VI. — LA PEINTURE
Les grandes toiles nous ont offert Theu-
reuse surprise d'une œuvre de M. Gervex :
la Distribution des recompenses ^ au Palais dé r Industrie^ en 1889, aérée, abondante en heureux détails de peinture. Que l'artiste, autrefois bien doué, se retrouve après trop de productions superficielles, et ce sera un plaisir pour tous. Par contre, M. James Tissot ne se montre pas à la hauteur de la réputation que lui valut sa série, un peu vantée, d'aquarelles de la Vie du Christ. Sa Réception à Jérusalem du légat apostolique du Saint-Stègey le cardinal Langénieux^ pi^r le patriarche Piavi^ est le plus fâcheux exemple de la conception à l'inverse de l'art qui fait au peintre reproduire chaque objet sans se soucier du rôle qu'il joue dans l'ensemble. Il est inutile d'insister, je crois, de démontrer que tous ces fragments sans lumière, sans atmosphère, n'ont jamais pu composer une foule. Le défaut est moindre, mais aussi existant, chez M. Richon-Brunet : ^ la Plaza des taureaux de Séville; il reparaît, aussi vif, chez M. G. Bertrand, qui expose des dessus de portes, médiocre suite décorative aux trois plafonds de la Terre^ desti-
née à compléter la décoration de la grande salle à manger de l'Hôtel-de- Ville. M. André Bouvet ne remplit pas non plus exactement, il s'en faut, le programme d'art de sa commande pour la Ville : je déplore particulièrement que les métiers, Tébénisterie, la ciselure, la sculpture, la tapisserie, soient représentés à l'école Bouile par les conventionnelles images de M. André Bouvet, et cela dans son intérêt, comme dans celui de tous : il est excessif de vouloir donner l'amour du travail avec ces glaciales images.
Autres œuvres de peinture décorative :
La VignCy très pur et très bel effort vers la simplicité, de M. Valère Bernard.
La Vie , frise décorative pour la cage de l'escalier d'honneur de la mairie d'Issy-les-? Moulineaux, peinture de M. Victor Prouvé, sans grand caractère, mais discrète, et d'une liaison assez souple.
Douce journée^ peinture décorative de M. Henry Lerolle, paysage. fade, personnages minces, une impression, non de douce journée, mais de vie suspendue.
Je passe à M. Gaston La Touche, à son
Le Portrait nous oflFre de beaux travaux d'artistes attentifs à scruter la physionomie humaine, à faire vivre les êtres dans ]eur milieu d'habitude. J'aime beaucoup la réunion de personnages d'une même famille telle que l'a réalisée M. Jacques Blanche : il y a unité de peinture, lien entre les êtres, et l'auteur parvient à une expression directe, personnelle, qu'il approchait de plus en plus. Il y a un visible détachement de la manière anglaise, qui n'a pas été inutile, d'ailleurs, à M. Jacques Blanche, qui lui a donné une souplesse et une transparence qu'il garde dans l'étude directe. C'est un bel exemple de vouloir et d'intelligence. Combien d'autres, bien doués, et qui s'amusent aux combinaisons, aux bizarreries, devraient simplement se remettre, comme M. Jacques Blanche, en face de la nature. C'est une doctrine qui a été quelque temps méprisée, que beaucoup ont quittée pour courir des aventures où ils se sont effondrés. Cette doctrine, assez vaste pour tout contenir, n'a pas cessé, toutefois, d'avoir des adeptes qui lui ont fait honneur, qui ont sufiî au
maintien de la vérité, et l'on peut espérer qu'elle reprendra faveur, de plus en plus.
M. Lucien Simon, comme M. Blanche, est de ceux qui croient à la force de l'observation et à l'effort du labeur continu.
Ses Portraits montrent l'accord des êtres avec le fond, et de beaux fragments, presque tous les visages, toute la femme en noir assise à gauche. Toutefois, que l'artiste se laisse mettre en garde contre une incertitude qui se trahit par des différences entre ses autres toiles, toutes intéressantes, d'ailleurs, à des titres divers, et contre une fausse violence de touches, de balafres, qui lui fait ajouter des coups de pinceau sur les étoffes et crée un conflit entre ces exercices inutiles et la paix des visages.
