‹ La vie artistique (volume 3)Chapitre 5 sur 25 · PROMENADE DE JOUR ET DE NUIT · texte numérisé non relu

PROMENADE DE JOUR ET DE NUIT

Que reste-t-il, après tant de sujets énumérés ? 11 ne reste rien, et il reste tout. Il reste le décor, l'atmosphère, la foule, il reste l'esprit général qui flotte à travers et audessus de tout cela, il reste Topinion que chacun doit se faire, ou si Ton veut, le résumé philosophique à extraire d'un tel amoncellement d'aspect disparates, plaisants ou choquants, pittoresques au total.

Il reste l'impalpable, l'invisible, la force universelle qui a mis toutes ces activités en mouvement et en ordre.

L'Exposition universelle est certainement une magnifique mise en scène des productions d'art et de science du xix^ siècles. Tout ce qui est visible, ou percep-

tible d'une façon quelconque par les sens, tout ce qui peut être vu, entendu, touché, nous apparaît là, des deux Palais à l'Esplanade des Invalides, et du Trocadéro au Champ-de-Mars, en un classement bariolé et amusant, qui est à la fois le Résumé d'une époque et de l'univers.

Le commerce aligne ses boutiques, l'industrie expose ses produits. Les architectures développent leurs lignes, renseignent sur les goûts, sur les mœurs, sur les organisations sociales, par la disposition et Tornementation des palais, des temples des maisons, des cabanes. Les machines fonctionnent dans les immenses galeries équilibrées et grandioses, plus spacieuses et plus élevées que les nefs des plus gigantesques cathédrales. L'art de tous les temps respleodit sous les vitrines en objets précieux, orne les murailles de tapisseries aux harmonies grandioses et sereines, inscrit dans les cadres des paysages délicieux et des figures pensives qui fixent la vie d'un moment. Et l'énorme foule venue de partout, passe devant tout.

circule, s'arrête, parle, rit, admire, songe. C'est un tableau d'humanité, une sorte de marché fabuleux où toutes les nations font échange, où toutes les denrées de l'utilité et de l'intelligence ont cours.

L'Exposition universelle est-elle ainsi complète? Certains repondent non, croiront demander l'impossible aux organisateurs et aux commissaires, les sommant d'exposer les choses de l'esprit, de mettre sous les vitrines, aux murailles, dans les cadres, — les idées.

Ces idées, — elles y sont.

Elles y sont pour tout homme qui s'avise de penser à elles, pour tous ceux qui ne s'arrêtent pas seulement à l'extériorité des objets,, qui ne sont pas intéressés seulement par les problèmes de fabrication. Ceux-là, en regardant le travail des mains humaines, remontent des mains au cerveau, du résultat à la cause.

Ils concluent des faits à la synthèse, ils s'efforcent vers les idées générales, quand ils voient s'agiter avec une sûreté harmonieuse les rouages d'une machine. Pour

peu qu'ils aient l'habitude de raisonner, ils évoquent le milieu qui est en rapport avec cette machine, le courant de vie qui vient depuis le lointain des âges jusqu'à nous, le flux grossissant de pensée qui a permis cette construction, qui a nécessité et alimenté le génie de son inventeur.

Immédiatement alors, aussitôt qu'on réfléchit à la continuité et au développement des phénomènes sociaux, tout ce qui est entassé à l'Exposition, depuis l'objet usuel jusqu'à l'œuvre d'art, apparaît dans la même atmosphère d'intellectualité, L'unité de conception se révèle, tout ce qui parait absent devient visible et présent jusqu'à l'obsession.

Les idées font songer aux individus qui les ont exprimées et qui les ont réprésentées avec le plus d'autorité. Mais ils les ont exprimées par la parole et par l'écriture.

Pour les faire vivre devant les yeux de l'esprit, il faut ouvrir le livre bu elles sont enfermées. Une reliure de livre avec un nom n'est pas, ne peut pas être, pour tous, la roprésentatibn matérielle absolue de ce

qu'elle contient. Un fabricant de ronds âé serviettes est davantage exprimé qu'un poète*, un historien ou un philosophe. Pour s'en tenir à ce siècle, comment faille tenir dans les galeries do Champ-de-Mars, soi>s une forme sensible, l'effort de tous ceux dont la pensée a été le facteur principal de notre organisation actuelle^ de notre état cérébral d'aujourd'hui?

