DEUX FIGURES DE RODIN
Dans ce même salon bleu, ont été placées les œuvres de: sculpture de Rodin.
Lui aussi donne, et avec quelle autorité !
la grande leçon du respect de la nature, de la compréhension des formes modelées par la lumière.
Deux admirables plâtres imposent, dans la salle où ils sont exposés, la sensation d'une salle de musée.
C'est un corps étendu sur le ventre, un puissant morceau auquel manquent les bras, les jambes, — et c'est une femme au mou-
yement planant, les jambes repliées/ tes bras étendus^ le corps lancé en avant. Comment se faitril que, dans cette dernière statue aux mouvements accusés, aux mem* bres ainsi projetés, il n*y ait pas héris* sèment^ déchiquetage, mais au contraire force et équilibre ? C'est qu'en réalité, tous les mouvements, tous les aspects donnés par la vie, sont possibles en statuaire, et que la grande vérité qui importe, c'est la réalisation du modelé dans la lumière.
Cette harmonisation des formes, Rodin la sait et la réalise, et il est le maître de la sculpture de ce temps parce qu'il ne séf)are pas les êtres qu'il représente de l'atmosphère: où ils vivent, 'parce qu'il les renrêtdc la clarté et de l'ombre qui les unifie:
Cette beauté en comporte une autre, qui est la beauté de mouvement d'une figure.
Rien de plus rare dans la sculpture actuelle, où même les artistes doués de vision, armés de talent, rompent à tout instant ce mouvement qui leur est pourtant démontré comme la condition nécessaire de leur aiit par les grandes oeuvres de tous les , temps.
Chez Rodin, il est présent sans cesse, il va des extrémités au visage par des modelés d^lne élégance, d'une puissance, d'une sûreté absolues. C'est la simplicité même, mais la simplicité nuancée et complète de la nature, cette nature que Rodin voit^ étudie, pénètre, découvre avec émerveillement, avec ferveur.
On découvrirait, dans un champ de la Grèce, ces admirables corps, que l'on célébrerait des chefs-d'œuvre nouveaux, que l'on acclamerait le maître iifiattendu. Ce maître est au Salon du Champ de Mars, il continue l'Assyrie, l'Egypte, la Grèce, la France/avèc son aj^ort de sensibilité et de vie. Honorons-le, et réjouissons-nous de TaVoîr parmi nous.
§ IV. — ' LA PEINTURE DECORATIVE ET LE s ALON-BIBUOTHÈQUE
La production des grandes toiles et des œuvres décoratives ne se manifeste guère au Salon du Champ-de-Mars. Â vrai dire.
^ 171 T'en ce sens, les cinq pannçaux de Puyis de Chavannes pour la Bibliothèque de Boston suffisent à représenter la tradition die la peinture murale, et il ne faut pas se plaindre de la pénurie lorsque Ton possède cette richesse. Il est certain que les essaie et les imitations apparaissent ensuite d'une valeur bien réduite. Qu*y faire? Nous sommes dans un temps d'individualisme, où chacun veut débuter par l'œuvre origir nale, s'affirmer un génie, se refuser à re^ cevoir le vrai enseignement, à continuer la tradition. Comme enseignement, il n'y 9, que l'Ecole des Beaux-Arts, et c'est piètre.
Pour les nuîtres, qui pourraient ouvrir leis yeux et les esprits, ils restent isolés. Ni Puvis de Chavannes, ni Rodin, qui auraient pu entreprendre et faire aboutir, avec des collaborateurs, des œuvres colossales, n'ont créé d'atelier, rassemblé des groupes d'artistes. Aussitôt quelques éléments appris, mal appris, souvent l'élève s'en va, se croit un maître.
