‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 17 sur 27 · I. — PREMIER ASPECT · texte numérisé non relu

I. — PREMIER ASPECT

La seconde fête de la peinture a eu lieu avec un programme de quatre mille huit cent quatre-vingt-cinq numéros. Il est tout à fait impossible de le résumer et il n'y a qu'à renvoyer les visiteurs au catalogue.

On aurait pu toutefois les avertir, s'ils avaient été préoccupés d'autre spectacle que du défilé des femmes en éblouissantes toilettes nouvelles, d'autre problème que de trouver une table pour déjeuner parmi la cohue, on aurait pu les avertir, dis-je, qu'ils éprouveraient le même plaisir à voir la peinture et la sculpture de l'année, à

travers la poussière et par-dessus la foule.

Ni plus ni moins. A peu près aux mêmes places, ce sont à peu près les mêmes œuvres, à croire, par instants, d'une illusion singulière, que rien n'a été changé à la décoration des salles depuis Tannée dernière.

Presque à coup sûr, on se dirige vers les productions des artistes dont on sait le nom, la manière : on les trouve à l'endroit d'habitude, et elles apparaissent imperturbables, ne révélant aucun souci nouveau d'approfondir la beauté des choses, de découvrir un sens plus complet de l'univers.

Tout est tranquille, pacifié, heureux, et la célébrité digère doucement sa joie dans le repos,favec l'opinion bien nettement exprimée de ne pas courir à des batailles dangereuses.

Quand je parle ainsi de batailles, j'entends celles que l'on devrait être fier de se livrer à soi-même, celles où l'on peut compromettre, évidemment, une manière à laquelle on a dû le succès, les honneurs, celles où Ton peut être blessé, vaincu. Mais il est de fières blessures et d'héroïques défaites, et

Ton aimerait voir de ces artistes, parvenus au plateau de la vie, se départir dé leur prudence, et tenter, eniSn, de conquérir leur personnalité. N'importe lequel essaierait cette aventure qu'il y trouverait plus de gloire qu'il n'en a jamais connu. Il apporterait ainsi sa contribution à la vie passionnante de l'esprit, il ranimerait en flamme claire le feu qui s'éteint tristement sous la cendre.

Ceux qui feraient ce rêve et croiraient à la possibilité de le réaliser montreraient, paraît-il, un esprit trop ingénu. C'est bon pour un Puvis de Chavannes, pour un Rodin, de se remettre toujours naïvenient et ardemment à Tétude du vrai, de vouloir sans cesse le mieux, d'admirer l'infini de la vie offerte à la méditation et au travail de l'artiste.

Car il ne s'agit pas, lorsqu'il est parlé de renouvellement et d'aventures, de chercher et de trouver des inventions à faire rester les visiteurs bouche bée, des imaginations délirantes, des combinaisons cocasses et imprévues, des tours de force

agencés pour attrouper les badauds. Rien de tout cela : le travail au jour le jour, ininterrompu, suffit pour les grandes découvertes. Il a été dit, par Buffon, que le génie était fait de patience, et par Baudelaire, que l'inspiration, c'était le travail quotidien.

Tous les grands artistes sont pour attester la vérité de ces affirmations : leur œuvre de travail est immense, à faire s'étonner qu'une vie humaine y ait suffi. C'est bien simple, ils n'ont fait que cela, ils n'ont pas songé à s'arrêter, et voyez le résultat : un prodige !

Ce n'est pas à dire que tous ceux qui seront patients auront du génie, que tous ceux qui s'astreindront au labeur de chaque jour recevront la visite fulgurante de l'inspiration. Ils auront du moins en partage la joie enviable d'avoir donné tout ce qui était en eux, d'avoir occupé leur vie de la plus noble façon ; ils se seront créés, ils auront pris de ce qui les entourait ce qu'ils pouvaient prendre, ils n'auront pas connu une seule minute le mécontentement de soi-même, l'ennui morne de ceuxj^qui ne savent à quoi

se prendre, qui ignorent la ressource infinie que leur offre la vie.

Il est certain que des réflexions de ce genre peuvent trouver leur emploi fréquent, que chacun peut d*abord se les adresser en toute modestie avant de les offrir aux autres. Mais une agglomération d'oeuvres telle qu'au Salon est, une fois l'an, l'occasion propice de généraliser ces observations, de les voir prendre corps, se résumer en preuves.

