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IV. — LA COMEDIE DU PORTRAIT

Un peintre de j)ortraits qui sait voir doit extraordinairement s'amuser. Le modèle, en effet, ne sait pas toujours qu'il est vu, malgré le rôle qu'il a accepté, et il se joue, entre ce modèle et cet artiste, la plus fine comédie du monde.

Comédie muette, le plus souvent, ou à côté de la conversation.

Le peintre a le souci de faire vrai, il est permis de le supposer: nous choisissons, bien entendu, un jeune, ou un presque jeune, a ses débuts, les fameux débuts qui durent toute la vie. Nous négligeons le jeune maître habile ou le vieux routier en possession d'une manière, d'un procédé sûr de fabrication.

Voilà donc notre homme devant son modèle, qu'il ne connaît guère, qu'il ne connaît pas, qui est venu lui demander son portrait par un hasard de relations ou sur la foi d'une recommandation. Il veut représenter ce spectacle : un visage humain en pleine vie, tel qu'il est, la personnalité marquée par la longueur et la profondeur du regard, par la sinuosité de la bouche, par la forme de Tossature et des muscles, avec l'animation intérieure et la preuve partout répartie de la faculté de penser.

Le modèle a sans doute le même désir :

il veut être ressemblant, cela va de soi, mais de quelle ressemblance ! Il voudrait se voir comme il se voit dans le miroir. Mais là, dans ce miroir, il se voit de ses yeux et, sur la toile, il est vu par les yeux d'un autre.

Quel écart! et difficile à franchir! Aussi, comme ce modèle s'ingénie à convaincre ce peintre. D'abord par des observations timides, qui tournent autour de l'objet : c II me semble que... — Ne trouvez-vous pas ?... » Toute la série des circonlocutions^ des phrases d'approche. Le peintre consent,

docile, diminue roreille, arrange le nez, donne de la force au front, de la pénétration au regard, rend les doigts plus effilés et les ongles plus roses, c Comme ceci, n'est-ce pas ? — Oui. Non. C'est-à-dire que ça n'est pas tout à fait ça. » On se remet au travail, et c'est la comédie muette.

Tout ce que ce modèle a en lui de persuasion, de fluide, il le darde sur ce peintre, il le lui envoie, il l'en enveloppe j)our le convaincre, pour le soumettre. Il charge son oeil d'expression, il s'ingénie, par un lent travail qu'il croit imperceptible, à transformer le dessin de sa bouche, il essaye d'alléger sa mâchoire. Peines perdues, efforts inutiles ! La forme est la forme et ne se peut changer. Tout se tient dans un visage, tout se commande, on ne modifie pas la particularité de son crâne, on ne peut faire que l'œil ne soit pas enchâssé dans un certain orbite, que la bouche ne soit pas en accord avec le jeu des muscles faciaux. Le peintre sait cela, ou doit le savoir, et il sourit en pensée, malgré l'apparence grave qu'il sait garder j)our un travail aussi solennel. Pour

Texpression» elle est changeante et peut passer, il est vrai, par des phases indéfinissables. Toutefois, le modèle ne sera pas toujours sur sesgardes, il aura ua moment de détente, et le peintre saura saisir cet instant où les sentinelles sont endormies, où l'ennemi est sans défense.

C'est ainsi, en une longue bataille presque silencieuse, que se mène et s'achève un portrait. Il y a encore ceci, tout à l'avantage du peintre, que plus les séances se multiplienty plus le modèle se fatigue, s'abandonne. Le peintre, lui, s'il aime son métier, sent, tout au contraire, son ardeur s'accroître. C'est alors, son œuvre déjà formulée, qu'il aperçoit toute l'étude possible^ tout le travail nécessaire. C'est alors qu'il intervient d'un esprit prompt, d'une main décisive.

Tout est fini, le modèle vaincu n'ose plus rien dire, ne sait plus que penser devant cette étrange image, où il n'arrive pas à se reconnaître. Il n'a plus que la dernière ressource de faire intervenir les parents, les amis, pour demander et obtenir au moins

une dernière retouche, là, ce bout d'oreille, ici, cet œil. Le peintre s*exclame : « Combien l'observation est juste ! Dire que je ne m'étais aperçu de rien !» Et il se montre très soumis, il fait semblant de rectifier. Les intermédiaires sont ravis de tant de bonne grâce, affirment au modèle qu'il n'a plus rien à réclamer, et celui-ci emporte chez lui et accroche à sa muraille ce j)ortrait qui va le désoler pendant le reste de ses jours et qui deviendra le portrait d'ancêtre dont s'amuseront les générations futures.

