‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 20 sur 27 · AUX CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS-ELYSÉES

§ I. — HOMMAOE A CAILLEBOTTE

Je dédie volontiers ce compte rendu du Salon des Champs-Elysées à la mémoire de Caillebotte, cet artiste charmant et convaincu^ amoureux des verdures, des fleurs, du ciel, de Teau, si ardent à l'admiration des grands artistes ses amis, et qui eut la pensée touchante et belle de léguer au musée du Luxembourg, c'est-à-dire au public, c'est-à-dire à l'avenir, les œuvres qu'il avait aimées, réunies, gardées jalousement pen-

dantsa vie. Il paraît que cette idée si stni'* pie et si légitime était une idée violente et offensante, car elle a ravivé des ignorances et déchaîné des colères. Le legs ne fut pas refusé, parce que le conservateur du musée du Luxembourg et qnelqlies tmemlnnes du comité consultatif des musées nationaux sa*' vaient, par bonheur, que nul ne pourra supr primer de l'histoire de Tart de notre temps les noms d'Edouard Manet, Degas, Claude Monet, Pissarro, Renoir^ Cézanne, Sisley; Berthe Mortsot. . . Mais cette acceptation de trente-huit toiles sur soixante-huit c'est k peu près tout ce qui apuétre obtenu. L'installation est aussi défectueuse que possible* dans une salle qui a Faspect d'un couloir; les cadres se touchent, les toiles sont mal disposées... Toutefois, les œuvres, fortes. et complètes, ou les esquisses légères, d*une charmante fluidité, sont de celles qui résis* tent.

Elles résistent même aux protestations des membres de l-Institut et aux déclamations des sénateurs. Un manifeste dont on n'a pas publié le texte, signé de noms qui

n*ontpas étèrérélés, a^ ditrsoa^.été adressé par des membres 4e l'Institut au ministre <ie l'Instruction publique et des Beaux-Arts^, et nous en avons eu Técho dans un petit dis* cours d'un inamovible du Sénats M. Heirvi de Saisy : t II a été admis dans ce musée»

a-t-il dit, par \e ne sais quelle condescen-* dance, une collection due à: un peintre mé«> diocre nommé Caillebotte, aujourd'hui dét cédé, qui en a fait une donation xonditiont nelle que l'Administration des Beàux-Arts a dernièrement. acceptée^ U en.est (résulté que ce sanctuaire:, destiné aux véritables artistes^ a subi tout à coup i^ne invasion d'œuvres d'un caractière extrêmement équivoque et qui est aux antipodes de ce qa'on doitratt tendre de la perfection 4ans Part et de^ chefs-d'œuvre qui en sont la» glorieuse, ma?

nifestation. » . ; : ,

Après ce préambule^ il est parlé de lapror testation émanée c d'hommes de la plus haute compétence », de « grands artistes dont les toiles ou les statues peuplent ce pré* cieux et intéressant musée jusqu'ici j vierge de toute compromissîcm*jy>\etc;y etc»i i » u

Personne n'a perdu de temps à discuter les appréciations ainsi formulées, ni la description de V Olympia^ ni la dénonciation des paysages c où le vert domine », ce qui ne constituerait pas un si grand crime. Les admirateurs des artistes attaqués n*ont pas jugé à propos d'organiser quelque contremanifestation, mais qu'il soit permis au moins, puisque l'occasion toute naturelle se présente, de mettre en regard des œuvres de la collection Caillebotte les productions toutes récentes de quelques membres de Tinstitut, exposées au Salon des Champs-Elysées.

Tous n'ont pas protesté auprès du ministre, on aime à le croire; mais, puisque leurs œuvres ont été invoquées comme les manifestations suprêmes de l'idéal par le se* nateur inamovible, il est bon de les étudier et de leur demander leur secret.

