‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 24 sur 27 · II. — LE CHRIST DE CARRIÈRE · texte numérisé non relu

II. — LE CHRIST DE CARRIÈRE

Une autre grande œuvre, qui survivra au Salon, est à la section de Peinture : le Christ en croix ^ d'Eugène Carrière. Si jamais sujet a été traité, c'est celui-là : il a hanté, après les artistes du moyen âge, tous les maîtres de l'Italie, de T Espagne, des Flandres, avant de tomber à la vulgarisation commerciale d'une religion en dé;cadence, malgré ses sursauts. Mais, non seulement Carrière a su le marquer de son art personnel, il lui a donné encore, par le fait de cette singulière entente qui réunit dans une même direction les hauts esprits d'un même temps, il lui a donné, dis je, le caractère dont il a été revêtu par la science historique et la pensée libre de nos jours, il Ta placé au Panthéon humain.

Ce Christ en croix y d'Eugène Carrière, m'a fait relire en partie la Vie de JésuSj d'Ernest Renan, et j'ai été frappé de l'analogie dans la compréhension entre l'historien d'hier et l'artiste d'aujourd'hui.

Carrière n'a manqué que sur un point à a vérité probable, en faisant assister la mère de Jésus-Christ à Tagonie et à la mort de son fils. C'est une des assertions plus que suspectes de Tévangile de Jean, en désaccord avec les autres évangélistes, et qui veut, en affirmant cette présence et la sienne, se montrer plus près de son seigneur. Mais cette présence était nécessaire au dessein de Carrière, et, ceci admis, lisez ce passage de Renan :

« Ses disciples avaient fui. Jean, néanmoins, déclare avoir été présent et être resté constamment debout au pied de la croix. On peut affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui avaient suivi Jésus à Jérusalem et continuaient à le servir, ne l'abandonnèrent pas : Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine distance et ne le quittaient pas des yeux. S'il fallait en croire Jean, Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéris, eijt dit à l'un :

c Voilà ta mère »; à l'autre : t Voilà ton fils. » Mais on ne comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nom--: ment les autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si frappant.

Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment où, uniquement préoccupé de son œuvre, il n'existait plus que pour l'humanité. »

Le Christ de Carrière est en accord avec ce jugement de Renan. Â vrai dire, c'est une description en avance de son tableau. La mère est présente, mais c'est pour mettre le drame à son point culminant d'émotion, c'est pour creuser la distance entre ces deux êtres, pour affirmer l'isolement de celui-là qui meurt dans le farouche entêtement de son œuvre et la solitude de son idée. S'il eut quelques défaillances, que d'autres héros n'eurent pas, au Jardin des Olives^ sur le gibet, il n'y en a plus trace maintenant. Il est résigné, hautain, ferme dans sa reven-»

dication et dans son supplice accepté. Sur

ce visage de l'homme qui va mourir, il n'y a plus que la ferme volonté et le dédain superbe. L'expression est d'une violence admirable, inoubliable.

Pour la femme qui est là, elle n'atteint pas à cette hauteur d'héroïsme; mais que sa douleur est vraie, touchante, affreuse et belle! C'est bien celle à qui le prophète a dit un jour : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? » Son fils, l'enfant qu'elle a porté, lui a échappé dans la vie, et voici qu'il lui échappe encore dans la mort.

Il s'en va, son œuvre faite, et il ignore la malheureuse femme qui est près de lui, vieillie en un jour, abîmée dans la douleur, dans la stupeur, ne comprenant pas la victime volontaire et pleurant son enfant. Elle pleure, elle pleure d'une façon continue, sans oser lever les yeux vers l'être qui meurt là, tout près d'elle, et si loin d'elle.

Le drame qui se joue entre ces deux visages, cette physionomie du supplicié, hautaine, durcie, autoritaire dans la mort, et ce que l'on aperçoit du pauvre visage convulsé, boursouflé, décomposé, presque détruit, de

la mère douloureuse, ce drame est un des plus beaux qu'ait encore représentés la peinture. Il se passe dans une onde de clarté, en avant d'un fond aéré où se lève une grande lueur dans la transparence des ombres. Tout le bas du tableau, la grande mante noire de la mère, les jambes du Christ, disparait peu à peu dans la nuit, par une série de nuances, alors que tout s'affirme, s'éclaire, pour aboutir aux visages. On ne disputera pas, je pense. Carrière, sur sa brume transparente, car, ici, tout ce qui doit être vu est visible, le corps élégant et délicat de l'homme en pleine force d'âge, les jambes déjà mortes, le torse où frémit et lutte la vie, le visage où la pensée dernière se fixe à jamais.

La vie et la mort du Christ, déjà entrées dans l'histoire humaine, achèvent de s'y inscrire avec cette grande œuvre. Je suis de ceux qui croient que la religion de ténèbres et de mort, issue du supplice de son fondateur, a pesé lourdement sur les destinées de l'humanité, et que notre tradition occidentale, formulée en Grèce, a été, du fait du

christianisme, désastreusement interrompue. La pensée humaine, heureusement, a repris possession d'elle-même, et le Christ offre à nouveau son œuvre, qui sera dégagée des trahisons de ses adeptes. Mais j*ai cité déjà Renan, et lui emprunte encore cette conclusion :

« Le parti de Tordre (je prends cette expression dans le sens étroit et mesquin), a toujours été le même. Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le meurtre 1 juridique Teffusion tumultueuse du sang.

Peu soucieux de Tavenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative, il court risque de froisser Tidée destinée à triompher un jour. La mort de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement qu'il dirigeait était tout spirituel^ mais c'était un mouvement; dès lors, les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel, pour l'humanité, est de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre. Jamais on ne vit par un plus frap-

pant exemple combien une telle conduite va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte désespérée contre Fimpossible. La haine inintelligente de ses en* nemis décida du succès de son œuvre et mit le sceau à sa divinité... Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui.

Aujourd'hui encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont pronon*cées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée le concevrait un jour comme un affreux Moloch avide de chair brûlée. Le christianisme a été intolérant, mais l'intolérance n'est pas un fait essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coup de pierres, lapidé par tout

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le monde sans jugement. Certes, le monde païen eut aussi ses violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il devenu chrétien ? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux mérité du genre humain ! »

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