I. — SIGNIFICATION IDEALE DES SALONS
Les crises politiques, les événements parlementaires, l'appréhension de l'avenir, l'agitation du monde des affaires, la vie de perpétuelle inquiétude de la foule, n'empêchent pas que l'art n'ait ses journées annuelles.
Cette fête du vernissage, fort comique à certains égards, comme toutes les scènes de comédie sociale où se pavanent les vanités, où se manifeste l'enragé désir de paraître, est néanmoins intéressante, et même
touchante, à d'autres points de vue. Or, c'est peut-être bien se tromper que de regarder avec dédain toutes les manifestations de la vie publique, et même celles qui relèvent particulièrement des mœurs et des modes parisiennes. Il y a toujours plusieurs causes aux déplacements de public, et mieux vaut, après tout, se prononcer pour la cause supérieure, si on peut arriver à l'entrevoir. Ici, il semble qu'elle doive exister.
Sans aucun doute, Touverture du Salon signifie une accalmie, et, malgré les ressemblances de la figuration et des allures, le prétexte qui détermine la réunion est tout de même d'ordre plus relevé que pour les séances du concours hippique ou la réunion du Grand Prix de Paris, par exemple.
C'est, malgré tout, une pure idée, une fa« çon d'abstraction, une convention d'idéal, si l'on veut, qui fait que tous ces gens se mettent en route et se trouvent exacts au ren dez-vous.
J'entends bien, et je redirai moi-même ce que j'indiquais tout à l'heure, qu'il y a l'obéissance à un décret de la mode, un
4é3ir =d,e, pvpmQQade, et la fièvre, de toilette nQuyelle qui anime la femme. 11 y a aussi llinférèt : où ne Je trouve-t-op pas, cet intérêt, vabsoluoient nécessaire à Taction, à l^.yie ? JVlais eu supposant qu'il n'y ait que ces raisons pour r^ssepibler les foules des vernissages, il n'en resterait pas moins la raison idéale et mystérieuse, Tordre obscur .auquel tQus obéiraient alo^s .sans Iç, savoir, ^ qui leur, est: donné .par TArt^ c'est-à-dire par la plus subtile et la plus durable éniajji^tioi^.de. la pensée humaine, p^r cette pensée que rend visible l'œuvre plastique, r^Fplant p^r^Qç appariticm mênie la vérité .qu'explique le .livre et que chante la musique, , ... ^ , ..... .
Youl«s-you^ ;tp,ut 4ç $uite Ja preuvç que ce^, Ipules . se dérangent pour. une raison supérieure ? Elle vous sera donnée par le .spçctacle lui même, et à preniière vision.
Il n'y a pas seulement la signification
4'ensernble du labeur représenté . par .. le
Salon. Il estuae œuvre qui; vaut d'être, citée
à part, pour^miçux^établii: cette mystérieuse
et certaine influence de l'Art indiquée tout i rheure. C'est l'œuvre de Puvis de Chavannes : les cinq Panneaux pour la décoration de la Bibliothèque de la pille de Boston. Elle peut être tout d'abord choisie comme le thème véritablement supérieur de cette courte démonstration.
D'une façon absolue, M. Puvis de Chavannes dit aux visiteurs ce qu'est le rôle de Part.
Ce rôle, c'est de tout faire apparaître en une image.
Les sujets ici choisis : l'Astronomie, l'Histoire, Homère, Eschyle, Virgile, se présentent immédiatement aux yeux et à l'esprit comme des résumés indéniables. Il a fallu que l'humanité vécût, observât, pensât, agît, pendant des siècles y pour que ces images fussent aujourd'hui possibles, pour que le peintre pût créer ces pages si complètes.
A mesure que l'on regarde, que Ton pénètre dans ces savantes compositions, on s'aperçoit qu'elles rassemblent, avec une infinité de détails essentiels, des raccourcis
du monde. La nature y est présente, en une incomparable magnificence. Tout ce qui constitué un paysage est évoqué, non par des signes, mais par des réalités : l'éther^ le nuage, la vague, le ruisseau, la prairie, les pierres, les fleurs, les arbres. La rencontre des choses et de la lumière est marquée d'une vibration particulière. Et, enfin , réveil et la marche de la pensée humaine sont dits avec une netteté absolue par la représentation des bergers de Chaldée, des grands poètes, et de cette figure de l'Histoire qui signifie la découverte du Passé, par où l'humanité prend conscience d'ellemême.
Il est certain que tous ceux qui viendront regarder, contempler ces cinq panneaux, ne se rendront pas un compte exact de la force d'art ici dépensée. Le plus compréhensif des admirateurs peut bien non plus ne pas tout pénétrer. Et même, si l'on veut, il peut, il doit y avoir ehez Puvis de Chavannes une part d'heureuse inconscience dans la production, un travail qui se formule et s'achève, savamment salis doute,
mais par une force d'instinct qui mènç> rhomme. Tout cela peut être adntiis, et adr mis aussi qu'il serait possible 4e rédiger des critiques, de disputer sur tels détails. ^;»
Ceci dit, j'en reviens à la foule du.yerr»
nissage, et à tous ceux qui i^endronit ici.^ aux femmes même frivoles, aux enfai^ts aussi dont les regards sont distraits. .11 est impossible que tous ne reçoivent pas unâ impression, qui durera peu oiu longtemp&y de cette rencontre av«c l'art. Geux^ ^i s'arrêteront vraiment, qui eissayeront .de s'expliquçr à «eux-mêmes^ comme )ei M fais .ici,, la signification de ces figures. et de ces paysages, devront bien comprendra que c*est leur histoire qui leur est racontée, avec tant de poésie et de raison^ avec dea formes et des colorations si logiques et si claires. .
Il faut souhaiter que la leçon soit entenr due de beaucoup, et qu'elle reste dans l'enr tendement. Au milieu des disputes yion lentes, des basses discussions d'intérêt, l'^ait ne fait pii^ entendre un langage de. haine»
Il explique et il apaise. Ceat un civiUsar.
teur, et k vieux mythe d'Orphée est touîdurs aii^si présent, aussi réel.
Nous avons déjà entendu dire, et nous l'entendrons encore, qu'il est grand dommage de voir partir ces belles peintures pour la bibliothèque de Boston, pour l'Amérique lointaine. Il est certain que beaucoup d'entre nous ne les verront plus. Mais, à la réflexion, ce départ est admiraMe. L'art traversant le monde, s'en allant au delà des océans, chez un peuple nouveau, c'est la continuation de ce rôle un peu défini ici, à propos d'une fête annuelle parisienne.
: Qu*ellôs s'en aillent, ces peintures, et d'autres, qu'elles accomplissent leur mission, dette mission n'est pa^ de s'anémier et de moaiit sur plate ^ alors que la terre entière annonce qu'elle vu participer deplos en plus à la vie de Tesprit. Les grandes conquêtes de demain se feront, comme elles se font déjà,' par le livre, le tableau, la statue, le drame lyrique. Et l'Amérique, après nous avoir demandé les peintures de nos artistes, saura bien nous donner, pour aller ks revoir, des aérostats et des pyro-
scaphes miraculeux qui nous feront, en quelques heures, traverser Tocéan et retrouver notre pensée, si nous l'avons perdue.