A M. Aman-Jean, dont j'aime infiniment l'esprit délicat, je ne vanterai pas trop les parties de ses peintures que j'aime : tel visage expressif, telle nuance. J'admets fort bien son triptyque, sa conception qui lui fait accompagner un portrait de figures imaginaires. Mais ce que je veux surtout demander à M. Aman-Jean, comme je le demande
à M. Maurice Denis, c'est d'aimer la nature, le vrai, de poursuivre la perfection de la forme, de vouloir toute la force du modelé.
Cette science complète mettra en valeur davantage les qualité^ charmantes de l'artiste, fera valoir son goût et son charme.
Je me permettrais la même observation à d'autres encore, si je ne les croyais voués à rimpénitence finale. Je suis heureux de rencontrer, parmi les belles dames de M. La Gandara, l'effigie d'un dessin serré, d'un net caractère, de notre confrère Edouard Conte.
Enfin, je me suis réjoui de portraits de M. René Ménard, le portrait de la mère du peintre, surtout; des fines effigies de M"*'D., de M. L. D., par M. Besnard; des cinq portraits, d'un dessin serré, d'une forme juste, de M. Albert Bussy; du portrait de la Petite Fille au chat, de M"' Louise Breslau, où la figure est accompagnée d'une délicieuse nature morte, cerises, broc d'eau. Et voici encore la Leçon y le Solfège, d'Emile Boulard, — un délicieux arrangement de forme et de couleur de M. Léopold Stevens, portrait d'une petite fille, — un portrait de femme
de M. James Guthrie, — les portraits de Georges Hugo, de Maurice Guillemot, par M. Georges Jeanniot, — le portrait de Mlle Andrée J., par N. Karbowski, — un petit portrait rose, de M. Henry Margueré, — le portrait de Mme R., de Douglas Robinson, — le Portrait de M. Rochefort, par Roll, — le portrait de M. Moreno, directeur du « Chœur ouvrier », de M. Rusinol, — la curieuse silhouette de lui-même, dressée par M. Hawkins, — et la naïve Amitié, de M. Jef Leempoels.
M. Alexander fait des portraits de robes :
la Robe jaune, la Robe noire, M. Jean Boldini fait grimacer les silhouettes et grincer les étoffes dans ses portraits de M""' V. P., de M. de Montesquiou. M. Carolus Duran empâte arbitrairement Ai""® G. F. et ses enfants; M. D. ; M. P. C D. Les portraits de M. Dagnan-Bouveret sont au moins plus discrets.
Des scènes de la vie actuelle dans des paysages, dans des intérieurs, recommandent aussi les noms de MM. Charles Cottet, Fernand Piet, Dinet, Brandon, Evenepoel, Ibels; Lai-
gneau, Lomont, et je dois faire mention particulière de ce débutant au Champ-de- Mars, M. Eugène-François Martel, avec son Hymne russe au village^ où se manifeste la malice d'un observateur et le dessin d*un artiste.
La nature morte n'apparaît pas fréquemment au Champ-de-Mars, et je le regrette, car je suis de ceux qui se réjouissent deà arrangements, des formes, des colorations que comporte le genre. Je vois à citer le bon coin de table de M"* Ayrton, et les très jolies fleurs de M. Henri Dumont qui nous conduisent au paysage. Là encore, comme dans le portrait, je crois que la combinaison aura fait son temps d'ici peu. On a abusé des paysages dits symthétiques, faits de chic à l'atelier avec trois lignes et quatre couleurs, sous le prétexte qu'il était d'un étroit réalisme de peindre d'après nature. On n'a pas craint d'invoquer le grand exemple de Corot, comme si chaque tableau de Corot ne représentait pas des quantités énormes d'études d'après nature, et comme si, surtoxit, les études directes de Corot n'étaient
c7/e, le Temps cToragCy les Sables cCArhomie^ le Matin ^ Marais dans le Nord y les Errants y Village d^ Artois, ces qualités sont des qualités de nature ; elles prouvent, par leur persistance, la force de mémoire, la faculté de reconstituer, mais que d'autres fassent ce travail sur place, j'avoue n'y pas trouver d'inconvénients.