Aussi est-il une tout autre manière de réussir un portrait au gré du modèle. C*est de fournir à celui-ci une image de lui délibérément fausse, telle qu'il la désire: De ces portraits-là seulement le portraituré se montrera satisfait; il admirera cette topographie idéale de son visage, cette gracieuse expression d'emprunt qui vient voltiger sur ses traits enjolivés, il se reconnaîtra de point en point dans ce mensonge ingénieux et aimable. ^

Cette poétique particulière est la grande raison d'être de la profession du portraitiste,

la grande cause de la quantité considérable d'effigies qui figurent aux deux Salons et de la quantité plus considérable encore qui ne trouve pas accès aux salles d'exposition :

peintures à l'huile, pastels, aquarelles, fu* sains, bustes. On n'a pas encore compris^ dans les familles qui veulent se perpétuer en galeries, que tous ces bustes et toiles étaient de futurs obstacles aux déménagements fréquents, de sûrs encombrements des logis exigus, et que la sagesse serait de se contenter d'un petit j)ortrait à la mine de plomb ou d'un médaillon, où le dessinateur et le sculpteur apporteraient tous leurs soins, autant qu'au portrait en pied et aii buste.

Dans les portraits de Salons, il faut bien le reconnaître, on trouve rarement la caractéristique, le signe de la personnalité. La plupart des peintres s'amusent aux étoffes, qui ont leur importance, d'accord, mais qui ne devraient pas tout de même jouer le grand premier rôle, et souvent le seul rôle. Et ce n'est pas tout que de peindre les étoffes, encore faudrait-il mettre quel*-

que chose dessous^ donner à deviner la forme du corps, le frémissement de vie qui parcourt un être. Trop souvent, c*est la seule forme de la redingote, ou l'armature du corset. Des cols surgissent des physionomies en marbre, ou en mastic, ou en cire, plates, raides, fixées dans l'apparence de vie des figures du musée Grévin. Regardez, au contraire, les visages peints par les maîtres du portrait : la peau est restée vivante, semble animée encore par le flux du sang, par le mouvement de la respiration : c'est que la vie intérieure a été pénétrée, vue à travers Tenveloppe. Nos peintres à la mode ne voient pas au delà de Tépiderme.

Aussi, quelle rage prend tant de gens de se faire portraiturer en pied, en grande toilette, par des peintres qu'ils ne connaissent pas, dont ils ont entendu seulement vanter la marque, la façon expéditive, la ressemblance garantie? Ils n'auraient pas les mêmes désillusions si leurs ambitions étaient moins démesurées. Que ne font-ils simplement reproduire leurs traits par la miniature, de format modeste, peu encom-

brante^ ornement tout indiqué de nos petits appartements, de nos restreintes murailles* Autrefois, on alignait les miniatures de chaque côté de la glace, au-dessus de la cheminée, et c'était tout à fait charmant, de voir d'un coup d'oeil un résumé de sa famille, de ses amitiés. Là aussi, il y avait ressemblance, et une ressemblance d'une grande douceur, obtenue avec des soins délicats, une patience infinie. Le genre n'est pas délaissé, il n'y a qu'à faire le tour de la galerie intérieure des Salons pour s'en convaincre, mais il ne supplante pas le portrait solennel, et c'est grand dommage. On devrait encourager la renaissance complète de cet art jadis célèbre, abondant en fines œuvres qui ont traversé le temps. La femme, qui cherche si inquiètement sa voie en art, peut exceller, et excelle souvent dans la miniature, trouve par elle à utiliser ses qualités de finesse, d'adresse. On peut s'en rendre compte en allant regarder les jolies miniatures de M""' Gabrielle Debillement- Chardon, de M"* Marie-Louise Chauchefoin, de M"* Eugénie Gruyer-Brielman, de M"' Jeanne Cas-

tel, de M"' Cécile Schiatter, de M*** Marguerite Delaroche, et de beaucoup d'autres. Encourager ces femmes, ces jeunes filles, ce ne serait peut-être pas rénover Tart du portrait, mais ce serait tout au moins diminuer la fabrication de l'inutile et fastidieux portrait en pied ou en buste.

