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III. — LA SCULPTURE

Après avoir examiné ces deux œuvres caractéristiques du Salon de 1897, je veux rendre hommage à la section de sculpture du Champ-de-Mars. Elle présente un ensemble remarquable, fait pour donner l'espoir. Le jardin a vraiment une animation joyeuse, un aspect de chantier en travail où va s'élaborer une œuvre d'avenir.

Dalou fait réapparaître, en bronze, le

Triomphe de Silène y où la fête antique a été exprimée en un espritde kermesse flamande par le groupe en mouvement, les corps charnus, l'apothéose de vie souple et libre.

Une ivresse à la Jordaêns emporte ce groupe, le Silène sur l'àne, la femme, le vieux faune, et tout auprès, l'observation précise du sculpteur crée d'autres œuvres, les quatre bustes expressifs d'un paysan, de M* Cresson, ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats, de feu Armand Renaud, d'fi]. Courbet, receveur municipal, neveu du maître d'Ornans.

Le Monument aux morts de Bartholomé réapparaît aussi, sous la forme définitive de la pierre, et il prouve à nouveau sa belle simplicité, son sentiment profond.

La statue deCanroherty de M. Alfred Lenoir, est destinée à la ville de Saint-Céré (Lot). Ce n'est pas pour rappeler la fusillade de Décembre, au boulevard Montmartre, et la notice précise ainsi l'intention : € Le piédestal en cours d'exécution sera en pierre du Poitou et décoré de deux soldats, un zouave et un soldat de la ligne, qui seront au milieu de couronnes et de

fleurs, afin de rappeler les mémorables journées du retour de Tarmée française après les campagnes de Crimée et d'Italie. » Il faut louer M. Alfred Lenoir : il a campé d'aplomb son Canrobert, maréchal du second Empire où il reste du sergent Brindamour. Il a abordé le costume avec décision et fait œuvre qui compte.

Constantin Meunier ajoute à l'œuvre qu'il exposa Tan dernier une nouvelle scène de la bataille du travail, un bas-relief de Mineurs et un buste de débardeur d'Anvers, chefd'œuvre de force sereine, d'expression instinctive et belle où l'observation directe démontre sa valeur, rejoint la simplification de l'art antique. Le bas-relief du Fm, de Jean Baffier, bien ordonné, est d'un sentiment simple et rustique. M. Alexandre Charpentier innove de belle façon une sculpture de muraille en briques de grès flammé de M. Emile MuUer, par son beau bas-relief des Boulangers. M. Jean Escoula est l'auteur d'une Douleur d'une rare souplesse de forme voilée. Puis, ce sont les bustes frémissants de vie, empreints de sentiment, de

M. Emile Bourdelle qui garde sa grâce mélancolique, sa forme savoureuse dans ses Têtes de femmes^ sa Tête cT enfant^ et qui nous annonce une œuvre de caractère viril avec le modèle au quart^d'un monument militaire atix cuirassiers de la garde, guerre de 1870-71.

M. Pierre Roche expose la Source y fontaine marbre et pierre, le dieu Mars y esquisse au quart, un Mascaron^ grès et plomb, fragments d'une fontaine décorative, et ces trois objets témoignent du même goût savant. Et des bustes encore, de M. Niederhausern-Rodo (un masque de Carpeaux), de M"* Louise Carpeaux, qui débute avec succès; de M. Devillez, de M. Michel Malherbe, de M. Marcel Jacques, de M. Vallgren...

Je veux parler de M*** Camille Claudel avec quelque insistance. L'artiste, aux prises avec les difficultés de Fart, pesantes et cruelles aux femmes, a fait preuve d'un beau courage, et la voici arrachant la victoire, exposant un buste, taillé par elle dans le marbre, en face du modèle. Ce Portrait

MM. Guillemonat, Félix Gaudin 5 des cheminées en grès, de MM. Benouville, Guillemonat, en collaboration avec MM. Bigot et Mattier; un paravent, une bibliothèque, de M. Charles Plumet. Il est utile d'ajouter que là, comme aux objets d'art, toutes les collaborations sont indiquées, celles du céramiste, du menuisier, etc. La campagne de M. Arthur Maillet a, fort heureusement, porté ses fruits, et l'on peut attendre beaucoup de l'émulation de tous ceux qui étaient autrefois sacrifiés, et qui ont maintenant leurs noms en pleine lumière, sur les objets et au catalogue.