Entrez au palais des Champs-Elysées, regardez, sortez, et demandez-vous s'il n'y a pas, dans nombre des œuvres, chez d'anciens artistes comme chez de nouveaux venus, une erreur manifeste. Il est trop sûr que les personnages célèbres et dirigeants, parmi cette foule, ont connu depuis longtemps l'arrêt et se sont contentés de recommencer machinalement, peut-être même avec une satisfaction de gens sûrs de leur fait, les œuvres qui leur avaient valu autrefois la réputation et la clientèle. Ils les recommencent, mais en les diminuant, car on ne peut rester absolument stationnaire.

Celui qui n'acquiert pas perd. Ils ont perdu.

à n'en pas douter. Voyez les envois de MM. Bonnat, Gérôme, Lefebvre, Bouguereau, etc., etc., et même de M. Henner, qui est, lui, un séduisant peintre. Faites effort pour ne pas penser aux noms, vous apercevrez que les portraits de MM. Bouguereau et Lefebvre sont d'une sécheresse affligeante, que Tafflux de vie est absent de ces visages, que les chairs et les vêtements sont de la même matière amenée à l'insignifiance. Chez M. Bonnat, vous croirez, et avec raison, à plus de fougue et de générosité, mais les à peu près de la construction, la timidité réelle sous la fausse énergie de la touche, vous frapperont bientôt. Devant les petites histoires de M. Gérôme, vous direz : « C'est drôlet », et devant la peinture grasse et nacrée de M. Henner, vous soupirerez: « Il a fait et il pourrait faire de belles choses. )>

D'autre part, devant les toiles d'une autre génération d'artistes qui ont l'ambition de s'exprimer par la peinture sur les problèmes qui inquiètent et passionnent notre temps, vous ferez la rencontre d'une singulière erreur. Chez M. Rochegrosse, par exemple,

comme chez M. Pelez, vous apercevrez ridée qu*il est possible de révolutionner Tart par le seul choix d'un sujet qui fera retourner les têtes. Le premier, par Angoisse humaine y le second, par Humanité! titres pareils, qui indiquent la préoccupation identique chez ces deux artistes, croient pouvoir faire apparaître le problème moral et le problème social par l'inattendu, parTétrangeté de la conception.

On est bien forcé d'observer que le moyen pictural échoue ici à soutenir les conceptions, que la manière de M. Rochegrosse est incertaine et lourde dans la foule, banale dans les apparitions, et que celle de M. Pelez, malgré l'apparence d'unité plus grande, reste de sens douteux, entre une observation précise de vaudeville, un vouloir d'affirmation farouche, et l'évocation surnaturelle. On peut admettre et employer l'allégorie, puisque cet emploi a été prouvé significatif par certaines œuvres, mais il est impossible aussi d'oublier que la peinture peut s'exprimer directement, et qu'une scène d'existence, une évocation de sentiments, l'exprès-

sion d'un visage, peuvent représenter un idéal moral et social autrement que les combinaisons ardues et les imaginations hasardeuses.

Ce sont là, au point de vue de la critique des œuvres et des idées auxquelles ces œuvres se rattachent, les dominantes qui pourront provoquer la curiosité et alimenter la discussion pendant la durée du Salon.

En dehors de cela, il y a des toiles de tous genres, décorations, scènes historiques, paysages, portraits, et des statues, et des gravures, et des objets d'art, dont la revue ferait déborder ce chapitre d'ouverture et qu'il sied de regarder avec plus de loisir. Il y a là toute une population d'artistes, active, régulière, trop active, trop régulière même, en ce qui concerne les expositions annuelles, si rapprochées, si hâtives, si pareilles. Cette population, sans vouloir la dénombrer complètement, vaut qu'il lui soit fait quelques visites — après le vernissage.

§ II. — l'Eve de fantin-latour

Je crois bien^ après un examen aussi attentif que possible, et sauf revision, que s'il fallait mener tout de suite le visiteur devant l'œuvre du Salon des Champs-Elysées qui donne le plus visiblement l'idée de la beauté, de la force d'art, de la réflexion accumulée, c'est devant Y Eve de M. Fantm-Latour que je conduirais celui qui demanderait à être ainsi immédiatement renseigné.

