L'EXPOSITION DÉCENNALE DE LA PEINTURE
$ I. — PRAMCB
La troisième manifestation d'art de l'Exposition universelle est la Décennale, qui fait suite à la Centennale, comme la Centennaie fait suite à la Rétrospective.
La Décennale, comme la Centennaie, est logée au Grand Palais, elle embrasse dix années de production artistique pour la France et pour les pays étrangers. Mais on n'y trouvera pas le caractère de choix historique qui domine les deux autres expositions. Ici on a laissé faire les artistes, et c'est un entassement, sans classement et sans raison, tout au moins pour la France, qui occupe une énorme surface pendant
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que les nations invitées sont réduites à de petits espaces. J'ai d'abord été tenté de plaindre les artistes étrangers, mais, toute réflexion faite, ce ne sont pas eux qui sont à plaindre. On peut les voir sans fatigue, essayer de dégager le caractère de leur production.
Pour la France, il en va tout autrement.
Il n'y a pas de chemin très net pour se guider à travers les salles de la Décennale française. C'est simplement l'assemblage de onze Salons de peinture les uns à côté des autres, sans autre lien. A voir ce qui a été ainsi accepté, on comprend les réclamations qui se sont formulées en décembre et en janvier derniers. Sûrement, la plupart des oeuvres laissées dehors pouvaient être accueillies, et nombre de celles qui ont été reçues pouvaient être refusées. .On a beau chercher, on ne trouve pas la raison supérieure qui a présidé au choix, qui a fait accepter ceci, rejeter cela. C'est le nombre, et c'est l'incohérence.
Était-il donc impossible d'organiser une Décennale }
Nullement. Mais il fallait partir du même principe qui a dominé Torganisation de la Rétrospective et de la Centennale.
Tout d'abord proscrire impitoyablement les grandes toiles qui occupent chacune un pan de muraille ^ et qui sont pour beaucoup dans Tétat d'agacement, suivi d'indifférence; où vous met ce Salon des Salons.
Ensuite, moins de salles, à un seul étage (la Décennale française occupe la plus grande partie du rez-de-chaussée et du premier).
Ensuite, deux rangs de tableaux seulement.
Ensuite, et c'était la condition importante, puisque l'on avait renoncé à satisfaire tels peintres, se décider à n'en satisfaire aucun. J'entends par là qu'il fallait regarder toutes les œuvres sans se préoccuper des signatures, et se bornera recueillir les meilleurs portraits, les meilleurs paysages, les meilleurs nus, etc. En un mot, faire une exposition de bonnes peintures, et pas autre chose. Il n'y aurait pas eu cette réunion de seize cents œuvres, mais c'était le moyen de relier la Décennale et la Centennale, de montrer la tradition continuée.
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On ne l'a pas fait sans doute parce que les intérêts des Tivants sont différents des intérêts des morts, et que ce sont les intéressés eux-mêmes qui étaient chargés du soin de leurs affaires. Ils n'ont pas cherché à fixer l'histoire, mais à montrer leur travail. Néanmoins, il restera toujours l'objection qu'ils pouvaient restreindre le nombre de leurs envois, ne pas exhiber de grandes toiles, montrer leur travail sous un format réduit.
Je ne crois pas que personne puisse prouver qu^il était nécessaire d'exhiber à nouveau la Lady Godiva de M. Jules Lefebvre ; les troupeaux énormes de M. Vayson\\tSaini'Françotsd* Assise^ de M.Chartran ; le Cène^ de M. Dagnan-Bouveret ; le Moyen Age^ de M. Ehrmann ; les Christs de MM. Fournièr, Danger, Aubert; le Charles le Téméraire de M. Roybet; le Ravin de Waterloo de M. Rouffet; les illustrations de Salammbô de MM. Surandr Buffet, Thivier; les Bouches inutiles, le Saint- Quentin^ les étendues maritimes de M. Tattegrain; l'Enterrement de M. Friant; les
femmes nues ^^ M, LstUre ; la^ Uislribution desrécompetKçSf de M. Gerve^; les gra&d^ç compositious de M. Henri Martin, de M. G. Rochegrosse ; la Charge, la Revue de Châlons^ Victimes du devoir^ Huningue « de M. Détaille; et tant d'autres imtnen$^ toiles que je n'ai pas notées» et qui ocçu*pent une superficie par trop e:2(cessiyçi. Le Charles le Téméraire de M* Roybet représente au moins quatre-vingts mètres carrés. Notez encore que Ton a été chercher ot elles ont leur place définitive certaines de ces peintures* N'a-t-on pa9 été prendre au Luxembourg la Reddition d'Huningue^ de M. Détaille? Conune si les visiteurs de l'Exposition n'étaient pas aussi des visiteurs du Luxembourg I Si la raison de ces exhibitions démesurées est d'arriver bons premiers devant le jury international, comme cela se dit cpuramment, c'est un plaisant calcul, car on ne voit vraiment pas pourquoi le jury jugerait les tableaux au nombre et au métré, et même au ^décamètre.