S'il faut citer des noms, comment faire figurer dans cette revue complète tous ceux dont le travail est pour ainsi dire au repos dans les bibliothèques, comme dans de vivants cimetières. Voici tous les industriels, tous les corbmerçants, tous les savants, tous les sculpteurs, tous les peintres. Un inventeur comme Edison n'a pas besoin de s'affirmer par la présence réelle : le phonographe suffit pour proclamer son génie d'inventeur. Mais les autres, depuis les poètes jusqu'aux sociologues, oix sontils ? qui les dénombrera et les fera surgir dans cette mise en scène qu'ils ont réglée et dont ils sont inséparables.

Pour faire à Lamartine, à Vigny, à Hugo,

à Batidelaire, à Balzac, à Blanqui, à Proudhon, à Michelet, à Renan, à tous ceux qui pourraient être cités, leur part dans le mouvement d'hier, d'aujourd'hui et de demain, il faut évidemment un e£Fort de volonté, il faut songer à eux et savoir reconnaître les indices de leur présence. Pour se rendre compte de l'action d'un Charles Darwin, d'un Herbert Spencer, sur l'évolitlîon de la pensée humaine, il faut sortir spirituellement de l'espace accordé à la section anglaise et gravir un sommet d'observation.

Quand ces réflexions viennent au pas* sant, ce passant complète logiquement et juge l'ensemble de faits qui est offert à sa méditation. Peut-être, par la page écrite, pourra-t-on, en cette année 1900, aider à cette revue des idées et des événements.

Quelques lignes savent résumer un ensemble de choses et de raisonnements, suggérer les examens indispensables, rattacher le fait à l'histoire générale de l'humanité. Les détails caractéristiques des choses et les grandes influences indivi-

duelles trouvent ainsi place dans ces notes de voyage prises à travers le monde.

C'est l'art sans aucun doute qui apparaît comme l'épanouissement visible de la pensée humaine, non seulement l'art du tableau et de la statue, mais l'art de tous les objets, et non seulement l'art de tous les objets qui ornent l'existence de l'homme, mais de tous les objets qui jouent un rôle d'utïHté.

Il y a vraiment, avec toutes les différences et toutes les nuances qu'il est bien inutile d'indiquer, une unité admirable dans toutes ces manifestations du travail humain. Ce n'est pas seulement l'unité de l'art, c'est l'unité même de la pensée humaine. L'histoire de l'art, désormais, ne devrait plus être faite sans la connaissance de tous les entours de l'artiste, sans la confrontation des divers ordres de la connaissance. Cette histoire marche de front avec l'histoire littéraire, scientifique, sociale. C'est un tout dont on ne peut rien distraire. Vérifiez cette assertion, qui n'avait jamais été faite avec une si nette assurance que par notre temps, vérifiez-la aux temps.de l'As-

syric et de l'Egypte, de la Grèce et de Rome, du Moyen Age et de la Renaissance, du XVII* et du xviii* siècle, et toujours vous arriverez à la même conception homogène.

Cette vérification, quelle circonstance peut l'aider mieux qu'une Exposition universelle.

Passez des salles de la peinture et de la sculpture à la scène du cabaret espagnol ou du théâtre égyptien, vous retrouverez chez l'être vivant qui réjouit vos sens et votre esprit de sa grâce rythmée, voluptueuse et savante, la beauté même que le statuaire et le peintre s'efforcent de fixer par le marbre, le bronze et la couleur.

Passez des architectures traditionnelles aux extraordinaires façonnements et assemblages du fer et du cuivre que l'industrie métallurgique née d'hier poursuit et réussit en conceptions si hardies et si simples, et il est impossible que vous ne prévoyiez pas la beauté nouvelle qui existera demain, de par la science aux avancées sûres et la logique invincible des faits.