Cette Eve se trouve dans la section de lithographie, c'est une des sept pièces charmantes ou magistrales exposées là par l'artiste. On admirera les formes des Bai-gneuseSj l'ordonnance de la Pastorale^ les grâces de V Amour désarméy de Vénus et t Amour y puis vraiment l'émotion grandira et fixera la contemplation sur l'apparition légendaire de la première femme. Debout, au centre de la composition, auprès d'un arbre magnifique, du pommier où il y a toute la sève de la terre naissante, la belle

créature apparaît sans voiles, dans le doux rayonnement de sa nudité chaste. Ses chairs sont éclairées par une lumière d'aurore, elle est massive et puissante comme il convient à celle qui est un foyer d'amour et qui sera la mère des hommes, et pourtant une suprême élégance fleurit ces jambes fines et solides, ces bras souples et musclés, ces flancs larges, ces seins naissants, ce col qui supporte le beau et candide visage épanoui.

C'est une preuve de plus que la vraie force ne va pas sans la grâce, qu'elle la possède en elle, qu'elles sont inséparables, incluses à la fois dans tout organisme superbement et logiquement constitué.

Ce chef-d'œuvre a été dessiné avec sûreté, modelé avec amour sur la pierre, et il est, ici, sous verre, imprimé sur une feuille de papier. Qu'importe la forme prise par le métier, et la matière de l'objet; ce qui compte, c'est la vision de l'artiste et la supériorité de la réalisation. Or, ici, la vision est sereine et joyeuse, et la réalisation est complète.

Cette qualité de forme, cette densité par-

tîculière que savent exprimer les bons peintres de la chair, on les retrouvera dans le pastel de VOndine portée par la vague, la femme grasse et rousse unie à Teau d'étroite façon, participant de si nette manière à l'ample mouvement de la lame. Et aussi dans la peinture de Vénus et les amours^ où la déesse étendue, longue, fine, mais sans anémie, poussée drue et robuste, boit littéralement la lumière par tout son corps vivant et respirant : les amours, par contre, sont malheureusement un peu petiots, et Fantin s'est trop rapidement contenté de leurs taches dans le paysage.

Mais voici l'autre aspect de son talent, la composition apprise par la tradition et renouvelée par une faculté personnelle de voir et de comprendre, un amalgame de haute intelligence de la science conservée par les musées et des arrangements directement observés dans la vie. La Toilette y à ce point de vue, est une toile précieuse, très renseignante sur le goiit et le savoir de Fantin, sur la faculté de raisonner et d'agencer la beauté qui est en lui. Certaines de ces atti-

tudes, de ces mouvements des femmes, sont connus, résument les recherches et les trouvailles des anciens maîtres, et toutefois, on aperçoit, à une nuance, à une différence, que tout a été observé à nouveau, que la nature a été prise à témoin, est intervenue pour faire la preuve de Tart.

De même, ces couleurs savamment groupées, ces robes, ces draperies, rousse, rouge, verdàtre, bleue, qui tournent autour de la robe blanche pénétrée de lumière douce, éblouissante, ces couleurs ont déjà été employées, groupées, mais le peintre leur a donné des emplois nouveaux, les a combinées à sa guise en vue d'un ensemble, et le résultat, c'est un tableau qui ne ressemble à nul autre, et qui du plus loin fait dire : Un Fantin.

Réellement, ces œuvres sont très belles, si belles qu'elles font naître un regret, que je dis comme je le ressens, à cet artiste que j'admire. J'aimerais le voir continuer cette série de toiles, mythologiques, rêvées, qui sont bien à lui, où il prouve, avec sa virtuosité, son sentiment profond des rythmes et

des harmonies. Et je voudrais aussi, à côté, en même temps, d'autres œuvres de ce même format, de cette même manière, de cette même force secrète lentement épanouie, et qui seraient observées directement sur la vie toute simple, qui concentreraient toute la richesse, toute la profondeur des spectacles intimement vécus. Fantin-Latour est aussi un maître en cet art de pure vérité, et le moment, il me semble, serait venu pour lui de réaliser à nouveau, en formules plus complètes que jamais, les trésors de pensée et de talent amassés en sa solitude, et qu'il nous donne ici à entrevoir par ces belles créations de réalités transposées.

§ ni. — PEINTURE DÉCORATIVE ET PEINTURE

d'histoire^

Les poètes du rêve, les maîtres de l'allégorie décorative sont rares aux Champs- Elysées, quoique, à tout instant, la muraille soit occupée par une immense toile,

et que des figures de plafond dégringolent sur la cimaise sans que rien puisse atténuer leur chute.

