‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 15 sur 27 · VII. — LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

VII. — LA SCULPTURE

Au Champ-de-Mars, la production de sculpture ne se chiffre pas d'un nombre considérable d'exposants et d'œuvres, mais cette production trahit la vie par des signes certains, le talent se montre en recherche, en évolution. Il suffit, dans cette section de sculpture, de la présence d'un artiste tel que Rodin, comme il suffit, dans la section de peinture, de l'affirmation de Puvis de Chavannes, pour maintenir la tradition et affirmer l'avenir. Surtout par les deux grandes figures de plâtre qu'il expose avec quelques marbres , Rodin donne la sensation de la grandeur, de la puissance, de l'absolue possession de la nature par l'art.

Il y a eu des polémiques, à ce sujet, ce qui est surprenant ; mais , ce qui est moins inattendu, il y a eu étonnement et incompréhension de visiteurs du Salon. C'est avec ces derniers que Ton aimerait surtout discuter, faire appel à la comparaison, à la

bonne foi. Cela n*est pas chose facile, et Tarticle imprimé n'est jamais qu'une moitié de dialogue qui ne parvient pas toujours à son adresse. A ceux pourtant qui sont choqués par les apparitions de ces formes de Rodin, il peut être demandé de revoir encore ces œuvres qui les ont offusqués, et de les revoir en faisant acte de volonté pour essayer de bannir toute idée préconçue. Qu'ils aillent au Louvre, avant et après, qu'ils regardent les chefs-d'œuvre admis par éducation, par habitude, par respect; qu'ils examinent les fragments, les torses, et déjà ils admettront que le sculpteur d*aujourd^hui puisse se prouver sculpteur, lui aussi, par un fragment, par un torse, par une attache.

Demandez les ensembles, soit, mais d'abord acceptez ces œuvres pour ce qu'elles valent, car elles sont, chacune, un tout complet, c'est-à-dire une parfaite réalisation d'une forme lumineuse.

L'exemple que donne Rodin depuis une quinzaine d'années n'a pas été, toutefois, perdu pour tous, et nous voyons insensiblement le recul du poncif d'Ecole, de la

fausse interprétation de Tart grec, qui fut un grand art naturiste défiguré par les pédagogues. La recette de ces professeurs va se perdant, la froide figure conçue selon le code arbitraire de la beauté est remplacée, çà et là, par Tétude de nature qui ne manque ni de noblesse, ni de synthèse, qui s'affirme, au contraire, en fine élégance et en force concentrée.

Cette étude apparaît convaincue, tenace, à la fois dans la sculpture et dans les objets d'art, car les sculpteurs ont mêlé les genres, aidé pour leur compte à la démonstration d'unité qui était demandée. Ils n'ont pas créé un style, comme on le pense bien, par la bonne raisonf qu'un style n'est pas créé du seul fait d'un changement de destination de l'objet. Mais ils sont en voie de renouveler leur sculpture, ce qui est bien important aussi, par la simple recherche d'appropriations nouvelles. Si vous prenez le temps d'observer, de chercher la nouveauté apportée par le travail, par le désir de trouver des formes et des ornementations logiques, vous découvrirez que certains ont déve-

loppé leur personnalité de manières très différentes par le choix de la matière et de l'objet. Ainsi, M. Desbois, qui a toute une exposition particulière où se résume son œuvre de ces dernières années.

De même, M. Carabin, M. Dampt, M. Baffier, qui se préoccupent davantage de la destination de l'objet, ont trouvé à parfaire leur métier de sculpteur. M. Carabin, qui était déjà un sculpteur au talent massif et râblé dans les formes générales, très fin et nuancé dans les détails, a défini encore davantage sa personnalité par cette manière, qui est devenue la sienne, d'obliger les femmes qu'il taille en plein bois à se courber sous les fauteuils et sous les tables dont il est le constructeur. Il a réalisé parfois, dans la vitrine de Tan dernier surtout, une claire et logique architecture du meuble.

D'autres fois, il échoue par trop d'intentions, mais le sculpteur, chez lui, est toujours présent, toujours en progrès.

M. Dampt, qui est un très fin artisan, a trouvé aussi à développer sa science de sculpteur en l'exerçant à façonner les objets

qu'il aime. Le lit qu'il expose à la section des objets d'art est peut-^être un bois abondant de détails, mais combien de ces détails sont charmants, bien assimilés aux lignes et aux surfaces de l'ensemble ! Devant un effort aussi patient, aussi courageux, il faut surtout admirer la force gracieuse et l'ingéniosité délicate de Tartiste.

