UN MUSEE REMBRANDT EN HOLLANDE
2 novembre 1896.
Une circulaire intitulée : Un Musée Rembrandt y datée de La Haye, et signée par M. Ph. Zilcken, artiste hollandais^ d'un talent honorablement connu, vient d'être envoyée à toutes personnes qui peuvent être intéressées par la question : artistes, hommes de lettres, écrivains d'art, journalistes, amateurs. Tous ceux qui sont inscrits dans l'une de ces catégories, en Europe, et, je crois bien, en Amérique, ont été invités à réfléchir sur cette circulaire, à la communiquer, et à répondre dans la langue qu'ils préfèrent. Je vais donc, l'ayant reçue, la
faire connaîtie aux lecteurs de ces cha pitres; je donne à ces lecteurs l'adresse de M. Ph. Zilcken : Hélène- Villa , La Haye (Hollande). C'est à lui qu'ils pourront faire savoir leur sentiment, soumettre leurs observations. Et c*est ce que je vais faire, pour ma part, en usant de la voie indirecte de l'imprimé avec l'espoir que l'opinion ainsi formulée parviendra à celui qui la demande.
Il importe tout d'abord d'exposer complètement ridée dont Tartiste hollandais s'est fait le propagateur. Cette idée a été émise par le rédacteur en chef du journal hebdomadaire le plus répandu des Pays- Bas : le Amsterdammer Weekblady et M. Zilcken nous apprend qu'aussitôt la proposition a trouvé un appui chaleureux.
Cette proposition, en son essentiel, se présente ainsi :
Fonder un Musée Rembrandt, consacré exclusivement à Rembrandt.
Il reste à dire pourquoi et comment la création de ce musée spécial.
Sur la première considération inscrite
dans la circulaire et qui a trait au musée actuel d'Amsterdam, rien à objecter : c II est superflu, dit M. Zilcken, de vous rappeler l'éclairage et Teniplacement défectueux du Musée de l'État à Amsterdam, tout spécialement à l'égard des incomparables chefsd'œuvre de Rembrandt. La presse internationale a unanimement démontré ces dé^fauts dans des études considérables de ses meilleurs spécialistes, dès l'ouverture de ce Musée important, qui pèche par la nonréussite de son but même : la salle bâtie en l'honneur du plus grand peintre de la Hollande, vers laquelle converge le bâtiment tout entier. »
Or, la plupart des tableaux de Rembrandt qui se trouvent dans ce Musée ma!
construit et mal éclairé appartiennent à la Ville d'Amsterdam, qui a le droit de les réclamer à l'Etat et de les placer ailleurs. C'est à cette première opération que la Ville est conviée par le rédacteur en chef de VAms^ terdammer Weekhlad^ par M. Ph. Zilcken^ et par nombre d'artistes. Rien à dire. Amsterdam trouve ses Rembrandt mal exposés,
les rq>rend à la Hollande, les place dans un milieu plus favorable.
Mais une idée mène à une autre, et les réformateurs en sont arrivés à exprimer le voeu suivant : qu'il soit fondé un Musée spécial, que Ton y réunisse la majorité des oeuvres de Rembrandt qui sont en Hollande, sinon toutes ces œuvres.
C'est contre cette proposition que je m'inscris. Peut-être ce vote négatif va-t-il se trouver étouffé sous un nombre immense d'adhésions. Je l'admets fort bien et je me résigne d'avance à avoir tort, ou raison, contre tout le monde. On me demande mon opinion, je la donne, et voilà tout. Mais enfin, si ce libre scrutin, d'une très bonne, très juste inspiration, n'est pas encore clos, ou si Ton peut y revenir, je demande à expliquer mes raisons à ceux qui vont adhérer, ou qui ont déjà adhéré, un peu vite.
Il est certain qu'au premier abord l'idée est plaisante, de réunir dans la même maison toutes les œuvres de Rembrandt possédées par la Hollande. D'autant plus que l'on
promet et annonce, pour ce Musée idéal, une construction et un aménagement logiques. On ne le bâtirait pas, c selon Tusage et le style courant, avec une lumière froide et des salles d'honneur, mais plutôt comme une maison avec des chambres de grandeur moyenne, dans le goût de Tépoque où vécut et peignit Rembrandt, avec un éclairage autant que possible identique à celui dans lequel il exécuta ses immortels chefs-d'œuvre, afin que ceux-ci apparaissent tels qu'ils furent dans l'atelier du peintre. » .