En somme, c'est miracle que Puvis ait pu élaborer une œuvre telle que la sienne,
faire face à la nécessité, doter notre temps des peintures d'Amiens, Rouen, Poiriers, Lyon, Marseille, Paris, et projeter encore le génie français de l'autre côté de l'Océan. Aussi, en dehors de lui, il n'y a que des œuvres de lointaine ressemblance avec la sienne et des travaux de hasard. Il n'y a pas à s'arrêter au Paysage décoratif destiné, par M. Gervex, à la salle de physique de la Sorbonne, ni à la décoration de M. Louis Delance pour une église des Basse&-Pyrénées : le Jardin des Oliviers^ Saint' Dominique recevant le rosaire, ^ la Résurrection, la Purijlcation, ni à VEspérance et la Douleur, de M. Armand Point, qui peut valoir comme reconstitution des procédés des Primitifs, mais non comme emploi de ces procédés.
Ceux qui réussiront le mieux à faire parler à leurs œuvres ce langage harmonieux seront ceux qui sauront créer, à la surface de leurs toiles, une atmosphère qui empêchera les objets, les êtres, les aspects représentés, de se répandre et de tomber hors du cadre. Cette atmosphère pourra être
atténuée ou vive, crépusculaire ou éblouissante de clarté, ceci n'est pas en question.
Sous le radieux soleil comme dans Tombre du soir, il y a une profondeur et des plans que la loi la plus élémentaire interdit dé projeter en avant. Cette loi, M. Gaston La Touche l'enfreint parfois dans ses toiles éclatantes : la Ronde ^ la Vasque y la Barque^ Reunion de portraits^ etc., et c'est grand dommage, car la verve de l'artiste n'ignore pas le sentiment du pittoresque. Il lui faut renoncer aux éclats sans explication^ aux violences qui ne remplacent pas la force, et il fera apparaître alors ses qualités charmantes, déjà plus visibles dans le Pèlerin nage breton.
Il en serait fini ainsi de la décoration au- Champ-de-Mars, si ce même Salon ne présentait un projet qui peut être réalisé aux futures expositions, et qui en renouvellera peut-être bien l'intérêt un peu usé. 11 s'agit du projet du Salon-Bibliothèque, présenté par M. G. Dubufe, avec la collaboration de nombreux artistes.
On peut en laisser de côté l'architecture
(très suffisante) et même 1 ^ameublement (discutable). Cela tl^êst, pour ainsi dîrev pas en question. L'idée qu'il faut retenir^ c'est d'avoir présenté un ensemble où il y a de rarchitecture, des meubles, des tentures,^ des tapis, et, parmi tout cela, des peintures décoratives mises en place aux murailles, des sculptures sur les socles, sur les tablettes, sur la cheminée, sur les meubles, des objets d'art dans les vitrines, des aquarelles, des dessins, des gravures, çà et là. M. G.
Dubuie a dessiné le plafond, les portes, les fenêtres et les lambris en ;bois peint.
MM. Montenard, La Touche, Rosset^Granr g^, Dubufe ont exécuté six panneaux qui ferment un ensemble ayant pour sujet Çapri. MM: Bartholomé, Aube, Dampt, Escoula,- Fagel, Gmstantin Meunier ont prêté des sculptures; M. Puvis de Chavannés, un dessin; M. Waltner, deux eaux-fortes, et divers artistes, des objets. Le lustre électrique est de M. Pierre Roche.
On voit immédiatement quel renouvellement peut être ainsi apporté à l'aspect monotone de nos expositions, à ces interminables
galeries, à ces salles qui toutes se resseoi^ blent. D'autres que ceux-ci peuvent se grou:^ per, associer leurs efforts, présenter ;Une pensée commune servie parles moyens divers.
On gagnera peut^^e de pouvoir raviv^ Tîn^* tinct collectif par ce rapprochement .dUntelr ligences ayant des points de contact» ^ phefchant et se trouvant en: vertu d^^^ffinit^ qui sont entre elles. Enfin, un aunre résultat^ engendré par celui-là, peut encOTe apparaître.
Le public, auquel il faut: songer pMÎ^ik'^ est convoqué, sollicité, pour toutes; ç^ expositions, pour* toutes «ces. expériences, *)e public, à n'en pas douter, devant des>orgiir nisations de ce genres . comprendri^ infinie nient mieux, ce qui lui est dit depiuiis si lon^ temps, et pourra s'intéresser sjur preuves aux raisons qui lui tont données de la nécessité de créer des ensembles, de déternûner une production d'^rt dans tous les ordres de travaux.