‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 21 sur 27 · V. — LE PORTRAIT · texte numérisé non relu

V. — LE PORTRAIT

A ce moment, comme intermède, je lis dans un numéro de la Revue blanche^ qui paraît aujourd'hui, au cours des souvenirs que publie M. Antonin Proust, cette réflexion d'Edouard Manet: « Moi, disait-il un jour, je m'inquiète fort peu de ce qui a pu être dit sur l'art. Mais si j'avais à donner une opinion, je la formulerais ainsi : Tout ce qui a l'esprit d'humanité, l'esprit de con

temporanéité, est intéressant. Tout ce qui en est dépourvu est nul. > Ces deux mots rapprochés : humanité et contemporanéité, donnent bien, en effet, une formule acceptable, prouvée par les œuvres, tout au long de rhistoire. Le grand artiste prend les éléments de son art dans la vie qui Tenvîronne, il interroge directement son temps passager et la nature durable, et il donne une signification générale à l'existence d'un jour.

Ces réflexions, qui s'appliquent à la peinture d'histoire, à la peinture de genre, à la représentation de la vie moderne, trouvent également leur emploi lorsqu'il s'agit du portrait. Le peintre doit trouver à la fois, chez l'être qu'il veut faire revivre, l'expression particulière d'un individu, d'un temps, d'une race, et une expression générale d'humanité. Ces portraits-là, je le sais, ne se font point tous les jours : on compte les effigies typiques dans l'histoire de l'art d'une époque, et il ne faut pas demander des réussites semblables à chacun des Salons annuels. Mais que l'intelligence s'affirme, que

l'effort soit marqué, et le visiteur pourrait se tenir pour satisfait.

II n'en est pas ainsi avec les fournisseurs habituels de l'aristocratie du nom et de la finance, et, malgré tous les diplômes, toutes les médailles de Salons et d'Expositions universelles, tous les titres et grades, on éprouve à nouveau l'étonnement et la déception dont on ne peut se guérir, malgré les déconvenues répétées, devant tant d'étonnantes images.

Au moins la faculté de peintre qui persiste chez M. Henner offre encore un intérêt. Et pourtant, que l'on considère les deux portraits exposés par l'artiste alsacien, le Portrait de M"* H. F... et le Portrait de Madeleine M... y et l'on sera obligé de reconnaître que rien ne les différencie, que le caractère est absent, que c'est peu de varier la couleur d'une étoffe ou d'une chevelure si l'on s'en tient à un procédé identique pour établir une forme de tête, un ovale de visage, des yeux, un nez, une bouche. Je vois bien la facilité de la brosse, la nacre de la chair, la douceur des pas-

sages et des demi-teintes. C'est quelque chose, ce n'est pas assez pour M. Henner, qui a perdu définitivement, sans doute, sa pensée et son art dans les pratiques du métier.

Des portraits, çà et là, donnent à espérer des artistes non enclins au tintamarre de raffichage: MM. J.-B. Bal, Bellan, Walcott, Albert Braut, Cadiou, Loeb, François Tardieu, Henri d'Estienne, Duvent, Bréauté... Chez ceux-là, on trouvera la faculté d'observer, une promesse ou un commencement de méditation devant l'expression du visage humain. Ils s'éloignent du portrait à tapage, des effigies théâtrales qui mettent surtout en évidence l'art du tailleur et du couturier. Non pas que le ces tume soit négligeable ; il est, au contraire, expressif au plus haut point et il apporte au peintre un élément de beauté ; mais il est essentiel qu'il revête un être vivant et qu'il garde son rôle d'indication. Je ne veux pas quitter ce genre du portrait sans signaler la jolie arabesque de l'une des figures de femmes de M. Marcel Baschet, l'intelli-

gence, la sobriété des envois de M. Ferdinand Humbert : le portrait de la comtesse de B..., un peu d'apparat, et le portrait de M. André H... Puis, M. Tony Robert- Fleury, par un tableau qui peut être classé parmi les portraits : Auprès du /euy révèle un sentiment de grâce et de volupté par cette femme indolente, grasse, sorte de statue ensommeillée au repos dans la pénombre.

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