Il y a donc, en ce petit espace de la section d'Architecture, et malgré le petit nombre d'oeuvres, une sorte de tressaillement, un essai de renouveau. Déjà, cet automne, quelques jeunes architectes s'étaient réunis dans la galerie de Le Barc de Boutteville, avaient soumis certains de leurs travaux au public. Je ne prétends nullement qu'il y avait à être ébloui, dominé par la certitude, et que ces six élèves de T Ecole des Beaux-

§ IV. — l'architecture

Rationnellement, je le répète, le compte rendu d'un Salon devrait toujours commencer par une étude des projets et des fragments de Tarchitecture. Avant d'orner la maison, il faut la bâtir. A vrai dire, la section d'Architecture est peu garnie de projets d'habitations modernes. Nous y trouverons un Hôtel particulier, de M. Julien Poiti, un plan d'usine pour la Société d'éclairage et de transport de force par l'électricité, de M. Jean-Alfred Besnard, une chapelle pour les Sœurs Ursulines à Chelles (Seine-et-Marne), de M. Frantz Jourdain, un projet de mairie de petite ville, de M. Provensal, un projet de grand restaurant pour l'Exposition de 1900, de M. de Baudot.

Mais on trouvera, pour la décoration intérieure, des arrangements ingénieux, des tentatives intéressantes, des panneaux pour décor d'appartements, de MM. J.-J. Drogue , Francis Jourdain ; des vitraux , de

M. Guillemonat exposait une cheminée d'ap partement et des cartons pour vitraux; j'ajoute qu'il fait preuve de goût et de sens pratique dans le premier objet, et de forte imagination dans les cartons qui ont pour sujets : le bois, le rocher, le cap, les roches, la route. De M. Provensal, le projet de mairie est très simple, très clair. M. Garas a une idée juste du rôle futur de Fart en proposant un temple à la Musique et à Beethoven. Je regrette qu'il n'ait pas joint, à cet envoi, là Maison de campagne au mont Pilât exposée cet automne. Il eut là cette idée toute naturelle, voulant nous donner l'impression exacte de son projet, de nous présenter sa maison sous différents aspects de saisons et d'heures : forte et élégante, charmante et ingénieuse (de combinaison un peu voyante pour mon goût, à l'intérieur), l'habitation apparaissait au soleil levant, au S9leil couchant, en hiver, pendant la nuit. Il était impossible de ne pas reconnaître un artiste très sûr, très délicat, savant à définir son œuvre, à la montrer vivante par sa forme lumineuse, et non des-

Arts annonçaient une renaissance architecturale imminente. Non, cent fois non, je ne crie pas au cheW œuvre, je n'affirme pas qu'une révolution a été proclamée, et je parlerais sur ce ton que ces jeunes gens, modestes et travailleurs, seraient les premiers à s'étonner. Mais je crois et je dis que cette entrée en ligne est un symptôme^ que cette descente dans la rue d'élèves de l'Ecole des Beaux-Arts peut être grosse de conséquences, que cette part prise enfin par les architectes à la bataille d'art décèle une féconde agitation d'idées. Ce n'est pas une révolution. Les révolutions ne se font pas ainsi : lorsqu'elles se produisent, elles ne font que terminer une ère de propagande et de revendication, elle achèvent l'œuvre des années, ou plutôt elles marquent une victoire, — et parfois un arrêt et une réaction. Or, notre révolution d'architecture est loin de s'achever, et c'est ici, seulement, une nuance d'évolution.

De ces six jeunes gens, trois sont présents au Salon du Champ-de-Mars : MM. Garas, Guillemonat et Provensal. J'ai dit que

— 37ï — séchée en plans et en lignes qui sont surtout des documents pour les entrepreneurs.

C'est sur cette observation, déjà faite, que j'insisterai à nouveau en terminant cette notice sur l'Architecture au Salon.

