‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 22 sur 27 · VI. PAYSAGES · texte numérisé non relu

VI. PAYSAGES

Je ne sais si c'est la coïncidence de l'ouverture du Salon et du commencement du printemps, mais je ne ressens jamais plus vivement le désir de sortir de Paris, de m' enfuir vers les champs tranquilles, les bois profonds, les grèves fraîches et sonores, que pendant ces journées passées à travers les salles du Palais de l'industrie, au long des cimaises. Les paysagistes doivent être pour beaucoup dans ces plans d'évasion, du fait de ce qu'ils expriment, et aussi de

ce qu'ils n'expriment pas, mais suggèrent. Il est certain que le moins voyant nous raconte par sa transcription la plus maladroite des arbres, des. ruisseaux, des vagues, des nuées, les bonnes heures paisibles, acharnées au travail, qu'il a vécues tout au long de Tannée avec le seul souci de la couleur des heures. Certains paysages sont un repos après tant d'œuvres offensantes. Quoi d'étonnant, si ces essais plus ou moins parfaits inspirent au visiteur k goût du départ et l'espoir de bonnes étapes sur une route aux changeants hlorizons! Mais il s'agit de décrire les paysages des autres, et non de découvrir pour son compte de lumineuses régions envahies d'air pur.

Réjouissons-nous donc des crépuscules et des clairs de lune de MM. Lucien Simonet, Demont, Zuber, Corbet, van der Weyden, Bouché, Mouthon, Pigeard, promenons-nous au bord des étangs assombris où tremblent les lueurs dernières, regardons monter les vagues, contemplons le lever de l'astre au cap d'Antibes, suivons les méan-

dres du fleuve lumineux dans l'obscurité, parcourons la rue de village, les sentiers qui conduisent au hameau. Au frais matin, respirons les fleurs épanouies dans le jardin rustique de M. Quost, ces Fleurs cCeié^ en pleine terre, ces glaïeuls aux couleurs enveloppées de la brume de Tair, arrêtons-nous à la Vieille Écluse de Saînt-MicheUsur-Orge^ petit paysage frais, délicat, de valeurs justes : ici, tout est calme, reposé, et le peintre a su exprimer l'humble beauté de la rivière, du pont, des verdures. Marchons parmi les colonnades d'arbres qu'un artiste disparu, Maurice Le Liepvre, sut profiler délicatement dans les champs et les prés.

Allons, avec M. Tanzi, du bois de Saint- Cloud au ravin d'Algérie. Passons en Ecosse, avec M. Withers qui s'est fait le portraitiste d'un Moulin à Haies y avec M. Robert W. Allan qui évoque, par le Soir déiëj les délicieuses harmonies de la fin du jour, les feux de pierres précieuses qui s'allument dans les feuillages sombres, qui courent à ras du sol dans l'herbe et la rosée du soir. Parcourons le Moscou froid,

éclatant, trop sèchement topographiquee de M. Bouchard. Revenons de ces excur, sîons vers le village de M. J.-F. Bouchor, où tombent les feuilles, vers la Vallée de Cemay de M. Français, vers la Creuse, de M. Paul Madeline, vers le Marché cFAude^ nardCy de M. Braquaval, vers les arbres de M. Harpignies. Arrêtons-nous, comm, nous l'avons souvent fait dans la réalité, devant la Maison abandonnée , de M. Marché : le spectacle mélancolique aperçu à travers la grille rouillée où la sonnette ne tinte plus, le jardin envahi d'herbes comme un cimetière de campagne, le vieux banc où l'on ne vient plus s'asseoir, les fenêtres closes comme des yeux morts, toute une agonie des choses. Revenons à Paris où M. Albert Gosselin a su être paysagiste :

en même temps qu'il nous convie à con templer le Crépuscule^ une maison entourée d'arbres, la vie assombrie, le repos envahissant, le peintre nous conduit à Grenelle, dans les parages du puits artésien, à l'heure où l'on allume les réverbères, et d'une façon un peu grêle, un peu timide.

il a exprimé aussi le crépuscule des vîHes.

