S I. — LE VICTOR HUGO DE RODIN
Demain^ nous aurons Balzac. Aujourd'hui, nous avons Victor Hugo, L'œuvre de Rodin exposée au Champ-de-Mars est, je pense, pour faire comprendre, admettre, par tous, qu'un grand artiste ne peut être l'esclave des programmes et des délais. Il travaille sans cesse, en réalité, et c'est quand il semble inactif que sa besogne se complète et s'achève. Le temps conspire avec lui, mûrit sa pensée. Laissez-le, et quand il ouvrira les portes de son atelier, tous les chefsd'œuvre, successivement, sortiront, viendront à la lumière.
En voici un, incontestable. Lorsque ce groupe de Victor Hugo et de ses Muses est arrivé sur un chariot, par une allée du Champ-de-Mars, il n'y a eu qu'un cri d'admiration parmi les assistants, tellement la force de la conception s'imposait dans la pure clarté du jour, parmi les verdures nouvelles. Tout le monde, spontanément, sut que le génie de Hugo avait son monument, entrevit l'œuvre admirable à sa place, au jardin du Luxembourg, car ce sont là des statues viables, faites pour respirer en plein air.
Hugo prend ici la majesté et la force d'un dieu de nature. Il a du calme olympien et de l'instinct terrestre. On peut croire que l'avenir acceptera cette représentation de son œuvre tumultueuse, où il y a les bruits de marches et de clameurs de la foule et les grands souffles des éléments. Le créateur d'êtres particuliers, si puissant et si extraordinaire qu'il se soit montré, s'efface devant le divinateur de la signification des choses, des grands mouvements obscurs et continus qui parcourent le monde et qui sembletn
rj'thmer les courses des peuples, les explosions des révolutions, en même temps que les successions des saisons et les sillages des planètes. Hugo est un grand poète panthéiste, et c'est ainsi qu'il a été compris par Rodin, semblable à lui, amoureux de nature, évocateur des forces partout présentes. Le poète, nu comme un dieu, fort comme un géant, est assis, au bord de la mer, parmi les roches où viennent se briser les premières vagues. Il a devant lui le gouffre qu'il contempla pendant vingt ans, des promontoires de Jersey et de Guernesey, la vaste mer sculptée par le vent, changeante, colorée, terrible et gracieuse, l'Océan vers lequel sa pensée s'en allait toujours :
Toi qui bats de ton flux fidèle La roche où j*ai ployé mon aile, Vaincu, mais non pas abattu.
Gouffre où Fair joue, où Tesquif sombre.
Pourquoi me parles-tu dans l'ombre ?
O sombre mer, que me veux-tu ?
L'inspiration vient vers lui. Il écoute les voix qui lui arrivent portées par la vague et
par Pair. Une femme s*abat sur la roche, au-dessus de sa tête, avec un mouvement d*ouragan. Une autre se dresse derrière lui dans la mousseline des vagues. L'une est virile et indomptable, elle parle et chante à voix haute : c'est la Muse de l'histoire, de la légende et de la colère; elle a parcouru la terre et elle apporte avec elle les protestations et les révoltes humaines. L'autre est douce, mélancolique et charmante, son corps jeune et frais est tout imprégné de l'eau de la mer, et c'est elle qui murmure et chuchote les douces paroles que gazouillent lés flots, qui bruissent aux verdures des rives, et que chantent les enfants, les jeunes filles et les amants.
Rodiri a rendu son idée visible pour tous.
Ces deux femmes ne sont pas des apparitions, ce sont des voix. Le regard du poète les ignore. Il les écoute, pendant que l'espace se déploie devant lui, et jamais double action d'une physionomie ne fut n^ieux exprimée : les yeux, petits, vivants, profonds, dégagent une puissance de vision extraordinaire, pendant que l'attention, la réflexion.
s'emparent du visage, donnent au corps cette attitude de force à l'abandon. La pensée intérieure se manifeste par ce repos du corps, par le front penché et le beau geste instinctif de la main qui s'étend.
Il est impossible de ne pas dire immédiatement : « C'est le poète » ; et c'est en même temps Hugo, le Victor Hugo que nous avons vu passer parmi nous. L'homme a été élevé au type par la puissance de l'art, et il est resté d*une ressemblance particulière absolue. Pendant des jours et des jours, Rodin a vécu dans son intimité, suivant tous ses mouvements, observant sur sa physionomie les nuances de sa pensée.
Les dessins qu'il en a faits, en nombre si considérable, sont résumés dans les deux pointes sèches qui sont parmi les plus belles œuvres de la gravure. Mais maintenant c'est tout Hugo qui est confié à l'avenir, c'est sa vie et son œuvre qui sont là, parmi ces roches, cqs vagues, hantées par les muses familières.
L*art du sculpteur est à la hauteur de sa conception : ou plutôt, ils sont insépa-
ao.
râbles. On comprendra maintenant, il faut l'espérer, le sens de ces fragments exposés l'an dernier par Rodin, et qui étaient des exemples de modelé continu, de vie présente par toutes les parcelles de la matière, de nature grandie non par les dimensions, la stature, mais par la distribution de la lumière et des ombres sur tous les points de la surface. C'est le principe de la statuaire et de tous les arts, et c'est parce que Rodin en fait une perpétuelle application que son œuvre originale se rattache à toutes les grandes œuvres du passé.
Il y a, au premier étage, d'autres envois du sculpteur : une Cariatide^ en pierre; le Groupe du songe ^ F Amour et Psyché^ le Songe de la Vie^ où se retrouveront la même inspiration et le même art, des attitudes et des expressions tragiques, rêveuses, et des exaltations de la vie, panthéistes et joyeuses à la façon des petites pièces des Chansons des rues et des boisy où Ro din rejoint encore Hugo.