Et puisque vous êtes à la section de mè* tallurgie, cherchez, non loin, un spectacle placé là par l'ironie des choses, Tétonnante exhibition des costumes de la femme, mise en scène par nos couturiers avec un art prodigieux. On songe à une flore miraculeuse, à un jardin de féerie, à une serre où des horticulteurs magiciens ont fait éclore des soies et des velours, des dentelles et des mousselines en combinaisons imprévues. Toute cette frêle et éblouissante apparition, née de la richesse, et qui doit vivre un jour, n'est-elle pas comme le produit direct de cette noire force de l'industrie avec laquelle elle voisine ? n'y a-t-il pas un rapport direct entre ces robes fleuries et ces canons rayés, ces obus d'acier, que l'on a disposés en parterres ? Peut-être est-ce là le symbole le plus net de l'Exposition, et ce spectacle des costumes de femmes, d'une infinie beauté, devient-il alors infiniment terrible ?

II est un autre spectacle, où plutôt c'est le même, puisque c'est celui de la foule qui regarde ces merveilles, une foule écra,-

âée aux vitrines, des femmes aux visages d'idolâtres, des yeux fous, des expressions d*ivresse et de pâmoison, des fillettes en extase, des homme admiratifs aussi, mais plus calmes, refaisant l'équilibre.

D'ailleurs, partout comme ici, c'est la foule de l'Exposition qu'il faudrait étudier et peindre. J'aime à croire que quelque artiste amoureux des spectacles vivants nous gardera un peu de ce grand passage humain à travers cette ville que nous avons édifiée pour six mois. La foule de tous les jours et la foule des dimanches, la foule des repas en plein air, la foule qui va partout, qui regarde tout, qui cherche à savoir, c'est cela aussi qui est l'Exposition, autant, quedis-je, davantage que les objets exposés. Hélas! trop souvent, cette foule regarde sans voir, sans comprendre. On a organisé des conférences devant les tableaux, les statues, les objets d'art, et il faut souhaiter qu'elles se multiplient. Il faut souhaiter aussi que ces conférences aient lieu sur tous les points de l'immense champ d'études, et même que chaque

commissaire d'une section, que chaque gardien d'une installation donne les explication qu'il sait à tous ceux qui contemplent, muets, ce qui est offert à leur Jugement. Mieux encore, pourquoi celui qui smt un peu n'interviendrait-t-il pas pour renseigner son voi&ïn ignorant qui interroge parfois si timidement, de façon si touchante, de ses yeux interrogateurs, ceux qui regardent en mâme temps que lui une oeuvre d'art ou un objet usuel? Il reste beaucoup à faire, il reste presque tout, pour créer parmi nous la vie civique, la vie véritable entre les habitants d'une même patrie. 11 faudrait d'abord rompï'e le silence, se faire confiance les uns aux autres, chercher, se tromper et découvrir ensemble. Quelques signes de solidarité sont apparus à la faveur de l'Exposition, et c'est l'art, encore cette fois, qui joue le grand rôle d'éducateur. En ces six mois, combien de justes notions auront pu être confiées à ceux qui seront venus vers cette Exposition qui leur a été définie comme une grande école. Par la parole, par la

plume, il faut aider cette masse humaine, de si grande bonne volonté, à débrouiller ce monde chaotique.

Que la foule, aussi, regarde la foule.

C'est elle qui est la vie, qui est la source de tout ce travail, la raison d'être de tout cet art. Qu'elle écoute les éducateurs sortis d'elle, qu'elle prenne conscience de sa destinée et de son rôle. Elle circule, paisible et ordonnée, par tous les chemins qui lui ont été tracés, la large voie entre les deux palais, le pont Alexandre m, la rue des Nations, les sentiers du Champ-de-Mars et du Trocadéro. C'est un rapprochement de races, une harmonie universelle. Puisse cette force donner raison à l'art et aux idées contre les obus d'acier ! Elle le peut, si elle le veut, et elle voudra, si elle comprend, car c'est sa vie, sa vraie vie, qui est ici l'enjeu.

Mais c'est assez philosopher. Avant de quitter l'Exposition, il tne faut célébrer le paysage du soir et de la nuit qu'elle offre à notre admiration et à notre repos.