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Une revue complète de l'exposition
décennale française ne peut donc être entreprise, non seulement parce qu'elle comporterait l'énumération et l'examen de deux mille œuvres, mais encore parce qu'elle amènerait forcément des redites.
La plupart de ces œuvres ayant figuré aux Salons annuels, ayant été décrites et commentées, très peu d'artistes ayant fait un eSbrt nouveau, une impression d'ensemble importe plus qu'une série de remarques particulières. Aussi brièvement, aussi rapidement que possible, je vais essayer de dire ce que l'on trouve au rez-de-chaussée et au premier étage du Grand Palais, pour réprésenter l'art français pendant la période décennale qui s'est écoulée entre les expositions universelles de 1889 et de 1900* Si j'ai déploré le grand nombre des toiles démesurées, décorations de musées, palais, églises, que l'on aurait pu laisser à leur place, qui exercent un vrai ravage parmi les toiles moyennes, les peintures un peu délicates, ce n'est pas seulement contre la dimension que j'en ai, c'est contre
la facture généralement adoptée pour ces oeuvres énormes. De telles surfaces de* ' vraient au moins offrir un repos à la vue et à l'esprit, donner à contempler une réalité qui ne continuerait pas la réalité de la salle d'exposition. Or, c'est précisément cet aspect de trompe-l'œil que nos peintres de grandes surfaces recherchent. S'ils ont représenté des murailles, un parquet, des étoffes, des meubles, tout cela se confondra avec les murailles, le parquet, etc., de la galerie. S'ils ont représenté un paysage, faites cette expérience de «regarder, par une fenêtre, les verdures des Champs- Elysées, elles vous apparaîtront singulièrement aérées, lumineuses, lointaines, auprès des verdures peintes. De quelle façon pénible le regard sera-t-il choqué lorsque la grande toile reproduira une scène mouvementée comme le Charles le Téméraire à Nesles^ de M. Roybet, ou les Victimes du devoir y ou la Sortie de la garnison de Huningucy de M. Détaille ? Ce n'est pas dans l'église de Nesles que. le Téméraire, bardé de fer, à cheval, fait son
efttr6e, c'est dâûs la «aile même ùù noué sommes, et nous nous reculons instinctivement de crainte d'être écrasés. Les tuyaux de pompe de M. Détaille, si l'on n'y prend garde, vont se dégorger sur nous, et les cavaliers qu'il lance au galop vont s 'abattre sur nos tètes : voici déjà les sabots des chevaux qui sortent de la toiie« Il importe peu, vraiment^ que M. Detaille soit habile à représenter exactement le cuir d'une botte ou le cuivre d'un bouton, et c'est une autre exactitude, celle qui est d'unité et d'harmonie, que nous réclamtms du peintre. De même, les chairs ven* nissées, veinées^ rasées, de M. Bouguereau, et de tant d'autres, toujours pareilles, qu'il s'agisse d'une nymphe ou d'une vierge, d'une naïade ou d'une sainte, d'une femme ou d'un jeune garçon, si elles ont la ressemblance, en cire, des chairs réelles, ne donnent jamais le volume et la forme générale des corps. C'est encore du trompel'œil. Et les portraits de M. Bonnat aussi.