Les architectes, en immense majorité, ont adopté, pour rendre compte de leurs travaux au public, un système de dessin spécial, purement linéaire, géométrique, et qui trahit inconsciemment la cause de la sécheresse, de la pauvreté de leurs conceptions réalisées. Or, si vous recherchez les croquis des anciens architectes, sans aller plus en arrière qu'à la fin du siècle dernier, vous trouverez d'eux des dessins qui ressemblent à tous les dessins d'artistes, de peintres, de sculpteurs, — des dessins qui ont pour principal objet de marquer l'ensemble de la forme par la distribution logique de la lumière et des ombres.

Je ne sais si la définition est suffisante.

Je voudrais n'employer que des mots très nets, pour traduire une observation qui me paraît l'évidence même. J'insiste donc sur ceci, qu'il n'y a pas deux manières de deà-

sîner. Nous savons très bien que les archi* tectes sont capables de tirer des lignes droites, de calculer des angles, d'établir des courbes, etc. Ce que nous leur demandons, c'est une création d'esprit, c'est l'ensemble de l'œuvre qu'ils évoquent, c'est leur « rêve de pierre 3», pour employer l'expression de Baudelaire, ce rêve solidifié, logique, vivant sa vie harmonieuse dans l'espace.

S V. — LES OBJETS d'aRT

La maison construite, il faut la garnir et l'orner, et c'est à ce soin que s'appliquent les exposants de la section des Objets d'art. Vous trouverez chez eux des objets de vitrine en abondance, et très peu d'objets usuels. Mais c'est là une des conditions fatales de l'évolution à laquelle nous assistons, et il faut accepter avec satisfaction ce commencement et cette promesse.

Cette année, au Salon du Champ-de- Mars, le grès abonde : la fontaine, les douze

vases, les assiettes de M. Alexandre Bigot; une pièce de M. Pierre Roche, un groupe de quatre femmes nues; les grès émaillés de M. Jeanneney; la vitrine de M. Lachenal; celle de M. Michel Cazin; une théière, un buste, un masque, un porte-allumettes en forme de crapaud, un vase en forme de coloquinte, de M. Fix-Masseau ; la vitrine de M. Dammouse; les vases et plats flambés au grand feu, de M. Delaherche. Il y a plaisir à regarder les formes, les colorations, il y aurait plaisir à toucher, à palper ces panses rebondies, ces bords épais. Même les objets contournés, les masques grimaçants se trouvent bien de l'emploi du grès, qui les alourdit, les neutralise, les apaise.

M. Chaplet reste fidèle aux porcelaines flambées, et sa vitrine est une joie, par rimportance des pièces aux tons laiteux striés de bleu, glacés de rose, enfumés de gris.

L'étain donnera sa matière définitive à la Dame de Paris ^ de M. Jean Baffier, figurine du modelé gras, de la sûreté de proportions où excelle l'artiste berrichon. Les

gobelets en étain de M. Brateau me paraissent, par places, d*une ornementation mince et aiguë qui voudrait l'emploi d'une autre matière, mais ces ornementations sont bien choisies : houblon et orge, fleurs de pommier, olivier, vigne, gui, trèfle.

Le verre a pour titulaires JVIM. Emile Galle et Karl Koepping. M. Emile Galle expose des Vases de baptême : aiguière et bassin, avec ces citations, de François d'Assise : « Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur l'eau, si utile, précieuse, humble et chaste, » et de Victor Hugo :

Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie.

Une Étude pour la coupe offerte à M. Massenet par le Cojtservatoire de Nancy s'accompagne de ce vers de M. Robert de Montesquieu :

Pour s'enivrer du goût qu'ont les maux oubliés.

Puis, quatre études de verrier : rouge d'algue, pourpre d'orchis, vert de cédrat, agate blonde, bleu de lavande et bleu fin de nuit. Le tout est présenté par ces mots

de Maeterlinck : « Et le palais est plein de reines enchantées. » Un des vases, désigné comme l'image du Crépuscule du matin ^ s'accompagne du vers de Baude*laire :

L'aurore grelottante en robe rose et verte.