Le charme qu'il peut y avoir dans la Frisey de M. Henri Martin, pour THôtel-de- Ville de Paris, est un charme de nature simplifiée, un essai d'indication de l'ensemble des choses par les traits essentiels.

Toutefois, cette Frise de M. Henri Martin, identique de procédé et de sentiment à celle de l'an dernier, dénotant la même originalité de goût, parlant à première vue un langage de charme, s'accommode mal de la station prolongée et de l'examen approfondi.

Je louerai, comme l'an dernier, la disposition des figures parmi la colonnade d'arbres, le ciel lilas de la fin du jour, les reflets dorés sur les chairs roses, les grâces d'attitudes, le sérieux des figures d'artistes, mais le procédé d'égratignement, l'absence de modelé, la pauvreté des formes empêchent ces charmes épars de se préciser et de durer. C'est ici, visiblement, un art qui s'épuise, qui s'anémie, faute de recourir à la nature.

Les formes des êtres sont appauvries, les

lignes grêles rétrécissent les corps, réduisent les mouvements, et ce qui séduit, c'est surtout le sens décoratif qui est réel en M. Henri Martin, la faculté qui est en lui de comprendre la décoration d'une muraille, par' un certain rjrthme de lignes, par une harmonie d'atmosphère.

Chez M. Henri Bonis aussi, il y a ce don, avec plus de solidité et un peu de froideur, de faire apparaître un paysage et des figures sur la surface d'une muraille. L'an dernier, il exposait la frise décorative des Exercices physiques^ il donne cette fois une suite à son entreprise pour l'Hôtel-de- Ville de Paris par les Exercices intellectuels. On ne court plus, on marche, on stationne, on capture des papillons, on regarde des pierres, des ammonites, on disserte : c'est composé, pondéré, raisonnable, agencé pour une impression de calme. Sous la Cuisine des étoiles^ de M. H. Blanchon, on serait plus inquiet:

sous prétexte de plafond décoratif pour une salle à manger, des marmitons et des gâtesauce peu rassurants se livrent à des exercices qui pourraient bien faire choir les

potirons, tomates, choux-fleurs, mis en équilibre sur les corniches, et les ragoûts et les godi veaux qui mijotent sur les fourneaux de cette cuisine suspendue dans l'espace.

Par la Bourgogne, de M. Henry Lévy, TAllégorie et THistoire se confondent. C'est la réunion des Bourguignons illustres, depuis les ducs Philippe le Bon, Jean sans Peur, Charles le Téméraire, jusqu'au conventionnel Lazare Carnot, jusqu'au président de la République Sadi Carnot, et les orateurs, et les écrivains, et les artistes, et les savants: Bossuet, Lacordaire, Prudhon, Rude, Crébillon, Vauban, BufFon, Monge, Piron, Lamartine, etc., etc. Les personnages sont traités à la manière du portrait, très sobrement, avec un goût de la mesure, une discrétion qui aboutit aux attitudes correctes et aux expressions officielles. Où Ton aurait voulu voir l'artiste déranger un peu ses formules et s'inspirer directement de l'esprit du sujet qu'il avait à traiter, c'est dans la représentation du milieu où il devait placer ses personnages et des figures par lesquelles il voulait person-

nifier les forces et les grâces de la Bourgogne. Il a évoqué la campagne et la ville, mais il a réuni tous ces Bourguignons en avant d'un portique de tragédie, autour d'une sorte de Bourgogne ducale et de femmes selon la recette d'Ecole qui paraissent ici seulement théâtrales. Rien ne vient signifier la robuste et épanouie Bourgogne.

On voudrait, non ce froid conciliabule, mais que sais-je, un banquet un peu plus exalté par le pomard et le chambertin, on voudrait voir fleurir et s'épanouir l'esprit du terroir sur toutes ces faces d'hommes de pensée agile. M. Henry Lévy, qui ne man*que ni d'élégance ni de goût, mais qui peut manquer d'esprit de recherche et de désir de renouvellement, nous devait mieux que ces figures de femmes et la figure de génie à la mode italiano-française qui manque vraiment par trop de particularité. Que demain une allégorie semblable, de la Gascogne, ou de la Normandie, ou du Dauphiné, soit tentée, et les mêmes figurants et figurantes pourront se déplacer et jouer leur rôle.