Toutefois, le trompe-d'œil de M. Bonnat ne comporte probablement aucune rouerie,
c'est l'erreur continue d'un peintre qui âê définit mal l'idée de force. Comment cela se peut-il? M. Bonnat a de si beaux des* sins de Rembrandt, d'Ingres, exemples de force contenue I
Que l'on ne croie pas contradictoires ces deux désirs, d'une peinture qui ne tombe pas hors de la toile et d'une peinture massive^ Oui, les formes doivent être à un plan qui ne soit pas celui des banquettes et des cadres, et les formes doivent être pleines. En un mot comme en cent, un tableau doit représenter (ks formes solides dans une atmosphère. Un artiste comme M. Henri Martin a la préoccupation de cette atmospfaèane. M. Benjamin-Constant aussi. Leur art, ai-je besoin de le dire? se différencie de la manière de M. Détaille. M. Henri Martin, qui expose de grandes toiles, d'un symbolisme peu étnotionnant, telles que Vers l'abîmt^ Chacun sa Chimère^ aurait été bien et suffisamment représenté par V Apparition de Clémence Isaure aux troubadours ou par Sérénité^ dont l'harmonie rose et dorée est fort jolie. M. Benjamia-
Constant, qui aurait pu s'en tenir au Portrait de la reine d'Angleterre^ curieusement mis en scène avec un agréable arrangement de dentelles blanches et de rubans bleus, expose, lui aussi, une immense toile, V Entrée du Pape Urbain ii à Toulouse, Mais ces œuvres ne présentent pas des personnages en relief, vêtus comme d'étoffes véritables. Nous avons devant nous de la peinture, une peinture malheureusement sans consistance. La peinture dite spécialement décorative, qui ne veut pas de brutalité en dehors, doit comporter une solidité en dedans. Je crois que ce sont là des vérités élémentaires, trop souvent méconnues, et qui ne sont pourtant pas inventées d'aujourd'hui.
L'absence de Puvis de Chavannes à l'Exposition décennale nous prive de la valeur d'un exemple. Mais voici un peintre qui s'en tient trop souvent à la facilité de sa manière, à l'heureux tour de main qu'il possède, M. Henner, et qui nous prouve, par VÉglogue^ le Lévite dEphraîm^ le
Christ au linceul et trois Poriraits^ qu'il sait la vérité essentielle de son art. Figures et paysages composent des ensembles équilibrés infiniment savouceux, chairs denses, ciels profonds, eaux mystérieuses, lumière du soir avec son dernier resplendissement. Celui-là a senti la poésie des choses. Voyez aussi, à la Centennale, Tancienne peinture de M. Henner, un portrait de prêtre, une femme nue étendue sur rherbe, où il a une vision nette, une perception directe des réalités.
Les paysages septentrionaux de M. Cazin, un phare qui scintille au large, la route où passe le chemineau, le creux de dune où s'arrêtent les voyageurs, des gerbes, un chemin, un soir, — les paysages parisiens de Al. RafFaêlli, avec leurs défilés de personnages de la comédie sociale, et le beau portrait de jeune fille, — le portrait, de M"*' Réjane, les Algériennes, les Espagnoles, la finesse et la flamme de M. Besnard, — ce sont autant d'exemples de la science de la peinture, mis en valeur par dés personnalités d'artistes qui ont
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chacun leur vision et leur choix parmi le spectacle du monde. .
Pour M* Eugène Carrière, je croîs que devant la réunion d'osuvres qui représentent son travail de dix années, il y aura, en dehors de toutes objections, unanioûté pour reconnaître chez lui le don le plus rare : une émotion sans cesse renaissante devant la vie. Il a aussi, dit^-on, une manière, il ne veut pas voir les êtres et les choses hors d'une atmosphère très visible où les formes parfois se diluent, où les aspects colorés s'évanouissent* Soit. Mais avouez pourtant que chaque tableau de lui vous surprend comme une nouv^uté, qu'il renouvelle constamment son observation, sa forme, son expression. Il est comme tous les grands artistes, qui savent la vie inépuisable, il découvre sans cesse le caractère et la beauté de cette existence multiple qui l'environne. La force, la grandeur sont toujours présentes chez lui, tt avec quelle variété I Revoyez rassemblés, pour vous en convaincre, ces admirables fnbges : les portraits de M°** Caplain, de
laMu
M. Gabriel Séaîlles, de M"' Ménard, dû
Paul Verlaine, le Christ en Croix^ l'Étude^ le Sommeil^ le Théâtre de Belleville.
