commencé» Plus rien de vivant ne peut désormais se former là. Que l'on me comprenne bien. Je ne mets nullement en doute le talt&t appris des professeurs et

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des élèves, j'accorde au contraire ce talent aussi considérable que Ton voudra, fait de tous les préceptes et de toutes les recettes, apte à exprimer la force, la grâce, la mesure, etc., selon les règles admises. Ce qui manquera, ce qui a toujours manqué, c'est la liberté, c'est l'inattendu de la vie. Examinez le talent très certain, très digne, d'un artiste tel que M. Paul Dubois, vous découvriree une retenue > une gêne, une timidité» Ce n'est nullement de la force concentrée, c'est une faiblesse qui se con-^ nait et qui s'observe. M. Dubois croit à son art, est incapable de se laisser aller à aucun charlatanisme, il se montre donc tel qu'il est, capable de jolies nuances, visibles dans les bustes de Pasteur, du professeur Lannelongue, de Legauvé, incapable de réaliser une œuvre monumentale autrement que par une érudition hésitante : on l'a vu pour le monument de Lamoricière élevé dans la cathédrale de Nantes, on le voit ici pour la, Jeanne d'Arc équestre, qui est une armure pauvrement réalisée, on le voit par la statue tombale du duc d' Aumale,

qui est un vêtement gisant. Le réalisme n'est pas là, et le grand sentiment expressif manque.

Je préfère toutefois cet art, dont la recherche peut sembler touchante, à l'art de M. Barrias exhibé à grand spectacle et à grand orchestre dans le monument de Victor Hugo. C'est une des rares œuvres nouvelles de l'Exposition Décennale de sculpture française, et elle vient bien à point pour représenter, en cette dernière année du siècle, l'art de l'École avec sa méthode de remplissage. Les motifs de décoration et les figures amoncelés ici en pyramides font songer à une apothéose d'opérette et non à l'exaltation d'un grand écrivain. Les Muses qui entourent le poète sont des petites femmes de théâtre et le Victor Hugo, qui est à tout prendre la meilleure figure du groupe, prend de tout ce qui l'entoure une pose guindée et malencontreuse. En somme, l'œuvre est à la fois redondante et vide.

La déception est d'un autre genre avec M. Frémîet et ses travaux d'histoire natu-

relle : Orang-outang et Sauvage^ Femme de Vâge de pierre et Ours. Le métier, ici, est trop appuyé, consciencieux et lourd, d'une démonstration pénible. De même, le saint Georges combat un lézard de Muséum.

Mais tout cela ne fait qu'entraîner à des redites. De même pour la Jeanne Darc de M. Mercié, l'héroïne en désaccord évident avec la France, savamment transposée de l'art du XIV* siècle. De même encore le Larochejacquelein et le Lavigerie^ par où revit à l'Exposition la souple imagination de Falguière. De même toujours, l'art pure- 'ment classique de M. Thomas : Hyppocrate et Hygiâ; de M. Guillaume : Andromaque^ Orphée, art qui présente des analogies si évidentes avec la sculpture du premier Empire que Ton peut voir à la Centennale. .Ce ne sont pas l|p seuls exemples de cette survivance qui pourraient être cités. Ces exemples abondent. Le résultat est une monotonie extraordinaire, combien de fois constatée aux Salons annuels. Ah!

cette Monotonie, personne ne songera donc à lui élever une statue, qui résumerait

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toutes lés Aurores, toutes les Nuits, tous les Réveils, tous les Sommeils, toutes les Galathées, toutes les Psyehés, toutes les Marguerites périodiquemeût ramenées.

Placée au milieu de la nef, cette statue emblématique nous dispenserait d'aller regarder les torses, les jambes, les bras identiques, et la rangée des bustes. Véritablement, on ne se douterait pas que le monde varié, illimité, des formes en mouvement appartient aux sculpteurs, toute rhumanité et toute Tanimalité agissantes dont Tétude a été à peine abordée.