6o- Le jour, l'agrément de cettt région mouvementie du Champs de Mars, du Trocadéro et de l'Esplanade des Invalides dépend d'un hasard de lumière, d'une combinaison de nuages. Il est impossible qu'un accord d'atmosphère se fasse pour toutes ces combinaisons disparates. La tour Eiffel par exemple, n'acquiert sa vraie beauté d'édifice de fer que par les temps de brumes et les tristesses de pluies. Le ciel terne où courent les nuées couleur de suie eat, par contre, mortel pour le décor en trompel'œil des bâtisses orientales. 11 faut, pour découvrir l'harmonie de l'ensemble, aimer les mouvements de foules, les arrangements incohérents, les violences contrastées,, l'aspect doré et colorié de grand café, de moderne magasin de nouveautés, degigantesque bazar, defoire tumultueuse, qui est sans conteste celui de l'Exposition à Tol d'oiseau, dans l'agglomération de ses bâtiments et la confusion de ses races.

Le soir, dès que le cr^uscule s'établit avec le ciel tendu de violet, l'horizon éclaboussé de rouge, l'harmonie des nuits

transparentes résume les contours, apaise les colorations, rend la foule indistincte et le bruit mystérieux. Le large fleuve, les jets de lumière électrique, le passage des bateaux, fournissent aux paresses du corps et aux imaginations de l'esprit des sensa* tions de vaste estuaire, de port maritime, de rencontre prochaine de la rivière et d'un océan. De xnéme que Des Esseintes, le personnage raconté par Huysmans dans A rebours^ croit réalisé son voyage à Londres par une arrivée en fîacre chargé de malles dans la rue d'Amsterdam et par une station dans un bar anglais, où coule la bière, où saigne le rostbeef, de même les minarets dû Trocadéro, dressés contre le velours obscur du ciel, les dômes en forme de casques indiens, les toits retroussés des pagodes, les cubes blancs de l'Afrique, donnent aux cervelles voyageuses une impression lointaine de Tunisie et de Chine, de Gange et de Bosphore. On peut croire, dans la vision de cette lumière électrique inventée d'hier, avec le bruit des sifflets, des halètements de

-6a — vapeurs, à une arrivée subite en gare de Constantînople ou de Calcutta, ou dans un port de la c6te barbaresque ou de la mer de Chine, une gare, un port, bâtis par des ingénieurs européens à l'entrée d'une cité d'Orient, encore chaude de soleil, et qui s'assoupit, murmurant et rêvant, dans l'ombre bleue de la nuit.

L'artificiel triomphe véritablement pendant les soirées qui se passent en batùltes de la lumière avec l'ombre. Ce ne sont pas seulement les points fixes allumés et les rayons errants qui éclairent le jardin nocturne. Une floraison lumineuse inattendue monte et s'épanouit au fond du Champde-Mars, en une architecture d'eau, transparente et brillante comme une muraille constellée de pierres précieuses, chargée de sculptures mouvementées.

C'est un foyer qui éclaire toute l'étendue de massifs et de pelouses. Les jets droits, les jets paraboliques, les retombées en nappes, tes coulées en ruisseaux, les multiples combinaisons de formes fluides sont imprégnées de toutes les violentes érup-

-estions de la couleur et de tous les alànguissements des nuancés. Un bleu de flamme s'envole en vapeur lillacëe, un rouge d'incendie se consume et s'évanouit en rose de chair, une pâleur d'or fond dans un brasier d'argent. Tout à coup, c'est le pur éclat frigide d'un bloc de diamant parcouru par des ondes de frissons. A regarder ces savantes illuminations qui changent l'atmosphère de la nuit, on perd la notion exacte de la matière que l'on a sous les yeux. Cette eau devenue éclairante, cette eau changeante est un feu qui jaillit, une vapeur qui s'étend, un mélange magique, réel et impalpable, complet et sans précision, de fleurs incandescentes écloses parmi les métaux en fusion.

Les perçantes projections, les feux tournants de phares, les illuminations agglomérées, toute cette surabondance de clarté des soirées de l'Exposition n'avive que certains espaces, laisse sa part à la nuit.