J'aurais voulu pouvoir indiquer, au cours de cette revue, la particularité par laquelle chaque artiste révèle qu'il a une vision de la vie. Les lois de la peinture admises, il y a rinfîni de la sensibilité, une liberté absolue, des nuances qui ne seront jamais épuisées. Le réel s'offre à toutes les compréhensions de l'esprit. Combien peu de peintres se livrent à ce grand courant, qui les emporterait au large de l'existence ! Et combien d'autres, nombreux^ restent hésitants, inquiets de je ne sais quelles trouvailles de sujets, alors que les spectacles, les expressions apparaissent, disparaissent, font place à d'autres en une succession d'images éphémères et continues? Regar^ der et comprendre, dans la mesure de ses forces, regarder et comprendre avec le regret de la minute fugitive déjà passée, et rivresse du moment que Ton va vivre, c'est toute la vie de l'artiste, c'est toute
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la vie de rhomme. Mais il faut nous hâter vers les œuvres exposées.
Il en est une, nouvelle, de M. Charles Cottet, qui témoigne d'une belle volonté.
C'est le Jour de la saint Jean (procession à P/ott^a5/tf/-Z)aoM/a5).Visiblement,M. Charles Cottet veut alléger sa peinture, clarifier sa couleur. Il y a, dans la foule qu'il a représentée, la vérité des types et des expressions, et une savante répartition de lumière et d'ombre par ces Jeunes filles en robes blanches, en bonnets rouges, verts, ces bannières éclairées par un doux soleil, ces spectateurs dans l'ombre des arbres. Il reste à rendre les formes moins fixes, et c'est encore une difficulté de la peinture, art infiniment complexe, terriblement ardu.
M. Charles Cottet expose également son triptyque du Repas cT adieu ^ son Deuil marin^ son Vieux Cheval et un joli Soir dans le port que Ton n'avait pas encore vu, je crois. Mais la Procession me parait son plus grand effort.
De M. Emile Wery, nous revoyons les peintures qui l'ont conduit à. son Amster-
dam du Salon de cette année, depuis la Fille de Penmarch, si grave, jusqu'au Retour d'école à Plougastel^ si fleuri. Parmi ceux qui manifestent une intelligence ardente à exprimer les spectacles de la vie et de la mer, des champs ou de la rue, nous retrouvons M. Jules Adler, avec les La%; M. RoU, avec ses Ouvriers de la terre (M. RoU a, de plus, une exposition très variée, la Fête du pont Alexandre iii^ des Taureaux^ V Enfant au poney). Puis les Lm^tturs^ le Cirque forain^ de M. Lucien Simon; les Moissonneurs^ de M. Lhermitte; les Mendiants^ de M. Besson; les Saltim^ banques, de M. Ibels; l'Embarquement de bestiaux^ de M. Guignard ; les belles scènes pyrénéennes de M. Gustave Colin; la Promenade des Sœurs, de M"* Marie Duhem ;r£^:c- Vb/o, de M. Henri Royer; les Baigneurs, de M"* Dufau; les Toreros, de M. Richon-Brunet. Dans un ordre d'idées tout différent : le silence des chambres d'autrefois, la vie d'hier changée en décor de musée, avec ce caractère tressaillant, tragique même, que sait parfois y
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mettre M. Maurice Lobte. D^autre& intérieurs encore, charmants, gracieux ou mélancoliques, de MM. Jeanniot, Guignet, Lucas, Lecomte, Truchet, J. Bail, Sabatté, Lomont (dont la Dentellière est tout à fait exquise), Prinet, Paul Thomas..
En regard dès scènes de la yie contemporaine» mettez les scènes historiques, vous constaterez une diminution sensible. L'imagerie, le costume, l'anecdote, trop souvent remplacent la réflexion, le goût vif de la vérité. Il faut être un grand poète de la peinture, un visionnaire du passé pour évoquer la vie disparue de l'histoire. M. Rouault, tout au moins, prouve un goût sûr, une imagination vive, avec/^sMs parmi les docteurs. Chez M. Jean-Paul Laurens, il y a parfois une sévérité, une âpreté, et parfois aussi une banalité affligeante. De M. Hofïbauer, une évocation des Gueux est dramatique. De l'histoire, passez à une peinture satirique et philosophique, vous trouverez M, Jean Veber avec l'Or, Conte 4^ fies^ V Homme aux poupéeê.