§11. — PEINTURE d'institut

M. Gérôme, tout d'abord, se présente avec deux toiles : Fmte en Egypte et Entrée de

Jésus à Jérusalem y le jour des Rameaux. De la première toile, aucun enseignement par«< ticulier à retenir. Le paysage n^est pas tout vert, comme chez les impressionnistes, sel(Mi l'affirmation, d'ailleurs erronée, de M. Hervé de Saisy ; non, le paysage est tout bleu, d'un ble^ où il y a, ma foi, du lilas, et qui représente assez bien un amas de cendres. Là* dedans, deux personnages et un âne défilent comme des marionnettes. Mais si vous voulez avoir la nette.perception.de la manière dont M. Gérôme entend le tableau d'histoire et le drame religieux, c'est V Entrée de Jésus à Jérusalem qu'il faut regarder. Contemplez ces fortifications de la ville, ces détails du paysage, ces personnages levant les bras et agitant des palmes, ce Christ, ces apôtres, cette ânesse, cet ânon^ toutes ces découpures et tous ces ajustages d'une concept tion véritablement enfantine.

Je préfère, sans honte, la Mer sauvage à Belle^Ile-en-Mer i de Claude Monet, l'harmonie de l'eau et du ciel, la grandeur farouche du cap, l'arrivée rythmique et formidable des lames de l'Océan*

Si nous quittons M. Gérome pour M. William Bouguereau, nous nous trouvons en présence d'une manière de peindre infiniment plus adroite. Cest moins touchant, évidemment, moins ingénu. M. Bouguereau est un des plus sûrs exemples de la possession du métier sans art. Il . réussit, mieux que personne, à fournir des doubles des objets; il exécute les pieds, les mains, les visages, avec la même perfection qu'un modeleur en cire. J'ai visité, à l'hôpital Saint- Louis, des salles où il y a des morceaux semblables, avec le même rendu de la peau, des saillies d'os, des parcours de veines.. Le peintre en reste à la vision rapprochée des choses, méconnaît l'harmonie de l'ensemble, le modelé par la lumière, la loi générale qui fait un tout harmonieux de ces frag^ ments qu'il voit un par un, qu'il met les uns auprès des autres, comme dans une vitrine^ Il y a deux toiles : Compassion ! un Christ crucifié qui regarde avec pitié un malheureux homme accablé sous le poids d'une croix, — et Blessure d amour ^ une jeune fiUe atteinte par la flèche d'un Cupidon qui s*en^

fuit en riant. Les persidnnages des deux tableaux, la jeune fille, le Christ agonisant, le. petit amour, le pauvre homme^ sont peints de la même manière transparente, en cette sorte d'albâtre couleur de chair que M. Bouguereau et ses imitateurs affectionnent. C'^»t partout le même trayail sans expression, les genoux de la femme semblables aux«enoux du Christ mourant, les chairs pareilles, la même indifférence, la même impertuphabilité.

Avec quelles délices, après avoir contemplé ces froides images, je me réjouis de revoir les fenmies vivantes de Degas^ les ri* ches et profondes harmonies des chairs et des étoffes, les légères et féeriques apparia tions des danseuses dans la lumière dDrée de la scène. ii

M. Benjamin Constant est, cette année^ le portraitiste de M. le duc d^Aximale >et de M. Alfred Chauchard. Ces deux célèbres col»

lectionneurs nous fournissent ainsi d'authien<* tiques et stupéfiants renseignements ^sur le goût de peinture qui est le leur, lorsqu'ils sont livrés à eux-mêmes. Comment!* c'esl

ainsi qu'ils désirent figurer en effigies parmi les. chefs-d'œuvre qu'ils entamasses! N'ontils donc fait, pour réunir ces chefs-d'œuvre^ que suivre des conseils de marchands ou d'amis, guidés eux-mêmes par l'opinion établie sur. le passé? C'est à le croire. Je n'ai jamais éprouvé une bien vive tendresse pour l'orientalisme de M. Benjamin Constant, trop d'apparat et de clinquant, plus criard que lumineux. Mais il est précisément trop préoccupé du décor et des accessoires pour être un bien profond portraitiste, et la seule exception d'un portrait de jeune homme, assez vaillamment ébauché, qui fut exposé l'an dernier, n'est pas pour changer cette opinion. Aussi, dans le portrait de M. Chauchard, ne voit-on que les favoris plâtreux et mal attachés, et dans le portrait de M. le duc d'Aumale, n'aperçoiton qu'une sorte d'invalide à la tête et aux jambes de bois, assis sur un banc en une attitude de garde-chasse mélancolique berné par les braconniers. Pourtant, c'est probablement une physionomie curieuse que celle d'un Chauchard, l'un des maîtres de l'em-

