DE PARIS A BERLIN
10 Janvier 1897.
L'exposition, galerie Durand-Ruel, d'une trentaine de toiles d'Edouard Manet, parmi lesquelles le Déjeuner sur F herbe, la Femme en costume cFespaday la Chanteuse des rues^ m'amène, et en amène bien d'autres, à formuler les réflexions suivantes sur un sujet assez important.
Ce sujet est l'attitude de l'Administration des Beaux-Arts vis-à-vis des artistes nouveaux.
Depuis un siècle (car il s'agit de réflexions d'ordre général), l'administration, en France, est probablement chargée de représenter la majorité, et il faut bien re-
connaître qu'elle la représente trop. La majorité, en art, représente le goût moyen, et la définition est modérée. Cette majorité, par un phénomène d'entendement et d'éducation qu'il suffit de constater, accepte la beauté de l'art du passé, ne proteste pas contre les œuvres des musées, et même les admire, établit la loi en acceptant le fait accompli. Mais, s'il s'agit de juger la production nouvelle, celle qui s'ajoute à la tradition, qui continue le passé, cette même majorité avoue son incertitude, confesse son erreur, crée la mode, acclame l'habileté ou l'insignifiance, préfère Delaroche à Delacroix, Meissonîer à Millet, Cabanel à Manet.
Quelques années après ces maladies de Tengouement, après ces apothéoses du factice, la vérité réapparaît, se fait jour, on ne sait comment, par la seule force qui est en elle, reprend tranquillement sa place, et tout ce qui n'était qu'apparence s'effondre migérablement.
C'est l'histoire de tous les instants, en notre temps de lutte sociale, où chacun
combat contre tous. Il serait facile d'en apporter de nombreuses preuves par de simples biographies de grands artistes de ce temps.
Là, nous nous trouvons en présence de rÉtat, représentant de tous, et de son Administration déléguée. '
Cette Administration, que doit-elle faire ?
et que va-t-elle faire? Se mettre à la remorque d' « aujourd'hui » ou prévoir t demain » ? Voudra-t-elle faire œuvre de mode, qui dure une minute, ou faire œuvre d'histoire, qui dure les siècles?
Il semble que l'hésitation ne soit pas possible.
En effet, il n'y a pas eu d'hésitation : on s*est trop souvent mis à la remorque, on a presque toujours fait œuvre de mode.
Choisissons deux périodes, deux exemples.
Quelle fut l'attitude de l'Administration, du comité directeur des Musées, vis-à-vis des artistes qui créèrent l'école de paysage de i83o?Le musée du Luxembourg a possédé quelques-unes de leurs œuvres, qui
sont aujourd'hui au Louvre. Mais personne ne viendra dire que ces œuvres sont en quantité suffisante et de qualité supérieure, au point de raconter l'histoire du glorieux temps qui les a produites. Où est-elle donc, cette histoire? Elle est, pour la plus grande partie, en Amérique, et pour une autre partie, dans des collections particulières, qui s'en iront, elles aussi, en Amérique. Nous possédons quelques tableaux de Corot, les uns charmants, enipreints d'émouvante poésie, les autres inférieurs. Nous avons trois ou quatre tableaux de Millet, qui seraient intéressants dans un ensemble (je ne parle pas du dernier acheté, faux ou médiocre), mais qui ne sauraient donner, à eux quatre, une idée de Millet. Tout l'essentiel de l'œuvre de Corot, ses plus belles, ses plus harmonieuses pages, et tout l'essentiel de l'œuvre de Millet, évocation de notre sol, de nos gens, nous pourrions l'avoir aussi. Au temps où les artistes vivaient, à quoi songeaient donc les représentants administratifs de l'État français? Qui encouragea les débuts de Corot? Qui aida Millet?
Et Tadmirable Daumier, aussi grand peintre que grand dessinateur et caricaturiste historien, qui s^avisa de sa peinture? Personne.
C'était une leçon, et une forte leçon, la gloire donnée à tous ces dédaignés par To* pinion publique en retard, et qui fait, en somme, loyalement son métier d* opinion en ne venant aux choses que lorsqu'elle conmience à les comprendre. Mais il y avait une autre opinion, en avance, celle-là. Delacroix, Corot, Millet, Daumier, avaient leurs admirateurs, leurs amateurs, pas toujours très fortunés, et qui leur payaient à peu près le prix de leur temps, le prix de leur vie, leurs dessins, leurs esquisses, leurs tableaux de chevalet. Mettons que cela soit suffisant, que l'artiste ne demande pas, nait pas à demander d'autre rémunération : c'est admissible. Mais encore, et à plus forte raison, pourquoi l'Etal n'était-il pas parmi ces amateurs amis, si bien accueillis ? Pourquoi était-il avec l'opinion en retard, au lieu d'être avec l'opinion en avance ?