Une observation d'ordre également général peut être faite à propos des tableaux d'histoire. Ces tableaux sont nombreux au Salon des Champs-Elysées, depuis les Bouches inutiles^ de M. Tattegrain, jusqu'à la Promenade de Louis XlVy de M. Gérôme, jusqu'aux illustrations de Salammbôy de M. Surand, de M. Thivier, interprétations littéraires qui touchent de près les interprétations historiques. Là, dans ces reconstitutions d'un beau drame, il est certain que la grande importance devra être donnée au choix du moment représenté. Ce moment, semble-t-il, ne devra pas être le moment de la conclusion, comparable à l'achèvement d'une pièce, alors que le rideau tombe et que le public se précipite vers le vestiaire. Ainsi, dans les Bçuches inutiles ^ grande toile non dépourvue de qualités par le paysage silencieux, par l'horreur de l'hiver, par la menace des choses, M. Tattegrain a représenté d*une façon absolue les malheureux jetés hors de la place assiégée et dévorant des cadavres. Il s'est avisé d'un drame de siège : « Or enfants^ viex honunes

et famés des deux Andelys, ayant été rejetés par la garnison du château à court de vivres, puis repoussés par les assiégeants, ainsi furent là quatre moys vivant d'herbes, de racines, et enfin des cadavres de leurs compagnons... » C'est en ces termes que la chronique rimée de Guillaume Guiart et rhistoire d'Henri Martin racontent cet épisode du siège de Château-Gaillard, représenté à la lettre par M. Tattegrain. Il a su simplifier le paysage de neige et de glace, mais il s'est acharné à représenter méticuleusement toute l'horreur du spectacle, ne nous faisant grâce ni d'une plaie dévorée ni d'un os rongé. Il ne nous a donc pas donné l'impression de la douleur et de la faim d'une foule errante, mais la certitude de son hideux repas. Ce n'est pas l'anxiété du drame, c'est son dénouement. Le combat de l'esprit contre l'instinct pouvait être intéressant, mais non l'assouvissement final. Il est trop sûr, ici, que le drame est terminé. Nous n'assistons plus à la péripétie, au combat de l'homme contre luimême; Allez voir au Louvre la petite toile

de Delacroix, le Naufrage du don Juan, où les naufragés tirent au sort à qui sera mangé, et vous prendrez là une extraordinaire sensation de vie arrêtée, d'anxiété grandissante. C'est la réalité résumée par un poète à son moment le plus pathétique.

La Promenade de la Cour dans les jardins de Versailles y de M. Gérôme, n'est pas faite pour donner une idée des splendeurs qui avaient Louis XIV pour centre éclatant.

Le défilé est médiocre, et le palais est de frêle et maladroite construction. On ne sait si M. Gérôme croit ainsi donner des exemples de tableaux allégoriques et de tableaux d'histoire. Lui qui se répandait en imprécations, dans des interviews de l'an dernier, contre Monet, les impressionnistes, et ceux qui admirent une œuvre comme les Cathédrales, à commencer par Mirbeau et Clemenceau qui font un assez bon commencement de liste, lui, M. Gérôme, membre de l'Institut, nous devrait bien des démonstrations plus efficaces. Après cela, dans un autre tableau tout proche, on apprend quelle

idée M. Gérôme se fait de la Véritéy et Texplication est trouvée.

Il y a un intérêt d'art et d'histoire tout autre dans les deux toiles de M. Albrecht de Vriendt, qui constituent le projet de décoration murale^ à la manière des miniatures et des vitraux, en voie d'exécution à rhôtel de ville de Bruges : L'institution de Tordre de la Toison d'or et Thierry d'Alsace rapportant à Bruges les reliques du saint sang. M. de Vriendt s'est donné la peine d'étudier le temps qu'il représente, de reconstituer le mobilier et les costumes, de réfléchir aux manières d'être et aux caractères, et son œuvre archaïque en prend une valeur de reconstitution et de commentaire.

M. Henri Pille a traité, également, avec une intelligence pittoresque, le sujet qu'il a représenté : Le 12 mai 1 588 (et il expose aussi un remarquable Portrait du docteur Laffont). M. Jean-Paul Laurens, qui exposa l'an dernier la Muraille^ où il y avait une réelle âpreté d'art, un sens de l'humanité barbare, s'en tient cette fois à deux petits tableaux de genre : Irène et les Otages^

rimpératrice grecque, telle que la veut Farchéologie, et deux enfants vêtus de rouge, en prison, qui n'évoquent aucun fait précis, mais font songer à quelque canaillerie de frcre aine ou d'oncle barbare.

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