En somme, le peintre qui n'est pas un artiste de génie apte à tout exprimer, à tout saisir de ce qui lui apparaît, ne peut faire œuvre supérieure que par le portrait de l'être qu'il connaît bien. Presque tous, même les factices, sont intéressants lorsqu'ils font le portrait de leur père ou de leur mère. Pourquoi } Sans doute, l'observation continuelle, inconsciente, l'image perpétuellement présente avec les habitudes, les travers, les manières de rire, de parler, de rester immobile dans la songerie, se gravent chaque jour de plus en plus dans les yeux et dans l'esprit. De plus, l'artiste a souvent dessiné ces modèles familiers, étudié en croquis leurs poses, leurs allures. Au jour du portrait, le pouvoir du temps agit, la physionomie complète se révèle- avec ses particularités

à celui qui Tétudie d'un œil si savant, d'un esprit si ému : il a forcément une autre sen* sation devant ce vieux visage de maman, cette figure sévère de père qu'il sait bon et tendre, que devant le monsieur ou la dame si inquiets à la vue d'un commencement de portrait véridique.

Même si le talent n'est pas très grand, ces portraits ont une vérité et un charme ; les gaucheries, les naïvetés, deviennent des attraits; on devine les jeux de physionomie aperçus sous un angle toujours le même ou tiennent s'inscrire le caractère, l'attitude habituelle, le reflet de l'âme dans les yeux.

Mais il ne sert pas de grand'chose de vouloir remonter un courant ainsi établi.

Quelques-uns comprendront, et cela suffit sans doute ; mais le grand [nombre, entre le petit portrait à la mine de plomb, fût-il d'Ingres, et la grande toile quelconque, établie et coloriée au petit bonheur, n'hésitera pas et choisira ce dernier objet, qui Jlatt^ plus, sur le moment, mais qui est voué au bric-à-brac futur. Ainsi va le monde, et les Salons ne sont pas près de changerd'àspect.

Au surplus, si Ton revient au goût prédominant du modèle, on arrive bien vite à cette conclusion que l'exécution d'un portrait est une chose convenue, conclue d'avance. S'adresser à tel ou tel, parmi les réputés, c'est signifier que l'on désire, que l'on veut apparaître sous des dehors déterminés selon la manière du peintre. On ne veut pas être soi, mais on veut devenir un Henner, ou un Carolus-Duran, ou un Bonnat, ou un Jules Lefebvre, on entre dans une famille picturale, et l'on prend les habitudes d'existence du groupe, on devient nacré, ou rutilant, ou solide, ou anémique.

On objectera que de plus grands donnent ainsi à leurs modèles un air de parenté, par le fait de la vision qui est la leur et de l'exécution plastique découverte par leur instinct, développée par leur réflexion. D'accord. Mais regardez-y bien. Dans cet art du portrait, de la représentation de l'être vivant, si le peintre est vraiment grand, s*il devine la profondeur en même temps qu'il voit l'apparence, il y aura toujours un mo.

ment de sa vie, qui sera le moment de l'apogée de son talent et de son génie, où il saura s'extérioriser, créer en dehors de lui, s'annexer toute une région d'existence nouvelle.

Songez à l'œuvre de Rembrandt, de Velasquez, aux portraits d'Holbein qui sont ii Baie et à ceux qui sont en Angleterre, et admirez la variété croissante, le nuancement infini. Car la découverte est non pas dans les éclatants changements de manière, mais dans la progression lente ; non pas dans le contraste, mais dans la nuance.

Cette nuance suffit pour dire la prise de possession des choses, le règne assuré de l'artiste sur la nature enfin pénétrée et conquise. De plus, observez encore que ces grands hommes ont souvent observé tout près d'eux, dans leur famille, parmi leurs amis, ou dans une région sociale dont ils étaient les habitués. Ils revenaient sans cesse aux mêmes sujets d'observation, ils les découvraient de jour en jour davantage, et ils sont devenus, à ce prix, des historiens extraordinaireSy ayant vu et créé à nouveau, les êtres.

Avec les préoccupations qui viennent d'être dites, les portraits qui garderont un charme d'existence, de vérité, de poésie, et prendront aux yeux une valeur précieuse, n'auront pas été bâclés pour la circonstance, représenteront un long temps d'études et de réflexions.