Quelques années se passent, la même situation revient. Tout un groupe d'ardents
artîstes, révolutionnaires comme leurs prédécesseurs, reçoit le même accueil, que disje? reçoit un pire accueil. Pour rester dans le sujet et ne pas refaire une histoire connue, où sont les tableaux d'Edouard Manet, de Degas, de Claude Monet, de Paul Cézanne, de Renoir, de Pissarro, recueillis par l'Administration des Beaux-Arts, réservés pour le musée de Tavenir ? C'est à grand'peine si V Olympia a pu entrer au Luxembourg, et le même Luxembourg ne doit qu'au legs Caillebotte de ne pas être privé dé tout résumé de cette nouvelle admirable période d'art. C'est également en Amérique que les futurs historiens de notre siècle devront aller s'enquérir.
Avant les deux circonstances où elle a eu la main forcée, l'Administration ne s'était jamais informée de ces artistes de notre temps qui vivaient solitaires, enfermés dans leur œuvre. Depuis, elle s'est émue, elle est allée au-devant de Renoir, de Whistler, de Carrière... Qu'elle ne reste pas en chemin, qu'elle craigne, pour l'avenir, d'apparaître timide et ignorante, parce
qu'elle aura craint de s'opposer à une opinion régnante, à la mode qui régit les Salons annuels et les petites chapelles mondaines. Le directeur du musée de Berlin, M. von Tschudi, lui donne l'exemple, et, mieux que nos généraux de 1870, nos peintres entrent dans la capitale de l'Allemagne. Il y a trois mois, un^ admirable tableau : Dans la serre, où Edouard Manet réalisa le style moderne, était acquis par M. ;von Tschudi. Il y a quelques jours, cette peinture de sourde et rare somptuosité : Femmes causant^ de Degas, et ce paysage de pure lumière : Vue de Vetheuil^ de Monet, allaient rejoindre le tableau de Manet parti en éclaireur. De telles conquêtes sont fructueuses, font plus que la politique pour le triomphe de la raison et de la beauté, et pour la paix du monde.
Cest la belle et forte lutte de l'émulation.
Sait-on cela aux Beaux- Arts ? Oui, sans doute. Sait-on aussi qu'à Dresde, à Munich, des œuvres de Rodin, Carrière, RaffaôUi, et d'autres peut-être que j'ignore, ont été acquises, placées aux musées. Et sait-on
encore la présence à Paris de ces deux chetsd'œuvre : la Femme en espada, souple, vivante, rayonnante de jeunesse, et la Chanteuse des rueSy magnifique de sobre peinture, de juste mouvement, et d'expression belle et douloureuse, inoubliable ? Sait-on que ces deux toiles, qui devraient être à la France, qui font partie de l'histoire de la peinture française, risquent d'aller à l'Amérique, à l'Allemagne, si personne, ici, n'a le pouvoir de les retenir. On les achètera plus cher que ne les aurait vendues Manet, en 1862. Qu'y faire? C'est devenu valeur marchande, enjeu de spéculation. A qui la faute? Et l'Administration d'aujourd'hui n'est-elle pas pour réparer les tristes bévues, les lourdes fautes de l'Administration d'hier? Je demande nettement, sans m'embarrasser d'aucunes considérations autres, que ces deux chefs-d'œuvre de Manet soient acquis par le Louvre.
S'il y a indifférence et refus, c'est le présage d'une continuation d'hostilités contre les artistes qui surgiront demain. S'il est déclaré que nos richesses artistiques accom-
plissent une œuvre bonne à New- York, à Boston, à Berlin, c'est une opinion qui est défendable. Mais si elle est admise, c'est la liberté de la lutte pour Part qui est proclamée et c'est, logiquement, Tarrôt de mort de l'Administration des Beaux-Arts.
Car elle ne saurait avoir pour mission de rester neutre lorsqu'il s'agit de l'art véridique et original, et de se révéler agissante seulement lorsqu'il s'agit de favoriser l'ordinaire et le médiocre. Au moins, qu'elle laisse aller les combattants sur le champ de bataille international.