Ce voyage s'arrêtera à cette dernière toile^ avec le souhait lînal que les aspects de Paris ne soient pas non plus négligés par nos paysagistes, empressés à se retirer au fond des provinces. Mais ils vont croire que je veux les retenir prisonniers, comme nous autres, alors que vraiment c'est le seul aspect vraiment admirable des paysages de Paris qui me dicte ce souhait.

§ Vn. — SCULPTURES, OBJETS, ORAVURKS

La Mélodie^ de M. Hexamer, exposée en plâtre il y a cinq ans, réapparaît en marbre, et l'œuvre est restée belle, d'une grâce vigou reuse, d'un mouvement naturel; il y a le charme de la vérité dans ce corps de femme de belle stature, de proportions irrégulières, qui nous délivre de la perfection mécanique.

Le buste petit, les seins haut placés, les jambes longues, fortes et belles; l'expression, le geste, l'attitude sont du même sentiment vrai que le modelé et l'équilibre général; aucune pose théâtrale, aucun geste

conyentionnel. 11 y a plus de mise en scène chez M. Captier, dans sa Fatalité y dans sa Désespérance^ mais cette dernière statue de femme offre de grandes beautés d'armature élégante, de souplesse de chair. La Bacchante à la chèvre ^ de M. f elix Soulès, malgré quelque confusion des jambes, de la chèvre, du buisson, est d'un joli mouvement de chute, le corps de la rieuse, fin, nerveux, vivant. Le groupe des Vierges folleSy dû à la collaboration de M. Honoré Icard et de M"*® Ducrot-Icard, de facture molle, est d'un intelligent sentiment de Composition. Et je trouve encore une vivacité à la Flore de M. Paul Chevré, la compréhension d'un groupe en mouvement à la Pesée de M. André d'Houdain, une science de construction au Bûcheron de M. Armand Bloch, au Potier de M. Jean Hugues, à YOrphée^ de M. Melin, à la Fin du jour y de M. Pendariès, une douceur de jeunesse à la Pastorale de M. Desruelles.

Les monuments sont en grand nombre et, pour la plupart, décèlent le travail pénible, le programme, l'ennui de la commande.

Celui, de M. Barrias, qui sera érigé à Tananarive, à la mémoire des soldats français morts à Madagascar, est tout juste aussi émouvant que celui de M. Bartholdi, élevé en l'honneur de Lazare Schwendi, importateur des cépages de Hongrie en Alsace ; tous deux auraient pu, et dû, de manière différente, nous arrêter et nous toucher. Quentin Matsvs nous émeut bien avec le Puits cP An^ vers où s'enroule un feuillage.

Deux autres monuments, consacrés à la mémoire de deux écrivains, ne sont pas satisfaisants de caractère, quelle que soit l'habileté de leurs auteurs. L'œuvre de Leconte de Lisle ne revit pas, avec sa sévère beauté de musée des religions, d'histoire et de légende, dans le groupe destiné par M. Denys Puech au jardin du Luxembourg.

Pas davantage, on ne retrouve l'œuvre de Guy de Maupassant dans le monument de M. Verlet, qui est surtout un monument à la robe, aux dessous élégants de la femme assise sur les marches. Puis, les livres de l'écrivain normand ne se symbolisent pas uniquement dans cette personne élégante,

trop visible, ostentatoire! Il fallait rappeler la force de terroir, la robustesse paysanne, par lesquelles Maupassant vivra probablement davantage que par ses tentatives de psychologie mondaine.

Le Tombeau de Ai'"® CarvalhOj de M. Antonin Mercié, procède de l'inspiration religieuse : malgré la lyre et les roses, aucune idée de musique et de théâtre ne gouverne l'aspect général; l'actrice est devenue une sorte de martyre chrétienne, selon le coquet idéal en faveur chez les gens d'église.

M. Frémiet veut prendre des allures plus robustes avec F Homme de Page de la pierre y destiné au Muséum, mais l'homme. Tours, l'ourson et la pierre sont, en réalité, d'une mollesse insigne. Le Poète^ de M. Falguière, est une figure grêle sur un lourd cheval, ce qui est un contraste admissible, mais le sculpteur s'est arrêté aux apparences, n'a pas imposé la vie ardente et inspirée à Tadolescent, la forte vie instinctive à l'animal.