Le portrait a les représentants que vous connaissez. Jai indiqué le portrait de la reine d'Angleterre, de M. Benjamin-Constant, naturellement très en vue. Ne négligez pas, toutefois, le portrait de M"* Emma Çaivé, celui de M"* Laugier, moins d'apparat, plus solides, et le portrait des deux fils de l'artiste, qui prend une signiJScation si triste et si touchante depuis que la mort a séparé ceux qui étaient ainsi unis. J'ai dit souvent la valeur grande des physionomies étudiées par M. Ferdinand Humbert. M. Jacques Blanche reste au premier rang de ceux qui savent voir la délicatesse, la nuance particulière d'un visage : c'est un peintre très harmonieux, sans tapage, dans les six portraits qu'il expose, parmi lesqueU il y a la réunion vraiment pittoresque de la famille du pein*tre Thaulow, et ce beau portrait de femme d'expression si profonde, les yeux et la bouche d'un si joli accord, une ironie tempérée par la bonté, un sourire, peut-être.
Les portraits de femmes de M. Âman-
Jean ont une grâce spéciale, un doux rayonnement de couleurs dans l'ombre grise.
Ceux de M. Ernest Laurent sont d'une tranquille vérité. Ceux de M. La Gandara sont singuliers et nerveux. M. Maxime Faivre est l'auteur d'un très joli portrait, et son homoijyme, M. Abel Faivre,. aussi.
Il y a toujours un grand fracas chez M. Caxolus Duran, qui a par trop oublié qu'il est l'auteur de V Assassiné et de l'Homme endormi^ de la Centennale. Plusieurs peintres ont fixé d'excellentes images de leur père, de leur mère : MM. Tardieu, Marec, Duvocelle, Léon Félix, Brault, et j'aime beaucoup l'Octogénaire^ de M"* Condé- Gonzalez, comme j'ai plaisir à retrouver un souple portrait de femme de M. Tony Robert-Fleury, et les fins portraits de M. Raphaël CoUin, qui est aussi le tendre et harmonieux décorateur d'Au bord de la mer. Mais je veux nommer encore, parmi les portraitistes, MM. René Ménard, Desvallières, Gervex, Berton, Dubufe, Cayron, de Monvel, L. Stevens, Breauté, Tournés, Bordés,^ Baschet, Wencker, Desboutin,
Leroy, Chabas, Calbet, Rixens, Lerolle, Paul Dilbpîs et M. Hébert qui a fait, entre autres portraits, celui d'une femme en deuil, d'une finesse d'expression, d'une force délicate, tout à fait remarquables.
Cest un délicieux paysagiste que M. Ary Renan : sur ses petites toiles, il fait tenir la grandeur de la nature et la profondeur du rêve, et même sans figures légendaires, les roches moroses, battues par les flots frais, vous raconteraient l'âge ancien et le mystère permanent du monde. Il y a aussi quelque chose d^immuable et de profond dans la manière parfois trop égale et terne de M. Auguste Pointelin, et j'ai respiré un air libre devant les plaines et Jes horizons qu'il anime d'une nuée lumineuse, d'un arbre chagrin, d'un furtif éclat de ruisseau, d'un silencieux lever de lune. Il y a de cette poésie des heures cendrées chez M. Albert Gosselin : Bords du Lotngj Lever de lune; chez M. Dauchez : les Brûleurs de goémon; chez M. René Ménard : Harmonie du soir,, M. Harpignies, qui a précédé ceux-ci, aime
aussi la lumièrô grise sur les yefdures, et nous trouverions encore des artistes plus ou moins crépusculaires, amoureux des lueurs du soir, des vieilles maisons, des pierres vert-de-grisées, des feuilles mortes, MM. Pierre Lagarde, Meslé, Enders,Wallet, Billotte, Moreau-Nélaton, Henri Duhem, M"' Marie Duhem,
Par contre, d'autres sont anxieux d'exprimer la clarté, aussi mystérieuse et fantasmagorique que l'ombre : MM. Petitjean, Eliot, Gagliardini, Montenard, Masure...