Il n'est pas possible, on le voit, de façonner une cristallerie plus littéraire. Mais pourquoi l'artiste en établissant ses formes, en cherchant ses harmonies, ne songerait-il pas aux poètes ? La forme est parfois hésitante, mais les harmonies sont fréquemment délicieuses et discrètes, par les gouttes de couleur qui se dissolvent dans la brume du verre.

M. Karl Koepping expose sans commentaire ses Verres soufflés, et c'est seulement aux fleurs qu'il a demandé leur collaboration. Rien n'est plus exquis que certaines de ces pièces : une tige, un calice, un brin de feuille, au travers desquels se joue la lumière, et c'en est assez pour créer tout un poème de vie adorable, à croire que cette fleur de verre vient d'éclore, toute dé-

licate, toute fragile, faite pour plier sous un souffle, pour s'épanouir sous un rayon.

Les projets de reliure sont nombreux :

ceux de M. Eugène Belville, de M. Victor Prouvé, de M. Pierre Roche, de M. René Wiener, de M. Marius Michel, de M"* Vallgren, de M. Alexandre Charpentier.

La seule observation portera sur la lourdeur, la surcharge de certaines reliures. C'est méconnaître le livre que l'écraser sous des tableaux en relief et des sculptures, c'est le condamner à ne jamais être lu que de le rendre difficile, impossible à manier.

Les étoffes sont représentées, tout d'abord, par M. G. de Feure, qui a ordonné le des sin d'arabesques fleuries d'un Tapis de table patiemment et délicatement brodé par M"' André Marty et M"* Marie Gautier; par M. Félix Aubert qui expose une tenture, des rideaux, des dessus de chaises, un paravent, un tapis de pied, le tout faisant partie d'un ensemble de boudoir exécuté en collaboration avec MM. Alexandre Charpentier, Henry Nocq, Charles Plumet; enfin, par M. Ranson, qui expose deux ta-

pisseries d'une facture large et originale.

Je vois encore : de M. Ernest Carrière, trois modèles de cruche,, plat à poisson, cruchon, de formes très pures, d'ornementation discrète ne détruisant pas le galbe des objets : de M. Dalpayrat, une vitrine de vases, cruches, pots, aux sourdes et riches colorations; de M. Fix-Masseau, une vitrine d'objets bizarres et masques curieux, d'un art inquiet, des masques, un chandelier, {le Mauvais hôte de la nuit) y un encrier (orchidée), une figure {le Flambeau du mal), une figurine de bois {F Étrange Passant) ; de M. Victor Prouvé, une poignée degrand'porte en bronze, une entrée de serrure, une ceinture de cuir ciselé et mosaïque, un diadème argent et or; de M. RaffaëUi, une cire.

Jeune Femme à sa toilette^ qui sera exécutée en orfèvrerie; de M. Pierre Roche, une Girouette^ qui sera exécutée en aluminium; de M. Tesmar, des émaux cloisonnés d'or; de M. Tiffany, des verreries; de feu Guérard, des canards en bois brûlé; de M. Alexandre Charpentier, une crémone, quatre bouchons de flacon, des plaquettes

un coffre à bibelots, comme ces *S/;c Petites Danseuses en bronze^ râblées, agiles, charmantes Loïe Fuller aux ailes de chauvessouris, d'une grâce souple, robuste, qui me ravissent. Il y a le rythme dans chacune de leurs poses, il y a l'esprit, non seulement dans leurs petites têtes éveillées, dans leurs yeux d'oiseaux, leurs fins museaux de souris, leurs visages enfantins où rit la gaîté, mais dans chacun de leurs mouvements, dans leurs bras qui s'élèvent, leurs jambes qui se replient, s'étendent, leurs pieds qui soulèvent le bord de leurs jupes. Carabin prouve à son tour la richesse de la vie, l'inattendu, la profusion infinie des formes. Il n'a qu'à regarder et qu'à prendre, et il va nous donner, de son goût sûr, de sa maîtrise de métier et d'art, tout un petit monde moderne qui sera l'équivalent de l'antique Tanagra.

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