Les noctambules qui se satisfont de la clarté lunaire et du clignotement des

étoilas trouTent leur domaine à parcourir ici comme ailleurs. Il est des ruelles tranquilles, des avenues de promenade, des clairières à peine teintées de lueurs, où l'œil peut errer sans fatigue, où la marche peut s'attarder en rêvasserie. La foule est plus lente, le bruit des voix s*affine en rumeur dans les allées de calme jardin tracées au travers de la ville tumultueuse. C'est de là qu'il est délicieux d'entendre les phrases entrecoupées de quelque musique, une nerveuse clameur de mélodie, un cri, un sanglot ou un rire, xine vague plainte rythmée qui se précise ou s'évapore capricieusement à travers le silence de la lu-* mière.

C'est le commencement de la féerie nocturne. Voici, avec la nuit, son achève^ ment dans une apothéose d'une douceur inoubliable. Si Ton demande finalement, aux promeneurs de l'Exposition, quel spectacle a réjoui davantage leurs yeux, il est probable que presque tous désigneront l'aspect de la Seine illuminée. Pour l'imprévu de l'effet» pour le charme somptueux

et mystérieux de la couleur, rien ne peut être comparé à la triomphante apparition de la lumière sur l'eau.

L'éclat du soleil a sa beauté et son mystère. Le soleil allume toutes les surfaces, fait brûler les nuances dans un brasier, force toutes choses à une flambaison générale dans la chaleur de Tair. Et cet air surchauffé peut devenir une vapeur neutre dans laquelle les objets perdent leur véritable signification colorée : la kmtière du jour absorbe tout, enveloppe tout d^une brume transparente et tremblante.

La lumière artificielle créée dans la nuit fait chatoyer et étinceler difiiéremment ce qui l'environne. Les ombres prennent une profondeur et une douceur infinies, les clartés d'une blancheur verdâtre ont la magie lointaine des clairs de lune* Tout ce qui est proche, tout ce qui est pénétré de flamme, vit d'un éclat exalté, les architectures, les feuillages, les vêtements et les parures des femmes, les visages, les chevelures, les yeux. Tout reflet devient à son tour un foyer, où la flamme se multiplie,

se réjouit, danse en agitée, court en feu follet. L'eau surtout accepte merveilleusement cette approche lumineuse du feu.

Son élasticité, ses courants et ses remous propagent ' par mouvements incessants les égrénements de perles, les tombées de diamants, les ruissellements de pierreries. Elle rend au centuple, elle rend pour ainsi dire à l'infini ce qui lui est prêté, elle fait courir le feu de vague en vague, elle l'envoie jusque dans les recoins les plus reculés, les plus cachés de l'ombre.

L'Exposition illuminée et reflétée dans l'eau a donc un charme particulier. Le fleuve est transformé en une rue fantastique d'ombre et de lumière, traversée par des ponts éclatants, dorés et multicolores.

Tout au long, c'est la vision à l'envers d'une ville de rêve comme on en voit en certains paysages japonais, bleus de nuit et éclairés de lanternes. Les arches créent dans la profondeur de l'eau des cavernes des Mille et une nuits, où des mains invisibles de fées et de génies remuent sans

cesse des richesses fluides, de l'or, de l'argent, des métaux en fusion, des coulées d'étoiles, des poussières éclatantes de voies lactées. Sous les berges, s'enfoncent de bizarres lisières de forêts, des frondaisons tremblantes et claires chargées de fruits resplendissants. Entre les rives, dans cette cité renversée, passent les bateaux chargés de lampions bizarres, de guirlandes de verres de couleur.

Ce passage des bateaux, c'est ce qui fait arriver à son paroxysme l'agitation colorée de l'eau. Tout l'écrin se vide autour de l'embarcation, ruisselle en rubis, en topazes, en émeraudes. Des courants sombres traversent ces éblouissements. Parfois, de grandes étendues plates et huileuses, de vert clair, de bleu pâle, apparaissent comme des clairières tranquilles. Là-bas, un croisement de deux barques fait se gonfler les lames, les modèle en sculptures qui se forment et s'évaporent fugitivement et sans cesse. On croit entrevoir, identifiés à ces formes de l'eau, des corps pâmés et frissonnants, des gorges mouillées, des

chevelures dénouées, des bras qui se délient et qui se reprennent, tout un rose passage de filles de Teau, sirènes de rivière qui évoquent le rêve des poètes de la peinture et les paysages de la mer mythologique..

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