Ceci est parfait, et il ne viendra à personne l'idée de s'élever contre ces dispositions auxquelles trouvent leur compte Tart et la raison. Il va sans dire que chaque chambre d'un tel logis serait proportionnée à la grandeur et à l'effet des œuvres réunies. On ne saurait exposer les toiles de grand format, où vivent des personnages de grandeur naturelle, comme on exposerait un tableau minuscule, où se révèle une mystérieuse silhouette sous un rayon de lumière. Cela n'est pas dit, mais cela est forcément sousentendu. L'aménagement serait résolu au
moment de détailler le plan de ce Musée intime y de cette habitation de Rembrandt.
Tout cela, encore une fois, est très bien pensé, devra être mis à exécution s'il est donné suite au projet. Mais c'est le troisième article de la circulaire qui représente, à mon avis, l'innovation fâcheuse, la mauvaise révolution. Il est ainsi conçu":
« Tâcher de réunir dans ce Musée tous les tableaux du Maître que possède encore la Hollande : la Ronde de nuit, les Syndics , les leçons d*anatomie, les quatre tableaux de la collection Six, les cinq du docteur Bredîus, ceux de la collection Steengracht, de la famille van Weede van Dijkveld et du Jhr. Harinxma thoeSloten. »
Les auteurs du projet permettront de leur faire remarquer qu'ils obéissent à la manie centralisatrice qui sévit en ce siècle. Que la ville d'Amsterdam reprenne ses tableaux et les garde, soit. Mais qu'elle convie ensuite l'Etat à s'emparer de toutes les toiles de Rembrandt pour les classer dans le même local, voilà qui est porter
une atteinte irrémédiable à la vie hollandaise disséminée y localisée sur différents points du territoire.
Qu'il soit permis de ne pas parler en touriste qui aime expédier vite la besogne de voir, et qui trouverait tout à fait commode de s'en aller directement vers la ville où seraient les Rembrandt pour les voir tous en la même jouriïSe, la même visite, entre le déjeuner et le dîner, et même entre deux trains. Ma foi! non. Tant pis pour ce touriste-là, si pressé, si expéditif. Ou plutôt, tant mieux pour lui. Car, s'il tient à connaître Rembrandt, il le cherchera là où il est, et il apprendra peut-être ainsi à mieux le connaître. Car, en même temps" qu'il voyagera pour découvrir l'œuvre de Rembrandt, il découvrira la Hollande, qui a bien aussi son importance dans la formation de la pensée et dans les manifestations du génie du grand homme.
Voyager dç nuit pour gagner du temps, débarquer au matin dans une gare qui ressemble à toutes les gares, se précipiter à l'hôtel et de là au Musée, pour repartir en-
suite oHiiine on est Tenu, c*est une manière. Mais c'en est une autre, préféraUe, que de circuler un peu de Tille en viUe et par la campagne, de s'impr%ner de la vie d*un pays, de pénétrer dans Fintimité d'une œurre par ses entours. Et même, dans une seule ville, il semble qu'il y ait avantage à courir les rues, à chercher la vieille maison qui contient encore un Rembrandt, dans un vieux cadre, auprès des meubles delaméroe époque, chez des descendants des collectionneurs qui ont été chercher le précieux tableau dans Tatelier de Tartiste.
De plus, dans chacun de ces Musées des petites villes, il y a les prédécesseurs et les successeurs de Rembrandt, ses maîtres, ses élèves, ses amis. L'art hollandais n'a pas occupé une période si considérable qu'on ne puisse rassembler dans le même local ce que chaque ville en possède. C'est aussi une' série qui a son prix, c'est Rembrandt avec son point de départ, son parcours, son point d'arrivée. Non, décidément, ce Musée Rembrandt, avec Rembrandt tout seul, ne me communique pas l'enthousiasme qu'il a
donné aux excellents artistes de la Hollande, si bien intentionnés.
Et d'ailleurs, dans quelle ville installer ce Musée ? La circulaire ne le dit. pas, mais c'est d'Amsterdam, à n'en pas douter, qu'il s'agit. Amsterdam est la ville importante, et Rembrandt y a habité, il est vrai. Mais La Haye, de moindre population, n'en est pas moins la capitale, la résidence royale, et ce Musée Rembrandt aiderait à marquer la préséance, à faire triompher la doctrine de centralisation qui est, malgré tout, en jeu.
Et il y a encore Leyde. Si Rembrandt a habité Amsterdam^ il est né à Leyde, et c'est une raison de revendiquer la fondation f^* ture, pour un conseil municipal bien avisé.