Aux Champs-Elysées, parmi les innombrables portraits, s'aperçoivent quelques toiles d'intimité, où les artistes ont certainement mis la poésie du vrai, la beauté de la vie, sans se préoccuper de la mode^t du succès. De ce nombre, les portraits de femmes de MM. Braut, Tardieu, Sabatté; les trois têtes d'hommes : Portraits de mes amisy de M. Bellery-Desfontaines. Et encore : le Portrait de mon père^ de M. Victor Marec; Mon père^ de M. Giacomo Rosso; Mon fils André ^ de M. Benjamin-Constant, tous trois de bons portraits, où l'on trouvera exprimée une qualité de vie qui manque ailleurs. L'intimité est plus sûrement fixée, découverte, par l'œil ami qui a suivi les transformations successives des années, les écarts de caractère, le tracé des grands rires

ou des restrictions mentales, le sourire ou la tristesse du regard.

Parmi les portraits d'apparat, celui de M"* P. S..., de M. F. Humbert, est séduisant par la grande allure, Tharmonie du costume blanc et du visage, et celui de M"'Héglon a la beauté scéniquedeTactrice.

Il n'y a pas ici que le costume, il y a une vie particulière, une signification de physionomie, que l'on chercherait en vain dans les images de M. Bouguereau, de M. Lefebvre, etc., images précises, finies, mais réduites, amincies jusqu'à disparition delà vie, les chairs amenées au même aspect que les soies et les satins. Le talent de M. Bouguereau, professoral d'apparence, mais en réalité aimable à souhait pour ceux qui se réjouissent de la petite imitation des choses, s'exerce cette année sur la Vague et sur le Portrait de M^ la comtesse de C... La Vague est le tableau type de ce genre où tout est effacé, égalisé, en même valeur, où la matière même est partout semblable. Exemple : la vague du même grain, du même lustre que la chair de la femme. C'est dans cette disposition à

tout représenter d*une manière immobile, morte, que le portrait de femme est abordé, femme jolie, distinguée, sans doute, mais qui manque, ici, de la beauté première qui est la vie. De même, dans le portrait de jeune fille de M. Jules Lefebvre, le plus étonnant parmi ces fantasmagories distinguées : petit, sec, gratté, usé, aminci comme une feuille de papier à cigarettes, mince, fluet, épanoui dans la blancheur.

Les femmes ainsi peintes sont probablement charmantes, on le devine, on veut le croire, mais on reste vraiment surpris qu'elles n'intéressent pas davantage ces sénateurs de la peinture. De même, le portrait de femme, de M, Bonnat, est faussement fougueux, ardemment mal construit, les conditions vitales disparues ; le détail est présent, mais il n'y a pas assemblage organique, Tunité manque. A n'en pas douter, devant ces preuves, les portraitistes en vogue, et d'autres encore, refroidissent leurs modèles, toute idée de mauvais jeu de mots éloignée.

Après cela, malgré un défaut d'harmonie du costume, on peut se plaire à regarder la

tête de femme brune peinte par M. Ernest Hébert, et le portrait de femme de M. Paul Dubois, une rose à la ceinture de sa robe verte, n'est pas sans expression, malgré la forme timide, le dessin restreint. Puis, il faut saluer le talent de M. Henner, qui donne à voir de la vraie peinture, savoureuse et hardie.

Car il est resté peintre, peintre amoureux de peinture. Il a produit des œuvres qui restent dans le souvenir : des corps de femmes d'une chair particulière, nacrée, empreinte de la clarté bleuâtre des belles nuits claires, une chair qui apparaît dans son cadre naturel au milieu des paysages de sombre émeraude, au bord des lacs, des étangs mystérieux où s'est réfugiée la clarté dernière, sous des ciels profonds tout envahis d'une lumière lactée. Dans cette série de nudités, il est certain que M. Henner a manifesté un sens des riches harmonies sourdes, et de l'apparition subite et lumineuse d'un beau corps de femme^ Mais aussi il s'est laissé aller à la manière, à des frottis de plus en plus sommaires, faciles à

indiquer, à mettre en place, pour un adroit manieur de brosses tel quelui. Au lieu d'approfondir sa vision, de renforcer sa force, il a subi une déperdition certaine, tout en continuant, par les semblables profils et les torses de Christ exposés chaque année, à donner l'idée d'un talent toujours présent, et d'une grande œuvre toujours possible.

Cette année, par le Portrait de M. Carolus Dur an, qui semble abordé légèrement, avec cette aisance de modelé que M. Henner possède, et qui donne l'idée de solide construction, et par le Christ au linceuly le tors^ encore beau et ferme sous la lumière verdâtre, mais les bras petits, étriqués, malgré l'artifice de peinture large, — M. Henner continue à donner l'idée de sa virtuosité.

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