pire des grands magasins, et pour avoir seulement aperçu M. le duc d'Aumale, on peut avoir la conviction qu'il y avait une époque à faire revivre en la personne de ce fils de Louis-Philippe, troupier d'Afrique, retiré à l'Académie française, seigneur de Chantilly, ami des tableaux et des livres. C'était une fin de régime à raconter, une œuvre d'histoire à entreprendre.

J'ai le regret de constater que M. Benjamin Constant n'a pas même essayé d'aborder cette tâche, et j'avoue à M. Hervé de Saîsy que hion admiration ' retourne vers V Olympia de Manet, autrement belle, vivace, significative, historique.

De M. Bonnat, un portrait : Celui de M. Joseph Bertrand, de l'Académie françaisie, et un drame : Aigle liant un lièpre. Le portrait de M. Joseph Bertrand, redingote, plastron, chaîne d'or, barbiche, cheveux, visage, est cimenté, peint à la truelle avec une amusante fausse énergie. L'agonie et la mort du lièvre, saisi par un oiseau de proie emprunté à une collection de naturaliste, se passent dans un paysage ravagé, en

avatit d*ttn sinistre coucha de soleil. Le fond qui sert habituellement au calvaire età la mort du Christ a été utilisé par M. Bonnat pour la passion d'un lapin.

Je songe alors avec un sentimient de nos* talgie invincible aux délicieux jardins de Camille Pissarro, aux maisons villageoises, paisibles dans la lumière. Je revois les eaux courantes des rivières de Sisley, les ciels fluides, légers, où courent les nuages, les merveilleux nuages chantés par Baude-* laire.

Les figures à la dernière mode, grattées, ratissées, poncées, par M. • Jules Lefebvféi se dressent sur la cimaise. Le Portrait dé M. le comte B. de C... n'a que l'intérêt de la dernière mode d'une redingote, d'un pantalon trop neufs, d'un chapeau qui vient d'éclore. Pour la physionomie, elle est absente, elle semble elle-même une mince étoffe qui garde l'empreinte du dernier coup de fer. De même, le Portrait de M^^ B. . .

s'évanouit, sans forme, sans regard, sans respiration, une apparence enveloppée de soie blanche.— Et le Portrait de M'^ -R. G. . . ,

par M. Paul Duboia, n'est. guh*e jAus exia-t tant. ., . •• , n

Je revois, dans la pure atmosphère .où passent des lueurs, les fines silhouettes, lest physionomies heureuses, les regards fleuris, des femmes et des jeunes filles peintes par Berthe Morisot, et malgré l'autorité sâaa-:

tpriale, les momies préparées par lea .porr traitistes de l'Institut tombent en poussière. . :.

M. Edouard Détaille convie le public à une modeste représentation des Funérailles de Pasteur^ où figurent « autour du Président de la République, nombre de person* nages officiels. C'est une série defigurinea isolées, sans harmcmie de lumière, sans lien d'émotion morale, de préoccupatioB d'e9.*i prit. Réunion-quelconque, que j'avoue avoir prise tout d'abord pour un épisode dea fêtes franco<-ru5ses« <- . •. v i,

Là-bas, au Luxembourg^ je connais'.une autre foule où l'amouf , le {Saisir, la danse, la grâce des filles de Paris, la: joie de vivre, resplendissent en . une appthéose de mouve* ments, de rythmes,, de grâce valuptueuac t

cVst le Bal du Moulin de la Galette y chefd'œuvre de Renoir.