Je ne sais pas non plus quel reproche on pourrait faire au caractère de vive impression conservé par Raflfaêlli à ses toiles, qui sont, cette fois, de petits portraits d'églises de Paris : Notre-Dame de Paris^ souveraine, massive ; Saint-Germain^des-Pres^ barbare et villageoiise ; SaintrFAienne-du-^ Mont y grise et distinguée ; la Trinité j coquette et vicieuse. Chacune a sa physionomie, son caractère, aide à donner un aspect de ville séparée à Tune des régions de Paris. En quelques traits, en quelques touches, Raffaôlli dégage le caractère du monument, du quartier, écrit sur sa toile un chapitre d'histoire. Il ajoute à ces physionomies de monuments des physionomies d'êtres, où se complait sa pénétration de la
comédie sociale : le Vieux bonhomme et son chien y le Vieux chijffonnier^ Philosophe et poète, le Marchand de mouron et la Parisienne aux Champs-Elysées.
Parmi les paysagistes, M. André Dauchez fait preuve d^un beau sentiment de nature par ces toiles : la grève grise de l'île Tudy, le bateau qui passe à toutes voiles, d'un mouvement lent, devant les phares dont le feu brille au crépuscule, les barques à un tournant de l'Odet... Mais je ne puis tout décrire, et il me faut énumérer : la mer de M. Ar}' Renan, les villages et les plaines de Champagne de M. Barau, les marines de M. Boudin, les canaux, les silhouettes de villes de M. Lebourg, les maisons de M. Lagarde, les inondations de M. Georges Hugo, les travaux des champs de M. Lhermitte, le hameau de M. Ranft, les rivières de M. Thaulow, les canaux, les rues de Gand, de M. Willaert, de M. Tremerie, les champs, les jardins, les fines études de temps gris de M. Victor Binet, les fortes impressions de M. Gustave Albert, l'automne de M. Boulard, la nuit de M. Paul
Meslé, les marais de M. Damoye, le jardin (et le charmant Intérieur) de M. Paul Froment, les toiles harmonieuses de MM. Georges et Lucien Griveau.
Et je m'arrête, en terminant cette trop rapide promenade, devant les tableaux de Versailles par M. Helleu : il en est trois, parmi lesquels un de tout premier ordre, le sombre bassin qui emplit la toile, les irrégulières guirlandes de feuilles mortes sur l'eau immobile, le groupe d'amours moussus, fanés, et toute cette grâce ancienne au parfum d'automne qui se dissout, agonise dans la solitude.
Dans la section du pastel, une fine et probe artiste affirme son grand talent :
M"* Louise Breslau, avec un portrait de délicat modelé, d'harmonieuses colorations, celui de M"** Th. S..; avec la Petite fille au chat y et des fleurs, dahlias jaunes, piedsd'alouette, anémones.
Visitez encore la section de gravure un matin, délectez-vous de ces arts admirables de Teau-forte, de la lithographie, à une heure où la salle sera quasi déserte. C'est une
joie pour les yeux et pour l'esprit, un peu fatigués de tant de peintures vues le même jour. Vous admirerez et vous aimerez les actrices charmantes de M. Aman- Jean; Montmartre^ de M. Béjot; les scènes modernes de Jeanniot ; l'eau-forte d'après Rembrandt et le portrait original de M. Michel Cazin; la Femme au chat^ de M. Desboutin; les gravures de M. Kœpping; les lithographies de MM. Lunois, Rivière ; les divers essais de M. Pierre Roche, le Rodiriy magistral, lointain et fort, le VerlalnCy mélancolique et fin, d'Eugène Carrière.