Mais non ! Léda est toujours pensive au * contact du cygne. Sans cesse Merctirea besoin de rattacher ses talonniéres. Les jeunes faunes sourient et frétillent. La Fortune effleure une roue ailée et se maintient en une attitude d% théâtre. Persée brandit la tête de Méduse d'un geste banal de vainqueur bellâtre. Madeleine pleure et agite des mains maniérées. Judith se dresse en tragédienne devant le lit d'Holopherne. Apollon préside au supplice de Mardyas. Des Bacchantes gesticulent en

des itrestes méthodiques. Les tombeaux sont hantéB par des figures voilées porteuses de palmes Quand Biblis n'est pas changée en source, c'est Acis qui est trans-^ formé en fleuve. Les Nymphes font vis-àvis aux Sirènes, les Jeanne d'Arc et les Suzanne, les Adam et les Prométhée alter* nent parmi les statues des grands holnmés, des ventres tendus sous les redingotes, des têtes à plumets, des gestes à crever la ver*-' rière, des lutteurs et des ténors, un excès de pensée sur les fronts et dans les atti-^* tudes.

Tels sont encore, sans aucun renouvellement, sans retour à la nature, les habituels motifs d'inspiration de la sculpture.

Qu'importe, dira-t-on, le sujet choisi, la légende inscrite sur le socle 1 Ce n'est pas le nom donné i la statue qui fait sa bonne ou sa mauvaise qualité artistique, il faut passer outre aux désignations et ne considérer que les plans, les creux, les reliefs, les formes. Le sujet usé, qui a déjà été raconté par des générations de tailleurs de pierres, te sujet n'est qu'un pré-

texte, et ne vaut même pas d'être discuté.

L'intérêt ne doit aller qu'aux attitudes des corps, qu'aux mouyements des membres, qu'aux expressions des visages.

D'accord, mais n'arrive-t-il pas aussi, très naturellement, très logiquement, que le sculpteur n'emprunte pas seulement un sujet de statue ou de groupe à la liste des formules en circulation. Il s'assimile aussi le sentiment et l'exécution de l'école ou de l'individualité qui lui fournissent son inspiration première. Après s'être habitué à trouver toute réalisée l'indispensable pensée initiale, il s'habitue également à chercher hors de lui, et. hors de la vie, les procédés de travail et les réalisations matérielles. Il a commencé par prendre le nom d'une figure, par s'approprier un symbole, il continue et il finit en . transposant les arrangements des draperies, les aspects des chairs, les musculatures des bras, des )ambes, des torses, les significations des traits et des gestes. Tout le banal et tout le convenu des recommencements inutiles apparaissent alors, et les travaux d'aujour-

d'hui ne sont plus que des adaptations et des afFaiblissements des arts d'autrefois.

L'antiquité, la Renaissance, le xvn* et le xfui^ siècles reviennent en des études anémiées, habilement construites parfois, mais d'un esprit plat et insipide. Le promeneur de Musées qui connaît les statues rangées au rez-de-chaussée du Louvre n'a pas de peine à reconnaître la provenance des morceaux, l'agencement des raccords. Voilà bien les charpentes solides des Vénus, les marches courantes des Dianes, les accoudéments des Bacchus et des Hercules, les envolements des Mercures. Voilà les jeux enfantins des Amours, la lubricité des faunes, les nobles pantomimes des héros, les songeries placides des vieillards. Tous les accessoires y sont, jusqu'aux barbes des Fleuves,- jusqu'aux urnes penchées des Rivières, jusqu'aux couronnes fanées des Bacchantes. Rien ne se détache de ce troupeau de formes mortes, de ces gestes d'habitude, rien ne vient révéler une violence nouvelle, une douceur inconnue, il est parfois d'autres œuvres qui arrê-

tent le regard au passage par une gesticulation exacte, par un accent de vérité.