Mais il y a une variété infinie de paysagistes, épris de toutes les régions^ de toutes les heures. J'ai souvent dit la sincère rusticité de M. Emile Barau, de M. Victor Binet, le chienne des prairies de M. Quost, les francs modelés de terrains de M. Guillemet, la prestesse des paysages parisiens de M. Cagniard, de M. Luigi Loir. Je veux signaler encore le Jardin des Invalides^ de M. Dagnaux, les barques de M. Le Gout- Gérard, les toiles de MM. Camille Dufour, Jan Monchablon, Adrien Démonta Jules Breton^ Le Liepvre, A. Smitk, BariUot,
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Guignard, Hareuz, Morlot, Ravanne, Damoye, Réalier-Dumas. J'allais oublier MM.
Diûet, Iwill, Olive, — et ZiemI J'en oublie d'autres, c'est certain^ mais aussi, ils sont trop, et je suis seul.
Que je ne termine pas ce chapitre, du moins, sans faire savoir que, parmi les toiles nouvelles, il y en a une de M. Da* gnan-Bouveret : Consolatrix afflictorum^ une madone entourée d'anges et de souffreteux, au fond des bois, une madone verte comme les feuilles, et qui est conçue en vue d'un effet artificiel comme le Christ de la Cène^ sur lequel je me suis déjà expliqué en un compte-rendu de Salon.
M« Dagnan-Bouveret me parait là tout à fait en dehors de sa voie, et je préfère à ces féeries froides les toiles où il met sa prudence et son application. C'est une toile nouvelle aussi que le portrait du pape Léon xiti, de M. Chartran, qui n'a pas apporté, j'en suis sûr, une intention de caricature à peindre son modèle, mais la caricature y est tout de même, et lamentable, toujours par désir d'effet.
En somme, s'il est nécessaire de formuler un jugement d'ensemble sur l'exposition décennale française, on peut se satisfaire, non de la faconde encombrante de la plupart des grandes toiles, mais du langage fin, nuancé, retenu, que parlent nombre d'œuvres. L'habileté matérielle ne fait pas défaut. Ce qui est rare, ce qui a toujours été rare, d'ailleurs, c'est la coordination par l'esprit des éléments d'observation et d'exécution employés. Ce qu'il faut encore et toujours demander à nos peintres, c'est d'aimer la peinture, cela va de soi, c'est aussi de ne pas tant se tracasser des sujets et des intentions, et de s'abandonner à la vie.
§ n. — ITALIE
Quittant la France, je vais tout d'abord au pays glorieux de lapeinture, je m'oriente vers Rome, Florence, Venise, Parme, Gènes, Naples, Sienne, Pise, toutes ces villes qui ont leur grande signification par
les noms de leurs artistes, par les chefsd'œuvre qui sont nés d'elles, par leurs palais, leurs musées, où se perpétue la vie du passé. Retrouverons-nous un peu de la grande force épanouie, de l'expression savante et profonde, de la fierté humaine, un peu du printemps fleuri et de Tété mûrissant, beauté et grandeur des siècles pendant lesquels l'Italie a rayonné sur l'Europe? Nous savons d'avance le résultat de notre visite. La civilisation gréco-latine ne s'est pas ranimée juste à point pour notre Exposition universelle. Ici, comme ailleurs, nous devons renoncer à découvrir et à admirer un ensemble. Ici, comme ailleurs, les efforts sont morcelés, la vie nationale n'est pas exprimée par l'art, nous ne verrons que les produits d'une manière qui tend à s'universaliser, et qui est l'image de la période cosmopolite créée par la science et l'industrie modernes.
En Italie, en Espagne, en Portugal, cette manière même est affaiblie, et je crois distinguer une fatigue et une indifférence à travers les toiles à grand spectacle, les
aoeodotes démesuréme&t cafléaè, les geortillesses sucrées des tableaux de genre. La satisfaction sera de rencontrer, çà et là»
un artiste qui se satisfait d'un pittoresque local et qui s'inquiète de traduire des émotions humaines par des formes et des harmonies.
M . Dominique Morelli est insuffisammtfit représenté par le Christ au désert M. Barthélémy Bezzi est un charmant observateur de la vie de la rue dans son Marché aux poissons. M. Philippe Carcano, avec la Rér colt€ de lûats^ la Campagne de Asiago^ peut être choisi comme exemple parmi les paysagistes seCs et brillants de la péninsule. M. Pie Joris consacre habituellement son ingéniosité à représenter des scènes religieuses, et voici un Jeudi saine et une Octave de la Fête-Dieu c^ui ont Tintèrèt de mise en scène du catholicisme théâtral de Rome* M. Lionello Balestrieri a peint fortement une réunion de jeunes gens occupés en une séance de musique. M. Boldini, exécutant nerveux, agit sur nos nerfs par des portraits de facture habile «t saccadée, de
formes aiguis et coupantes, de ëobre colo* ris compromis par des zig-zags de brosse. U aligne ainsi, avec la nléme expression ten* due et crispée, une Dame, la Princesse Eulalie, Jtf- Schneider, M. Whistler, M. de Montesquiou-Fezensac.
