V. — ALLEMAGNE
Les œuvres allemandes sont exposées dans un milieu allemand, de tapis, de tentures, de frises, de lourdes colonnes tache-
tées de blanc et de noir, avec deux petits retraits où la lumière a été raréfiée pour créer une atmosphère mystérieuse autour de quelques œuvres de choix. L'un de ces retraits est occupé par M. Franz von Lenbach, qui est, comme on le sait, portraitiste réputé, et qui expose, avec son propre portrait et celui de sa petite fille, les portraits de l'historien Mommsen, de l'explorateur Nansen, d'une cantatrice de Munich, d'une femme accoudée, d'une petite fille en rouge. La peinture de Lenbach est une peinture travaillée, usée, ancienne, cuite et recuite, on a sous les yeux une sorte de gratin creusé, raviné, roussi au four, qui fait songer aux vieux tableaux trop vernis et non aux images directes de la vie. Une telle exposition tendrait surtout à prouver que l'art allemand procède du musée, s'entête à une mixture d'Holbein desséché avec Rembrandt appauvri. Ici, le procédé donne tout ce qu'il peut donner par un portrait comme celui de Mommsen, ridé, parcheminé, la vie réfugiée dans les regards aigus, l'historien changé en une sorte de
forcier éclairé par une lueur de sabbat.
II est regrettable qu'un art plus libre ne soit pas davantage représenté. Je ne vois de M. Max Liebermann, par exemple, qu'une seule toile, la Femme aux chèvres^ insuffisante pour donner une idée de la carrière la plus laborieuse et la plus honorable, et pour faire apprécier l'heureuse influence d'un artiste, qui, précisément, s'opposa à l'art purement traditionnel et prêcha d'exemple le retour à la nature. M. Wilhelm Leibl ne peut, non plus, faire apprécier son art obstiné, précis, appuyé, avec son seul envoi : Dans une petite ville. Il aurait fallu ici quelques-uns de ses beaux portraits de paysans.
M. Adolphe Menzel n'a envoy-é que deux gouaches. L'une, En chemin de fer^ est vulgaire et désagréable au possible; l'autre. Pâtisserie à Kissingen^ est une petite mierveille dans le genre de l'observation railleuse, de l'humour féroce, du rendu spirituel des physionomies, des attitudes, des objets. Je ne crois pas me tromper en voyant là, dans ces quelques centimètres
carrés emplis d'une vie si remuante, une extraordinaire image de la vie extérieure allemande. Pour M. Gebhardt, célèbre par ses représentations d^épisodes de la vie du Christ, sa Résurrection de La:^are est un assez pauvre tableau de genre. M. de Uhde, qui est meilleur peintre, et qui fît sensation k Paris il y a une quinzaine d'années, expose une Naissance du Christ sagement ordonnée, peu émouvante.
Avec M. Franz Stûck et ses trois œuvres :
Bacchanale, la Guerre, Étude, nous sommes en présence d'une peinture musclée, issue encore des musées, ressouvenir deRaphaêl, de Rubens, et de Daumier. Il y a là une tendance évidente, une application au re* commencement, et nous pouvons en dé* duire l'absence d'imagination picturale devant la vie. Cherchez bien, la force et le charme de la peinture manquent à Fart allemand, vous le trouverez attentif ou guilleret, pesant ou sentimental, mais vous ne le trouverez pas harmonieux et fluide, Itrdent et souple, lumineux et vivant. Il se perd beaucoup, d'ailleurs, dans l'anecdote.
A côté d'un grand observateur de mœurs comme Menzel, combien de froids arrangements tels que le Quartier juif^ de M. LudwigKnaus ; la Ménagerie^ deM. Paul, Meyerheim; le Branle^ de M. F. A. de Kaulbach. Si le nouvel art de l'Allemagne peut délaisser toutes ces puérilités et s'éprendre des réalités, il se sauvera. Il y a quelques toiles où se marque bien le désir d'échapper aux redites du pastiche et aux insipidités de l'historiette : Une «Scène de rue^ la nuit, la pluie, une ruelle, une boutique éclairée, de M. Friedrich Kallmorgen ; l'Eglise de Saint-Jean^ à Munich^ de M. G. Kuehl ; le Joueur d^ accordéon^ de M.
Janssen; le Départ du marin^ de M. Hans Bartels; le Paysage^ de M. Toni Stadler; le Jour des morts, de M. Franz Skarbina; la Vieille Ville de Hollande ^ de M. Hans Herrmann; un Intérieur Jlamand, de M. A.
Stremel; la Danse, de M. C. Bantzer; la.
Rue d'une petite ville, de M. Max Fritz.
. Tout cela est présidé par un portrait de l'empereur d'Allemagne, peint officiellement par xM. Max Koner, en capote
grise à revers rouge, la croix de fer au col.