Mais que Ton approche, et une hésitation, puis une désillusion se produisent. Les figures sont de mesures rigoureusement naturelles, les proportions sont celles des corps vivants , mais il semble que l'artiste se soit efforcé à reproduire seulement Içs surfaces. Aucun travail volontaire ne se révèle par ces enveloppes molles qui ne recouvrent rien du système nerveux et du système musculaire. A l'opposé des grands sculpteurs qui donnent à la fois l'impression du contenant et celle du contenu par la beauté et la largeur des plans, par la souplesse des creux, par le décisif des reliefs, on ne s'est ingénié ici qu'à rendre visible, non pas même la qualité 4e la chair, mais l'aspect uniforme de la peau d'un corps fixé en une attitude ou étendu au repos. L'art ne réside pas en ces productions photographiques, aussi immobiles, aussi dénuées d'intérêt artistique et de vie que des moulages. Ce que T^rt d'aujourd'hui devrait s'acharner à pour-

suivre, à Tinverse des traditions de la Grèce, de Rome, du style Louis xiv, c'est la surprise des silhouettes inattendues et des mouvements fugitifs et souples. Là| dans ce monde de l'action, il est des découvertes à faire, et il faut y convier les indér pendants et les individuels.

Pour résumer, presque toutes les œuvres exécutées par les sculpteurs qui oi^t appris, aussi bien appris que possible, lepr métier à TÉcole des Beaux-Arts, découlent du même enseignement qui 9^ préoccupe de définir les constructiona, da fixer fra^mentairement les formas, mais qui ne va pas jusqu'à la conception de l'unité, jusqu'à la vérité générale* C^ n'est pas ici médire des qualités d'exécution que possèdent nombre de ces artistes^ c'est constater une tendance. Regardez ces statues si bien finies, toutes se resseipr blent, ce sont les mêmes accents de force, les mêmes passages de douceur, à croire que toutes sortent du même atelier.

Regardez la vie ensuite, rien m se ressemble, c'est l'infinie variété*

Quelques-uns le savent. Beaucoup s'en inquiètent. Parmi les exposants de cette Décennale, il est des œuvres, des efforts qui ont été déjà classés avec honneur : la série de bustes, d^une réalité si serrée, de M. Dalou; le Monument aux Morts^ de M. Bartholomé; le bas-relief des Boulangers^ en grès émaillé, de M. Alexandre Charpentier ; le bas-relief de Histoire du feu y en pâte de verre, de M. Henry Gros ; la statue de VEffbrt, le buste de J.-K.

Huyssmans, et un gracieux Printemps^ placé à rentrée de l'esplanade des Invalides, deM. Pierre Roche; VEve, deM. Captier ; la Mélodie, de M. Hexamer; les bustes d'Edmond de Concourt, du musicien Chausson, la statue de Canrobert, par M. Alfred Lenoir ; le Chapiteau des baisers^ dtlA. Emile Derré; la Peinture, de M. Camille Lefèvre, placée au péristyle dû Grand Palais, une figure vigoureuse et vivante, Sans rien de la convention généralement usitée dans ces collaborations du statuaire avec l'architecte; V Aphrodite, de M. Bourdelle; la Mort de

Procris, de M. Escoula; les, Evangélistes^ et les Jeunes filles, de M"* Cazin ; le Saint- François d* Assise^ de M"' Besnard; le Matin^ de M. Vernhes; la Petite fille, de M. Schnegg: le Cher souvenir y de M. Peudariès; \di Bacchante à la chèvre^ de M. Soûles ; la Source^ de M. Mengue ; les animaux de MM.Gardet, Peter; la Bacchante ^ la Nymphe^ de M. Injalbert ; les Lutteurs ^ de M. F. Charpentier; la Perversité et les bustes de cire, de M. Ringel; YInfante hollandaise y de M. Agathon Léonard; le Buste de femme^ de M. Fix Masseau.

De même, M. Carabin expose les six statuettes de la Danse serpentine^ où il a mis toute la force et la finesse de son art.

On revoit les charmantes figurines de M. Dejean. Et M"* Camille Claudel, qui a traduit en marbre la Profonde pensée ^ expose une autre statuette - le Rêve au coin du feuy qui ne le cède en rien à la première pour la grâce robuste, pour la magnifique expression vivante que l'artiste donne à chaque fragment qu'elle ébauche comme à chaque œuvre qu'elle achève. Je

m'arrêterai ici, après avoir dit^toutefoîs qu'une partie des belles productions du regretté Carriës a été exposée avec un soin parfait par ceux qui ont gardé sa mémoire.

Un article sur la sculpture moderne, si abondante et si mal classée, aboutit forcément à l'énumération d'œuvres vues aux Salons. Qu'il soit dit tout au moins, en conclusion, qu'il y a là tout un groupe d'artistes décidés à passer outre aux formules, et qui semblent nous promettre enfin une suite à la vraie tradition.