Mais avec M. Boldini, qui ajoute à sa mimique italienne une manière d'artiste cosmopolite, adroit, en dehors, nous paraissons quitter ritalie. Nous y revenons avec M. Michetti qui expose deux grandes œuvres, sortes de fresques où il a représenté le défilé des Estropiés et la procession des Ser^n/s. Ce n'est plus l'ancien Michetti, aux tableaux de genre pailletés et étincelants. Son art d'aujourd'hui est apaisé, de tons neutres, de légers frottis de couleurs, et il l'emploie à montrer d'abord une foule lamentable qui exhibe dés moignotis, des plaies, des stigmates, des sourires d'idiots, et qui sont en marche, par un sinistre chemin cf eux, vers la ville et vers la cathédrale, pendant que deux taureaux superbes se dressent sur le talus, ea pleine lumière. La seconde oeuvre met
en route des femmes, des fillettes, des jeunes garçons tenant en leurs mains, portant à leurs poignets, à leurs cols, des serpents qui frétillent. C'est pour obtenir d'heureuses couches aux femmes enceintes que tous ces gens défilent ainsi devant un orchestre forain. Dans l'une et dans l'autre œuvre, il y a de bons fragments, de fines harmonies de grisaille, mais la forme générale manque, on garde une impression de toiles démesurées insuffisamment remplies.
L'originalité de l'exposition italienne est chez Giovanni Segantini^ né en 1858, dans le Tyrol autrichien, de parents italiens, mort le 29 septembre 1899 au mont Schaafberg, dans TEngadine, où il s'était retiré pour peindre les spectacles de la montagne.
L'œuvre qu'il a laissée est plus qu'une promesse. On croit voir, par ses dessins, par ses premières toiles, qu'il est parti de J.-F. Millet, qu'il a épousé la même conception de vie paysanne, des silhouettes bien visibles dans l'étendue, du silence solennel de la caxnpagne, de l'importance
d'apparition de l'animal, de là signifîca*tion d'un arbre isolé, d'un objet dressé au milieu d'un champ. Mais assez vite, il a trouvé du nouveau. II a été le chercher, il est vrai, à trois mille mètres d'altitude, mais personne, avant lui, n'avait encore représenté, avec autant de force et de poésie, les aspects des sommets, la fin de l'herbe, les creux emplis d'eau limpide, la solitude pétrée, les convulsions immobilisées du règne minéraL II a, par rencontre^ une peinture divisée comme celle des néoimpressionnistes , entassée et sculptée comme celle de Vincent Van Gogh, avec des linéaments, des tournoiements, des enroulements, qui s'efforcent de suivre les mouvements des terrains, les structures des rocs, les formes des nuages, les irradiations des aurores. Les animaux qui errent parmi ces paysages, les êtres humains qui les accompagnent, ont de la gravité et de la stupeur des pierres environnantes.
Parfois, le goût des symboles se glisse inutilement parmi ces scènes de nature, mais lorsque Segantini s'acharne de toute sa
force de vision directe, il arrite à s'empftrer des choses, il conquiert une lumière frigide et légère. La mort a trop tôt interrompu son œuvre.
§ in, — ESPAGNE
Il est vrai, comme on l'avait annoncé, que les envois de M. Zuloaga ont été refusés par le jury de la section espagnole. On cherche en vain la cause d'une telle expulsion. M. Zuloaga est un vrai artiste d'Espagne, dans la tradition de peinture noire et solide de certains grands peintres de son pays, et on pouvait accueillir ici les figures remarquées à nos Salons annuels.
Auprès de lui, M. Raimundo de Madrazo, présent avec quatre portraits blancs, éclatants, durs, une femme nue minaudière, une Partie de volant qui rappelle mal les réunions finement mises en scène dans des parcs par les peintres français du xviii* siècle, — auprès de M. Zuloaga, dis-je, M. Madrazo est un Espagnol apprivoisé, à la mode de partout, mais il est sans doute
portraitiste réputé, admiré de ses modèles.