Par contre, du même sculpteur, un buste de femme est de jolie expression, et ceci m'amène à passer une revue, bientôt las-

santé, de ces rangées de bustes, de ces files de visages de marbre, de bronze, de plâtre, dont les regards morts finissent par créer une obsession. Plusieurs, toutefois, sont à voir, dans cette réunion : ceux de MM. Enderlin (le graveur Didier); Pendarîès {Cher Souvenir)'^ de M"® Jeanne Itasse (son père, et une Bacchante au joli accord riant des yeux et de la bouche); de M. Edouard Houssin (M"® la générale Guérin). De même, parmi les statuettes, celle d^Armand Sil-

vestre, par M. Théodore Rivière; un Partrait de M. Hottot. Et je ne veux pas terminer cette brève revue sans noter encore, pour des qualités diverses, une Psychéy imitation d'art égyptien, de M'"^ Léon Berteaux; Aux champs y de M. Boucher; le Coup de collier y de M. Debrie, infiniment préférable pour la fougue, la violence, aux placides et creux Chevaux marinSy du môme artiste; chez deux sculpteurs d'animaux, il y a un sentiment du comique, malgré le drame qui se joue, dans V Eléphant aux prises avec un crocodile y de M. Nâvellier, et dans les Ours des cocotierSy de M. Louis Riche.

La section de l'art décoratif des Champs- Elysées se rattache à la section de sculpture par nombre de bustes, de statuettes, toute une série d'œuvres parmi lesquelles le Bonaparte et r Entrée au Caire de M. Gérôme, si méticuleux, si puérils qu'ils soient, sont infiniments supérieurs aux pauvres tableaux de genre exposés par T artiste; même, le visage de Bonaparte, maigre, mangé de fièvre, n'est pas sans caractère. Cette manifestation enregistrée, il sied de ne pas oublier les broderies de M. Bunny, le panneau décoratif de M. Bigaux, les bijoux de M. Lalique, le paravent de M. Laumonnerie, les objets de M. Gueyton, un éléphant de M. Peysse, les poteries de M. Clément Massier, et, dans la gravure en médailles, le cadre de M. Léon Deschamps.

L'architecture nous offre des gares, et des préfectures, et des musées, en projets; des souvenirs de voyage en aquarelles, quelques-unes fidèles et plaisantes, comme celles que M. Pirot fit à Quimperlé; puis, une copie de haut intérêt : le Relevé de peintures murales des églises de la Peribleptos et delà

Pantanassa, à Mistra (Grèce), par M. Yper man, et enfin une reconstitution vraiment admirable, celle de Pergame, par M. Emjmanuel Pontremoli.

La section de gravure n'abonde pas en images sur bois. Je ne vois guère que les Rembrandt exécutés avec virtuosité par M. Charles Baude; mais ce n'est pas cette gravure sur bois, grise, estompée, défigurée, qui a mes préférences. — La lithographie de reproduction est vite vue : un Barbey d'Aurevilly, d'après E. Lévy, par M. Burney: un Velasquez, le bouffon Pablillos de Valladolid, par M. Dugourd. La lithographie originale offre de belles pages : un Tolstoï de M. Henri Lefort, des portraits de M. Gentz, une Etude de nu de M. Léandre et de délicieux croquis de Willette. — La gravure au burin est représentée par le Sacre de Napoléon d'après David, de M. Sulpis ; par une Vierge au rosier de Botticelli, gravée par M. Patricot, et par la reproduction de la Famille Largillièrey de M. A. Lamotte. — La gravure à l' eau-forte de repro

duction est plus abondante en belles pièces : fin euet et colorée gravure de la Cathédrale de Salisbury de Constable, par M. Victor Focillon; Departing day^ d'après Karl Hefner, par M. Camille Fonce, où le noir des arbres, les reflets, le ciel vibrant, sont d'une riche et profonde harmonie; deux cadres de M. Charles Coppier, fidèles et savantes reproductions de maîtres divers; WeURoad-Side, d'après M. W. Leader, par M. Th. Chauvel, graveur admirable de CorQt; un beau Frans Hais, de M. Laguillermie; le Rubens de l'église Saint-Jacques d'Anvers, de M. Le Coûteux; un Soir^ de Corot, de M. Frédéric Jacque; un Soleil couchant de Paul Huet, par M. René-Paul Huet; et deux excellentes eaux-fortes, d'après des dessins de Millet : Faneuses^ Moissonneuses y par M. Lucien Dautrey.