§*n. — LES ÉCOLES ÉTRANGEIttS

Il me reste à parcourir les sections étrangères, logées dans ïè côté gailche dé la nef du Grand Palais, et à chercher, sinon la caractéristique de chaque race, de chaque région, du moins la révélation d'artistes particuliers et d'œuvres exceptionnelles. Le caractère local tend à s'effacer de plus en plus, il est inutile d'insister sur cette observation. J'ai été bien puni d'avoir

▼agilement réclamé à la Grèce moderne le souvenir réfléchi de l'art de ses ancêtres :

les artistes d'Athènes se sont émus, paraîtil, d'une opinion où il y avait, non pas un dédain, mais un regret etun désir. Un excellent écrivain du journal VA^y a fortheureusement remis les chosesau point etdéveloppé pour ses compatriotes ce que j'avais indique trop sommairement, à savoir que l'on réclame comme instinctivement, dans une exposition internationale, une saveur originale, nne expression différente, à chaque groupe nouveau que l'on aborde. Cela n'infirme rien du talent dépensé dans les peintures, aquarelles, pastels, des artistes grecs modernes, mais j'ai tout de même une déception en trouvant tant d'essais timides et gentils sôus cette enseigne émo«* tionnante de la Grèce, et je demande à ces artistes un retour sur eux-mêmes et un effort plus grand vers la nature.

Je fais la même demandé aux Sculpteurs, & M. Bounanôs, qui expoâe une Nana^ à MM. Caracatsaiiis, Krinos, qui exposent des portraits, à M. Georges Vrbutos, qui

expose un Amour brisant son arc et un Enfant au crabe.

Si de Grèce, je passe en Italie, là aussi un glorieux passé pourrait me rendre exigeant et morose. A défaut de grandes œuvres, pourtant, voici un charmant artiste dont l'œuvre nous sourit. Par ses dessins si prestes, par sa figurine de VAcquaiolo^ par cette autre d'un Petit Pêcheur ^lA. Vincent Gemito nous attire et nous garde. Il y a une certaine grimace, une évidente singerie dans ses œuvres menues, mais cette grimace est jolie, cette singerie est malicieuse et spirituelle, et toute une face de l'Italie nous apparaît avec sa mimique nerveuse, sa souplesse expressive.

Ajoutez que la fine tradition des bronzes de la Renaissance survit dans ces statuettes : observez, après le visage et le geste de l'Acquaiolo, le piédestal si bien sculpté et orné si discrètement en fontaine. — M. Vincent Gemito a naturellement une légitime influence, et il est d'autres statuettes charmantes dans sa manière, le Porteur d'eau arabe^ de M. Fon-

tana, le Guitariste^ de M. Grossoni; le Pêcheur^ de M, JoUo ; les Petits enfants^ de M. Joseph Renda ; le Pêcheur de polypes, de M. Rossi... Tout cela aussi est grimaçant, adroit, joli, spirituel, et, à tout prendre, je préfère cet art, qui a un charme évident, à un groupe, dégingandé et théâtral comme les Saturnales de M, Biondi, qui a méconnu le grand art de la liaison et de rharmonie en ses personnages de grandeur naturelle traités avec une rigidité et un détail photographiques, — Je citerai encore, de M. Graziozi, le Fondeur; de M. Vêla, les Victimes du travail. Et l'on me dit que la sculpture italienne est incomplètement représentée, ce qui m'a été dit aussi pour plusieurs autres sections. En Espagne, il y a les bustes de M. Qurol y Subirats, les molles Ver tus théologales de M. Blay y Fabrega, un enfant de chœur en bronze, de M. Fuxa y Léal, puis nombre de sujets anecdotiques, et enfin un artiste tout à fait intéressant, M. Benlliure y Gil, expose une très belle statue du romancier populaire Trueba, des bustes d'une

facture pittoresque et solide. Son monument de marbre et de bronze au ténor Gayarre pourra surprendre par l'excès d'ornementation, la bière enjolivée à profusion, la frise de petits amours chanteurs, mais vous louerez Timaginatiôn intelligente de sa Cheminée ^ qui a pour motif une scène de TEnfer du Dante, et surtout vous admirerez son monument de Velasque? (au pavillon espagnol), avec le ressouvenir des chefs-d'œuvre dé l'artiste indiqué au socle de marbre, et la statue, de fière mine mystérieuse, du gi*and peintre de Madrid. '