Je vois aussi que des murailles sont prises par des toiles immenses, drames tumultueux, paysages vides, anecdotes puériles, figures banales, où le promeneur se désole de ne pas reconnaître le farouche génie, la force secrète parée de grâce hautaine, qui ont animé les maîtres de la peinture espagnole.
Il y a une tradition de fortunysme chez M. Ricardo Arredondo y Calmacfae, qui multiplie les traits secs et fait papilloter les couleurs dans le Déjeuner aujardin^ la Maison du bateau à Tolède^ le Palais d'Hermosilla à Tolède j les Moulins de la vieille à Tolède, — chez M. Pablo Salinas, qui a minutieusement élaboré la petite scène : A la santé des époux, — chez M. Vicenta de Paredes, qui emploie toute son ingéniosité à représenter Ibl Jeunesse de Louis xy. Mais Fortuny, qui se sauvait à force d'adresse et de raffinement, est un type parfait de peintre de décadence qui ne saurait sans graves inconvénients devenir chef d'école.
D'ailleurs, il en est de sa manière comme
de toutes tts manières, et le fortunysme sans Fortuny n'a vraiment aucune raison d'être. A ces jeux inutiles, je préfère les études très appliquées de M. Jaime Morera, qui essaie de conquérir les aspects terribles des hauts sommets : Pics de la Navarre^ Têtes de fer^ Glaciers^ les Arbustes de la montagne^ Brouillard dans la montagne^ — je préfère les paTsagm attentivement étudiés par M. Âurelîaaa de Beruette : Rive du Tage à Tolède ^ Vue cAs»
montagnes du Guadarrama^ Environs de Tolède. I
L'Espagne revit aussi dans les scènes de son grand roman national et humain, le Don Quichotte y interprété par M. José . Jimenez Âranda et par M. José Moreno Carbonero. La peinture de M. José Pinazo Martinez est durement découpée, tous les objets et toutes les figures qu'atteint la lumière dans ses deux toiles : Le Ban et Le voilà^ ont un éclat métallique, mais les visages, d'expressions caractéristiques, sont intelligemment scrutés. Les Ivrognes de M. Antonio Fabrés rappellent sans pas-
tiche, avec un sentiment moderne et une solide facture personnelle, les Buveurs de Velazquez.
Voici encore, dans cette manière libre et mouvementée, les toiles de M. Joaquin Sorolla y Bastida : Cousant la voile, Le Repas dans la barque, Triste Héritage^ Le Bain, Caroubier, Une Cale. Une lumière vive parcourt Tair léger, les êtres ont des mouvements souples, l'artiste aime la vie en dehors, le soleil, les joies populaires, le souffle frais du large. Il me parait s'être exprimé surtout avec le Bain, l'enfant rapporté à sa mère, le drap qui va le recevoir tout enflé par la brise, comme les voiles des barques sur l'eau dansante.
M. Santiago Rusinol, très différent, figure par les Jardins de Grenade une humeur réfléchie, amoureuse de lignes calmes et de silence, apte à discerner la poésie particulière de la nature façonnée par l'homme, l'aspect rigide d'architecture que prennent les charmilles changées en murailles, les arbres taillés en cônes et en dômes, toute
cette verdure palpitante et aérée condamnée au silence et à Timmobilité sous Tardeur funèbre du soleil.
M. Ramon Casas est un portraitiste fin et ferme de M"* E. C. en robe bleu ardoise, et il quitte, je crois bien, Barcelone pour la butte Montmartre lorsqu'il représente M. Erik Satie, tout de noir vêtu, binocle sur le nez, l'air trop perspicace et gouailleur, comme il convient à un flâneur de la rue Lepic. Après tout, peut-^tre y aH-il une rue Lepic à Barcelone.
M. Daniel Vierge est présent avec : Obole au travail. Courses de taureaux au village.
Guerre franco-allemande. Quatre éventails.
Celui-là est un grand artiste, de dessin exact et mouvementé, de pénétration rare, d'exprefision infiniment variée* Son œuvre d'illustrateur aurait dû être réunie dans une salle, elle aurait été pour l'Espagne une parure incomparable.