M. Jèan-Paul Laureiis expose une immense toile, le LauraguaiSy une me d'une contrée d^âpres collines à l'époque du labour. C'est l'effort d'Institut (après les portraits toujours semblables, mais de peinture savoureuse, signés Henner), qui m'apparaît le plus méritoire. Le Laùraguais prend un aspect de sincérité rude, malgré PinsufiSsance de la réalisation , et cette sécheresse, cette âpreté donnent une sensation de plaisir parmi les images convenues, gentilles, sucrées, exposées parles collègues illustres de M. Jean-Paul Laurens. J'y trouve, ou crois y trouver, un amour du sol, un goût de vision sévère, une conception juste de la petite place occupée par l'homme, par les attelages minuscules^ dans l'espace. Il y. a au moins une volonté de parcourir l'étendue, de fixer une image vraie des champs , des êtres, d'une saison. Mais, tout de métne^ les contours seuls ont été fixés, la véritable forme manque, la grande poésie des colorations vivifiées par la lumière est absente ; ce

sol est creux, vide, cette couleur Jaune uniforme ne peut prétendre à donqer^une.idée^ de cesTÎches tapis de terr^ qui'^e déroulent et ondulent au flanc des coteaux.

Et je ne puis m^empécher encore de pçn- ^r aux beaux paysages , «; où le vert don mine », remarque M. de Saisy^ aux pelouses veloutées^ à la poésie des. routes et des sentiers, aux groupes de maisons vivanteç, aux baies méditerranéennes , à Tazur de Ce* zanne.

S m. -r FANTIN-LATOUR

Celui-là n^est pas 4e l'Institut.. Son humeur, ses goûts, ses railleries, ses admirations, ne lui sont pas inspirés par ses intérêts, par un désir de régner. Ilvit en solitaire en plein Paris,, proche» V Ecole des Beaio.^ Arts ; il se réjouit de musique, de lectures, de quelques conrersations, de fleurs. La société qui fait la mode et le succès ne pouvait le désigner comme portraitiste attitré : son art est robuste et sain, ignore Ja distinction

chlorotique, et il n'a peint que les portraits sérieux et pensifs de quelques artistes^ les physionomies de grâce sévère de quelques femmes désireuses de rie paisible* Il fait donc librement son œuvre, et si je regrette, une fois de plus, de ne pas lui voir aborder, dans ses formats actueb, le tableau de genre moderne où il serait maître, je ne puis rë-»

sister, dans la cohue du Salon, à l'appel de formes rythmiques et de colorations harmonieuses dont il revêt chacune de ses toiles.

Cette année, il a délaissé les sections de Dessin et de Lithographie, et il expose deux toiles : la Nuit et la Tentation de saimt Antoine. La Nuit : jamais corps de femme ne reposa plus doucement dans un ciel de pein^ ture, sur les nuées souples et enroulées comme des vagues. La Tentation : januds le prétexte ne fut mieux employé à disposer un groupe de femmes, comme un bouquet, autour de la robe de bure de l'ermite. Elles l'environnent de chair lumineuse, de bleu, de rose, d'or, de rouge, dans un si savant agencement que tous ces tons vifs s^ appel-»

lent) se complètent, de même que ces formes s'enchaînent, composent une ronde. C'est que Fantin-Latour connaît, avec une force de tradition et un goiit de nouveauté incon* testables, l'art de créer l'unité d'un tableau.* Chaque parcelle de toile colorée joue ici son rôle, toute la surface est occupée, l'équi-* libre est réalisé.

§ rV. — LES NOUVEAUX

En regard de l'art insuffisant de l'Insti* tut, j'aurais voulu, en, même temps que la maîtrise de Fantin-Latour, trouver dans le Salon l'effort hardi, vaillant, d'un jeune homme s' attaquant à quelque grande œuvre, apportant à son entreprise une ardeur d'en* thousiasme,mâme quelque excès, une ivresse de la vie. Je Tai cherché inutilement , se manifestant par une de ces grandes toiles qui occupent une muraille entière. J'ai vu l'application, la routine, j'ai retrouvé les pratiques usitées de la composition histo* rique; mais ni M. Paul Gervais, avec UFo/îé

de Titanta, ni M. Surand avec Poésie, ni M. Matisse avec le Soleil entraînant ses planètes y ni M. Sorolla y Bastida, avec Cousant la voile y ni M. Scherréf, avec le Départ de Jeanne d* Arc pour VaucouleurSy ni d'autres encore, ne m'ont donné la sensation de vérité et de poésie, Fannoilce soudaine d'une destinée de lutte et dé victoire. Pour la peinture dite grande peinture, comme pour toutes les formes d'art, il n'y a pas de recettes, il y a l'observation et l'amour de la vie, la grande, la seule école, abondante en leçons.