En Portugal, M. Antonio Teixeira Lopes fait preuve d*éruditidn et de talent aveclês Portes de bronzé de l'église de Candelarra à Rib-de- Janeiro, sans tious faire admirer toutefois le style fleuri et contourné dont il s'inspire. Le même artiste a exécuté en bois peint un saint Isidore, de ce réalisme religieux particulier à l'autre côté des Pyrénées, puis un Caîn, puis une statue de VHtstoire d'un goût sobre : en somme, un ardent et Un chercheur. Je

ekerai encore la Nymphe^ de M. Coste, et je passerai aux nations du centre et du nord de l'Europe.

L'Allemagne nous présente des oeuvres solides, pleines, massives, appuyées comme des démonstrations. Il est ici question, non des anecdotes sentimentales qui abondent, mais des productions savantes et sérieuses de la race : les bustes de M. Adolf Hilde* brand, où le caractère individuel est nettement affirmé, — lé buste également expressif de Guillaume WolflF, par M. Werner Begas, — le Caîn de M. Reinhôld Begas, — et toute une série de bronzes, la plupart lisses et polis comme du marbre noir, nés d'une volonté attentive à étudier Tantique. Malgré l'emploi évident d'une formule, il y a là un intérêt^ un curieux amalgame, une marque allemande. Ainsi, Y Athlète^ YAfnas;one^ la Z)anseuse, le Centaure blessé; de M. Franz Stuck; le Taureau romain^ de M. Geyger ; le Centaure de M. Beermann; la Mélustne, de M. Dittlér; Adam et Eve, de M. Eberlein ; l'Europe^ de M. Wrba. C'est encore une sculpture k

retenir, de forme dense et ronde^ que le groupe d^Adam et Eve^ en marbre, de M. Peter Brener. Pour la Tempête de M. Robert Diez exposée au Cours-la-Reine, c'est le fragment d'une fontaine de Dresde, une figure de femme lancée par les flots au galop d'un cheval marin parmi des divinités nageantes, des squales terribles, des pieuvres gigantesques. Tout ce mouvement supporte une vasque pour laquelle on pourrait craindre quelque catastrophe, mais s'il y a une intention incontestable de furie dans les figures, l'encombrement tue le mouvement, et c'est encore ici, comme presque partout, de l'art immobile.

L'Autriche présente à part, dans un massif du Cours-la-Reine, un Marc-Att" ioine traîné par de$ lions, de M. Arthur Strasser, qui est une œuvre de goût théâtral très mesuré en regard des constructions de sculpture colossales, désordonnées, dont la Hongrie a garni la nef du Grand Palais. Telles la figure équestre du Roi Mathias et une Figure accessoire^ de M. Jean Fadruisz, la Bataille de Zenta, de

M. Joseph Rona, le groupe du Génie de la Gloire et du Génie de la Science, pour le monument millénaire, et la figure allégorique Hungaria, de M. Georges Zala.

Toutes ces statues, avec la meilleure volonté du monde, apparaissent véritablement creuses et encombrantes. De M. Joseph Rona, je préfère les sujets de proportions moindres, tels que la Leçon de musique, et je discerne aussi une sévère statue de vieille femme, de M. Strobl.

La Suisse a des artistes tels que M.Waldmann, épris des souples musculatures et des beaux mouvements félins; M. Niederhausern qui expose, avec des fragments du monument Verlaine, un buste très caractéristique du peintre Hodler; M. Charles Topffer, auteur de délicates statuettes de bois et de marbre. On trouve encore en Suisse des imitations de Tart italien de Gemito et des imitations des formes de notre a art nouveau », simple preuves de bons voisinages.

Les pays de l'extrême nord de l'Europe ont des expositions de sculpture assez

restreiiites. On se fera plutôt une idée dn goût naïvement* ingénieux, de la science sans pédantisme, des artistes danois » norvégiens, suédois,, russes, finlandais, en visitant les pavillons de la rue des Nations et du Trocâdéro où la sculpture, comme la peinture, est si bien alliée à Tarchitecture par d'heureux détails, par des accents en harmonie avec les formes générales.