On a beau retourner, examiner la question, il est difficile, et j'oserai dire impossible, de découvrir un argument favorable.
Celui qui sera mis en avant, la centralisation des œuvres de Rembrandt, ne pourra jamais être valable, puisque jamais ces œuvres ne pourront être réunies à demeure dans le même Musée. Il y ^n a en France et en Allemagne, en Espagne et en Russie,
en Angleterre et en Amérique. Ce ne serait donc jamais qu'une œuvre très fragmentée qui apparaîtrait au Musée spécial projeté.
Par contre, il est deux autres articles de la circulaire, les deux derniers, auxquels il ne faut pas mesurer Tapprobation. L'un est rédigé ainsi : « Joindre à ces œuvres, célèbres dans le monde entier, tout ce que Ton pourrait réunir en fait de dessins et d'eaux fortes de Rembrandt et, en plus, donner un aperçu complet de l'œuvre du Maître depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort, au moyen des admirables reproductions mécaniques que Ton peut actuellement obtenir partout. »
Sauf que Ton peut au moins adjoindre aux « admirables reproductions mécaniques »
tant de gravures sur bois et à l'eau forte exécutées d'après les œuvres de Rembrandt par nombre de bons artistes, ce premier article ne doit pas être perdu, non plus que ce second article : c Dans ce même Musée, créer une bibliothèque qui contiendrait tout ce qui a été publié sur Rembrandt dans tous les pays du monde : le tribut d'hommages de deux siècles. »
Voilà un Musée Rembrandt facile à réaliser, non seulement à Amsterdam, mais dans toutes les grandes villes européennes. Le modèle existe à Anvers, jjour Rubens, et il serait à souhaiter, pour l'éducation et le plaisir des visiteurs, que la biographie de chaque grand artiste fiit ainsi constituée par des dessins, gravures, photographies, livrés, etc.
La circulaire se termine à peu près ainsi :
« Veuillez maintenant, monsieur, en m'écrivant votre opinion sur cette belle tentative, contribuer à sa réalisation en prouvant qu'elle trouve, dans tous les pays civilisés, une approbation que je suis convaincu de trouvera l'étranger aussi enthousiaste qu'en Hollande, parce que Rembrandt n'est pas un peintre exclusivement de son pays, mais qu'il appartient au petit nombre de génies dont les œuvres, comme celles d'Homère, de Goethe ou de Shakespeare, rayonnent sur le monde intellectuel tout entier. »
C'est parce que cette admiration, si justement ressentie et si noblement exprimée, est partagée ici, que j'ose supplier la Hollande de montrer moins d'enthousiasme
pour la réunion de ses Rembrandt sur le même point, en un classement administratif. Qu'elle garde au contraire jalousement, dans chaque ville, dans chaque mai«son, ce qui en fait l'ornement et la fierté, le chef-d'œuvre qui rayonne depuis plus de deux cents ans à la même place.
Et si les partisans du Musée Rembrandt veulent permettre qu'il leur soit suggéré un moyen de centraliser l'œuvre du grand artiste, pourquoi n'emploieraient-ils pas leur activité à installer un Musée Rembrandt incomparable?
Pourquoi ne tenteraient-ils pas de réunir, pendant un temps à fixer, quelques semaines, quelques mois, dans une petite ville de Hollande, toutes les œuvres de Rembrandt dispersées dans le monde entier?
On n'ose pas aborder de telles idées, tenter de telles entreprises, et cela, pourtant, serait si facile. Ce sera jeu d'enfant, dans l'avenir, que ce voyage des œuvres d'art, et il pourrait en être ainsi dans le présent. Que l'on ne voie pas ici désaccord d'idées entre le désir exprimé par cet article de voir
les chefs-d'œuvre rester où ils sont, et cette conclusion qui réclame la mise en mouvement de ces mêmes chefs-d'œuvre. Une telle manifestation internationale se présente forcément avec un caractère d'exception, et lorsque les tableaux reprendraient leurs places, après un mois ou deux mois d'absence, tout le monde aurait bien davantage le sentiment de la vie locale. Il faut prendre l'idée du dehors et de l'étendue pour savourer le charme de ce que l'on possède chez soi.
D'ailleurs cette exposition, en Hollande, constitue le seul moyen de contempler, réunie, dans son ordre, l'œuvre de Rembrandt. L'occasion pourrait être la célébration du troisième centenaire de la naissance du peintre, en 1908. Nous avons devant nous onze années pour tout obtenir, tout préparer. Ce n'est pas trop.