Puis, M. Henri Martin aura causé au moins une décteptiôn : celle cjue j'ai éprouvée, après l'espoir né des peintures de Tan dernier et de l'année précédente, en devenant le spectateur de cette déroute d'un talent intitulée — avec combien de raison ! — Vers Vabîme. C'est une peinture violente; qui éclate aux regards et met le cerveau eh travail. Dans un vaste paysage désolé, sous un ciel incendié, une foule de gens de tous les âges, lamentables, donnant la sensation de vieillards débiles, d'éclopés, de culs-de-

jattes, se précij;Ài^mtj »nT f tUXK t^tmn fofc tement en .pente, à' la suite-; d-uaq kmxm maigrichonne, anémiée, pem €;:i;çitantj^ .eç somme, par elle-même. Je ne çonçois^pa^ davantage qpe les pripesiux dont e)^ affula)^ sa nudité puissent: faire ainsi se rue^ çett^ foule sur ses'pa$«MNi sa chair anémiée >et réche , aperçue . par Véçartement 4^ i si^p voiles funèbres, ai se$ ailes di^ cha^verâ^r ris, m ses pierreries, ni s^^coquelicçiits h la ceinture, ni ks. fleurs séchées qu-e}le a^te comme i^n drapeau,: ne.^oyeilit ei^pUquer Tempressement fébrile de tou^.C^P .mattiieur reux. Je vQis,$euleme]|Ut que iC^e peinture est intitulée : Vers Ta^fm^, Cest.tOut(iÇ|s qiAeJe peintre nous explique ^de^ceft^feno^^ n^e, de OB défilé et de C(e payang^.JH n'yia.pas i s'épuiser plus que lui à vc^loîx jr^Âdre fçlatr ce rébus. Chacun est libre.. d'y voir tout ce qui lui plaît, et le concoure de glipsep lest.pti? vert. Pour ma .part, je, ne fais, qu'inscrire mes regrets de . voir un artiste, qui devrait être en pleine force de produ/stion, ayouçr ainsi sa recherche éperdMe^du. sujet,, et son impuissance.de pei^^, k 4xpnxmr\^fi^ ^

veries violentes et hardies en apparence, assez fades et bornées en réalité. Aux deux derniers Salons, malgré certaines formes effilées, étriquées, minces, le plaisir avait été réel, devant les décorations pour THôtelde-ville, de voir se révéler chez M. Henri- Martin un goiit ornemental, une faculté de disposer les figures, de décorer une muraille. Que reste-t-il de ces promesses dans une toile telle que Vers F abîme? Le désir de retrouver l'originalité de conception, la grâce de certaines attitudes, xle goût des colorations fines, ce désir reste vain devant la gauche composition à peine abordée, déjà évaporée.

Il ne faut pas contester le droit à l'allégorie, ni aucun droit de l'artiste. On peut croire seulement que des formes nouvelles d'allégorie existent là où elles ne sont pas toujours aperçues, dans les spectacles familiers, journaliers, véritablement miraculeux, de chaque jour. Que M. Henri Martin Bit donc voulu représenter le destin humain par cette foule lancée à la poursuite d'une sorte de Folie funèbre et ironique, il n*y a

pas d*autre objection à lui faire que sur la forme donnée à sa conception. Au point de vue où il s'est placé, comment n'a-t-il pas vu qu'il appauvrissait et enlaidissait sa conception en représentant ainsi l'humanité lancée à la poursuite de la chimère et de l'idéal, en nous donnant comme la vision générale de la vie cette foule d'hôpital courant après cette fée macabre? S'il en était ainsi, s'il n'y avait rien au monde que cet affreux paysage oii croassent des corbeaux, où rampent des larves, où s'agite et ricane une muse à ailes de chauves-souris, à quoi bon penser davantage, rêver des destins meilleurs, vouloir le règne des idées et de l'art? Avoir conçu et exécuté cette course à l'abîme, c'est se condamner soi-même. Car je ne me permets pas de suspecter les intentions de M. Henri Martin, je veux bien croire qu'il n'a pas voulu nous mystifier, malgré la bizarrerie inquiétante et la déplorable construction de ses personnages. Ici encore, il faut se refuser énergiquement à cet art inharmonique et informe. L'erreur est tout autant visible dans les œuvres de

fantaisie mythologique, de rêverie fantastique, que dans les œuvres de réalité imnniédiate, paysages, portraits, scènes de genre.