C'est par. l'architecture issue de leur sol^ en rapport avec l'atmosphère, les éléments^ les nécessités de la vie, que se créera une sculpture originale, inspirée de la mer et de la terre, de la pèche et de la chasse, des expressions et des silhouettes humaines.

Au Grand Palais, dans la section du Danemark, sont des œuvres attentives et honorables ; le Monument funéraire^ deM, Rudolf Tegner; le buste de ilf. Georg Brandes^ dé M. Wilhelm Bissen ; Une jeune femme qui écrit, de M. R, Bogebjerg. Un peintre se retrouve ici sculpteur, M. Willumsen, avec ses figures d'un art cubique. En Norvège, le buste du Professeur Fridjo/Nàn-ten^ par M. Anders Svbr, le buste d^

Jonas Lie^ par M. Gunnar Utsond. En Suède, une Bretonne^ de M. Christian Eriksson. Parmi les Finlandais, M. et M"* Vallgren, habitués de nos Salons annuels, et dont on retrouvera^ les petits bronzes, les reliures, auprès d'une œuvre nouvelle, le Monument d'Alexandre 11 pour la Finlande,

/-En. Russie, des statues officielles, des personnages historiques, des sujets légendaires, de M. Antokolsky; des portraits rassemblants, de M.Bernstamm;de$ bustes e)des études, deM.Ginzbourg ; deschevauzi dç M. Pierre Tourgueneff; — et. parmi beaucoup d'essais timides et de faibles réalisatioas, tout à coup, la vision surprise e^ charmée d'un délicat artiste, le prince Paul Troubetzkoï. La série de sculptures qui le révèle est, me semble^t-il, la manifestation la plus vive, la preuve de sensibilité la plus évidente, qui aient été rencontrées jusqu'ici, au cours de ce voyage à travers, la sculpture européenne, sans méconnaître pourtant le napolitain. Gemito» de si fine race* \JutiHt rusi e .apparaît, eafia comme

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un noû-rallié aux formules, comme un esprit libre, ardent à épier la nature, à vouloir fixer les formes vivantes, avec leurs souplesses, leurs mouvements, leur lumière. Quelquefois, il ne dépasse pas l'ébauche, et c'est encore spontané et joli, mais le plus souvent, il achève, et c'est alors d'une nervosité de vie, d'une finesse de constructions, d'attaches, de modelé, tout à fait délicieuses. J'en atteste cette figurine de femme assise, sa robe largement déployée autour d'elle, la tète, les épaules, les bras, savamment et doucement nuancés par la clarté et l'ombre, et ce Tolstoï à cheval, rigide et pensif, et le groupe de la mère et de l'enfant, et le jeune homme si nettement campé. Ce talent agile et perpicace ne se complaît pas, comme on le voit, dans un seul ordre de sujets. Il apporte encore sa curiosité et sa décision pour représenter un cocher de Moscou, un Esquimau en traîneau, une vache, un cheval, et il ne se dissout pas, tout au contraire il s'affirme avec une rare fierté, lorsqu'il aborde la statue de gran-

deur naturelle, le portrait du prince Gali* tjsine, l'homme corpulent si carrément assis, le visage sérieux, d'une expression réservée et perspicace. Sûrement, l'artiste de cet ensemble d'œuvres, s'il ne se laisse pas aller aux facilités de l'improvisation, aux habiletés de métier, a devant lui un long et beau chemin à parcourir.