Enfin, M. Baffier est encore un exemple de la même évolution. Son projet de Fontaine avec horloge et savonnier ne pourra être jugé qu'après exécution définitive. Toutefois, parce qu'il y a encore un recours possible, on peut mettre l'artiste en garde contre le compliqué, le déchiqueté. Le motif principal, la femme aux énormes mamelles, est traité avec simplicité, mais l'architecture est un peu mièvre, tourmentée, et il est à espérer que le travail final viendra tout pacifier et harmoniser. Quoi qu'il en soit, il est certain que le sculpteur aura un grand bénéfice de ces recherches d'architecture, par le fait de ces figurines qu'il loge avec dextérité dans toutes ces niches, ces anfractuosités, comme faisaient autrefois les artistes

gothiques habiles à creuser, à ajourer les façades et à les peupler de formes vivantes.

M. Jean Baffier est encore présent à la sculpture avec un ensemble où il poursuit sa juste idée d'études rustiques, par une série d'étains : un sucrier inspiré d'une graine de . coquelicots, un gobelet issu d'une graine de nielle, un cruchon à liqueur d'après une graine de bleuet-barbeau, une salière venue d'une fleur de genêt, un bougeoir d'après une fleur de pois.

Cette alliance du sculpteur et de l'artisan indiquée, il y a au Champ-de-Mars des artistes tels que M. Constantin Meunier, représenté par une statuette de Laboureur de la plus grande et calme allure, et M"' Camille Claudel, qui expose un Portrait cTenfant d'une si belle vivacité d'expression, sculpté avec cette science ardente particulière à l'artiste.

Je vois encore le Monument à Molière, confié à M. Injalbert, lequel possède une tradition et un métier. Ce monument est pour Pézenas, où Molière séjourna, et doit être placé sur la promenade des Prés, plantée

de platanes. Le buste reproduit les traits et r expression qui nous ont été transmis sans que Ton possède pour cela trop de documents : un beau profil courageux, le visage porté en avant, le front bien bossue, le nez au bout carré. Une femme se dresse contre le socle, offre une rose à l'écrivain. Un satyre doit être installé de l'autre côté. Derrière le socle seront les masques de Coquelin cadet et de M*^*Ludwig, qui ont joué à Pézenas.

Pour le Balzac de M. Marquet de Vasselot, il provoquera Tétonnement unanime.

On frémit en songeant à quel désastre s'exposaient et nous exposaient quelques imprudents de la Société des gens de lettres gagnés à la cause du sculpteur. De plus en plus, la nécessité de laisser Rodin travailler tranquillement apparaît. Balzac, on peut en être sûr, préférerait attendre. Imaginez que M. Marquet de Vasselot s'est avisé de personnifier l'auteur de la Comédie humaine sous la forme d'un sphynx ailé, dans l'attitude consacrée par l'art égyptien. C'est plus gros que grand, d'une imagination qui va àl'ex-

cessif et retombe au banal. C'est immense, et c'est tout petit, le modelé absent, le monstre évoquant le presse-papier.

Un groupe, de grandes dimensions, le principal du monument érigé à Bruxelles à la mémoire de Charles de Coster, est exposé par M. Charles Samuel. C'est Ulenspiegel et Xele. Sur le socle, l'inscription suivante : c Est-ce qu'on enterre U lenspiegel, Tesprit, Nele, le cœur de la mère Flandre ? » Les personnages, la femme interrogative, Thomme perdu dans la contemplation, composent un harmonieux dialogue d'attitudes. Un autre sculpteur de Belgique, M. Jef Lambeaux, conçoit une Lutte aux fortes musculatures, aux chairs débordantes, tandis que M. Pierre Roche est d'une force plus concentrée, plus retenue, dans PEfforty projet pour une fontaine.

Après tous ces morceaux, quelques-uns très pesants, on se plaît à chercher de fines œuvres au charme vivant, voire de délicats objets que Ton puisse manier. Ceux-ci, M. Vallgren les ofiFre sous la forme de sta-

tuettes de femmes allongées en fleurs, minces et flexibles comme des tiges. Puis il indique une observation émue du réel par le bronze du Désespoir^ par le haut-relief en pierre dé f Oisive. Chez M. Emile Bourdelle, une vision pénétrante du visage humain s'affirme en une manière voilée qui n'est pas sans rapports avec celle d'Eugène Carrière. Les six visages du sculpteur, comme les portraits du peintre, sont comme embués d'atmosphère, et la forme aussi reste visible.

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