La loi de l'art est partout la même, et la création d'une œuvre, à quelque genre qu'elle appartienne, veut la même observation des phénomènes de lumière, la même science de modelé, de construction. L'artiste qui s'astreindrait d'abord à obéir à cette nécessité de son art nous entraînerait à sa suite où il voudrait nous conduire, même à l'abîme de M. Henri Martin, même au badinage de M. Bouguereau. Il nous ferait admettre les interprétations de la légende tout autant que la représentation du fait précis, directement interprété. Le sujet le plus fantastique, le plus irréel, si Ton veut, doit pourtant obéissance aux mêmes lois de .lumière et de modelé que la plus stricte étude d'après nature. Là, aucune infraction n*est permise, n'est possible, et pour avoir manqué à cette soumission qui fait Tartiste grand et fort. Vers Vabîme apparaît, au premier coup d'œil, une œuvre avortée, un pêle-mêle, un gâchis de corps

semblables, raides, ligneux, de poupées aplaties sur le sol, un simple amas de taches avec un rébus pour enseigne.

Il se trouve, pour affirmer cette suprématie de l'harmonie lumineuse et de la vérité des formes, qu'une tapisserie du Par* nasse de Raphaël décore le vestibule du Salon des Champs-Eysées. On peut la regarder en entrant et en sortant: elle aidera à remettre beaucoup de choses au point, et sa contemplation peut être conseillée à M. Henri Martin et à bien d'autres.

Pour découvrir des promesses et des réalisations de nouveaux venus, il faut donc se mettre en recherche, aller vers les toiles attirantes par un doux rayonnement, par une force paisible, par un charme secret.

Il est de ces œuvres fines et discrètes égarées parmi les coloriages et les anecdotes.

J'aime la poésie de Doke farniente ^ de M. Bunny, des femmes vivantes aux corps souples, aux beaux visages instinctifs, qui rêvent au bord de la mer. C'est la vie de tous les jours qui atteint naturellement à la grandeur, une familiarité qui touche au

style, une observation juste servie par un sobre métier de peintre. Puis la Danse au biniou j très réelle et gracieuse, de M. Chetwood-Aiken. Et les deux magnifiques dessins de M. Rouault : Baigneuses et Paj'sage. V Intérieur de T église Saint- Gertnain-des-PréSy de M. Fernand Sabaté, est aussi parmi ces œuvres charmantes. Je vois par le catalogue, que l'artiste habite tout proche de la vieille église et qu'il a dû vivre dans l'intimité de son modèle. Aussi a-t-il bien exprimé la vie mystérieuse des pierres visitées par la lumière, le jeu profond et varié des entrées de clarté et des perspectives d'ombre, le silence des allées de granit, la richesse sourde des colorations, l'allure prudente des visiteurs. M. Sabaté expose également une figure de femme savoureuse, une Eve après le peche\ mais trop marquée du dessin d'Ecole. Chez M. Besson, le goût de la peinture et le savoir sont évidents, toutefois sa petite toile des Iconoclastes est confuse de pensée et d'exécution. J'ai trouvé chez M. Jules Adler une compréhension du spectacle de la rue, du pas-

sage des êtres, du drame de la vie ouvrière, dans son tableau des LaSy où la foule du matin défile, à la fois inconsciente et farouche, sous le geste bénisseur d'une statue de République officielle. Dans un autre ordre d'idées, qui n'est peut-être pas si loin, après tout, de celui qui vient d'être indiqué, M. Crébassa a peint, d'un métier assez gros, d'une coloration trop en dehors, mais avec un juste sentiment des mouvements et des expressions, la mise en scène et la figuration d'un Café de nuit.

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