En Belgique, M. Constantin Meunier, dont on a vu à Paris une exposition d'ensemble, peintures et sculptures qui composaient un sombre poème de travail et de misère,' est présent par une statue de Faucheur et un haut-relief de la Moisson. Le sculpteur d'Anvers, M. Jef Lambeaux, essaye d'allier à la tradition flamande de Rubens une mélancolie et un tressaillement romantiques. Un certain désaccord existe entre les chairs débordantes et les ravages de passions que l'artiste veut leur faire exprimer, et encore, l'ampleur des formes est-elle parfois négligée et creuse. Malgré cette force un peu ballonnée, il y a néanmoins chez M. Jef Lambeaux une belle effervescence, une verve audacieuse de statuaire

dont on a les preuves, non^seuletnenf au Grand Palais avec le buste d'Inipéria, la Séduction^ le Triomphe de la femme, mais à l'exposition du haut-relief des Pâ^iattÉ humaines faite par l'artiste dans un local improvisé de l'avenue du Trocadéro. Je vois encore, dans la section belge, une fine Diane de M. Paul Dubois, — des groupes d'un réalisme' simple, de M.Jules Lagae, — le monument Anspach, de M. JuliaanDilleas, d'une jolie intention décorative, malheureusement contrariée par une évidente pesanteur officielle,-^ un autre monutnént déjà apprécié et loué à l'un de n6s derniers Salons, le groMpe d'Ulenspiegelet Nele, monument érigé à la mémoire de Charles de Coster, de M. Charles Samuel, — et un excellent buste où se retrouvent les qualités du portraitiste sobre et solide qu'est M. Jacques de Lalaing.

En Hollande, où les expositions de peinture et de gravure sont si brillantes; J'ai seulement noté, sans plus, à la sculpture; les noms de MM. Léenhof, Ch. Van Dyk, M*** Schwartze.

Les sculpteurs de la Grande-Bretagne ont, pour la plupart, une idéal d'art gracile et dur, un goût des formes raides et évidées. Ainsi la Circé, de M. Alfred Dury, la Destinée et le Songe fuyant de M. Lucchesi, le Gobelet de vie, de M. Toff, VEcho, de M. Ônslôw Ford, qui est aussi l'auteur d'un monument à la mémoire de Shelley, d'une maniéré séché, contouriiéé, et délicate. Il y a plus d'harmonie et de souplesse dans le panneau dé bronze : Mes pensées sont mes enfants, de M. Georges Framptbn.

Et les animaux de M. Swan, une Lionne, des Léopards, petits bronzes à la cire perdue, achèvent de révéler le talent souple et précis de l'artiste qÂii expose à là section de peinture les Ours blancs à la nage.

Après avoir passé la Manche, si nous passons l'Atlantique, nous rencontrons, ou plutôt îîDus retrouvons un artiste de valeur, M. Saint-Gàudens, avéô lé Puritain, le Monument Shaw, la Statue équestre du général Sherman, précédée d'une Victoire d'un mouvement si légef. Les groupes dé chevaux, de marins, de soldate, de

M. Mac Monniès, témoignent d'un esprit entreprenant, mais il n'y a ni fougue ni gravité dans ces œuvres colossales, détaillées et sèches. Quant au groupe de Vénus et Adonis^ du même artiste, il est singulier et gênant par son assemblage d'un jeune bellâtre et d'une coquette de style Empire :

si jamais la distinction entre le nu et le déshabillé a pu être faite, c'est devant ces deux personnages. Nous revenons à la correction, sans grand accent il est vrai, avec le Lafayette de M. Bartlett, le Washington de M. French, dont Paris a été doté par les femmes d'Amérique.

Cette longue promenade peut enfin se terminer au Japon. Mais on a une déception si l'on va au Grand Palais regarder les bronzes, les ivoires, les bois modernes, après une visite au Pavillon du Trocadérooù les origines sont représentées par des figurines de bronze d'une force et d'une élégance incomparables, par des statues de bois d'une sérénité d'expression, d'une tranquillité de pensée si profondes. Au regard de ces œuvres, on trouve, chez les artistes actuels,

des gentillesses, des grimaces, où il y a parfois une amusante observation. Le malheur est que le métier s'est desséché, appauvri, suivant en cela une déperdition certaine de l'esprit artiste. Il faudra que ces habiles fassent un salutaire retour sur eux-mêmes, et quittent leurs petites adresses pour une étude plus réfléchie, plus directe, de la nature. Us sont préoccupés beaucoup trop aujourd'hui de notre art d'occident. Qu'ils retiennent surtout, de l'occident, le respect qui nous saisit devant les œuvres de leurs anciens artistes, qu'ils prennent le bon conseil là où nous ferons bien de le prendre nous-mêmes.

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