Si nous passons à l'eau-forte originale, un pont de Florence et une porte de Siennede M. Reason, sont de parfaites gravures.

On goûtera aussi la saveur de pièces originales telles que le Nathaniel Hawthorne^ de M. Henri Lefort; le paysage près Cré-

teil, de M. Pierre Mallet; Tancien château à Hoelst-sur-Mein, de M. Mannfeld; un portrait de M. Ernest Forberg; Dans la Campagne^ de M. Léopold Desbrosses ; une série de portraits, d'Edmond de Concourt, de Villiers de TIsle-Adam, de Bracquemond, par M. Loys Delteil; une vue de Saint-Denis et des Ex-Libris, de M. Aglaîis Bouvenne. — Il semble qu'il y ait un commencement de retour à la gravure originale (quoique j'aie dû classer ici quelques portraits non exécutés directement, et pour cause). C'est un prétexte à répéter une fois de plus que les graveurs de tous genres ont entre leurs mains le sort de leur art : qu'ils fassent l'effort nécessaire, qu'ils ne s'abandonnent pas au travail bâclé et facile, et le fossé se creusera de lui-même

entre les procédés de reproduction et le bel art de la gravure : c'est dans ce fossé que s'abîmera l'à-peu-près, la vulgarité, l'image de commerce, inférieure, personne n'en doute, au produit fidèle de la photographie.

En somme, le dernier Salon tenu au Pa-

lais de l'Industrie n*est pas celui qui pourrait faire regretter Tinstitution, si Ton considérait seulement les travaux exposés par les personnages importants du monde de la peinture. Ce serait une piètre conclusion à l'histoire artistique du siècle^ après tant de labeurs, d'efforts, de polémiques, de misères, s'il fallait accepter comme un épilogue nécessaire, logique, cette suprême manifestation des prétendus maîtres de l'histoire, du portrait, du genre, de ceux qui ont dirigé, pendant si longtemps, ce Salon hiérarchisé, subdivisé, de la cimaise au plafond, en récompensés de toutes catégories et en masses profondes de dédaignés. Malgré tout, la scission créée par le départ des artistes qui sont allés camper au Champ-de- Mars ne sera pas sans résultats. Je ne sais quel sera le mode de vivre adopté l'an prochain et les années suivantes, s'il y aura fusion avec un programme nouveau, ou séparation plus complète, et même un autre morcellement chez les morcelles, mais sûrement, on peut affirmer que l'on ne reverra plus ce que l'on a vu, et que le vieux Salon

à mentions honorables et à médailles a fait son temps.

Il ne faudra pas le regretter. C'est une convention qui s'en va, c'est le pouvoir d'une minorité qui disparaît. Que les artistes fassent leur Salon eux-mêmes, sans jury, sans récompenses^ simplement pour se mettre en contact avec le public, c'est la solution raisonnable qu'il faut désirer. A tout prendre, les artistes du Salon des Indépendants, malgré les railleries et les dédains, ont adopté la seule organisation possible, et s'il y a un étonnement à manifester, c'est que la population des artistes n'ait pas compris et admis les avantages d'un tel système qui tient dans ce seul mot : liberté. C'est plus que la liberté^ dit-on, c'est la licence, c'est l'anarchie, c'est la porte ouverte aux ignorances, aux fantaisies, aux mystifications de tous genres. Croyez-vous que le Salon hiérarchisé et contrôlé des Champs- Elysées échappe à cette invasion? Une simple promenade et un examen sans parti pris font vite revenir de cette croyance^ puisque les marques de cette humeur folâtre

et de cet entendement fermé reproché à quelques obscurs plébéiens des Indépendants se retrouvent même chez des membres de l'Institut, personnages considérables et considérés, qui ont ébloui M, le sénateur Hervé de Saisy, mal renseigné sur les Salons, sur le Luxembourg et sur la salle Caillebotte.

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