EUGÈNE CARRIÈRE
27 avril 1896.
Eugène Carrière n'a pas envoyé de toiles au Salon du Champ-de-Mars, cette année :
il y est seulement représenté par une lithographie. Mais il a produit devant le public un résumé de son œuvre : rue de Provence, dans la maison de VArt nouveau^ il a rassemblé des toiles déjà connues, déjà datées, et qui sont significatives, qui marquent les étapes des chemins parcourus; puis, toute une série de peintures nouvelles qui n'avaient pas trouvé place aux expositions.
Toute cette œuvre ainsi réunie vient, précisément, d'accomplir un petit voyage européen, d'abord à Genève, en compagnie de
dessins de Puvis de Chavannes, de dessins, de plâtres et de marbres de Rodin; puis à Bruxelles, parmi les exposants de la Lthre Esthétique, salon annuel très hospitalier, où peuvent se rencontrer des œuvres d'étemelle raison avec des combinaisons froidement folles, nées de la veille et peu sûres d'un lendemain.
Par les articles de la presse de Suisse et de Belgique et par les récits des voyageurs, nous avons pu apprendre que les conceptions de Carrière avaient été comprises et admirées, et il faut nous en réjouir pouj* plusieurs motifs, qui peuvent se résumer comme suit.
Tout d*abord, le voyage de Tœuvre d'art est une excellente chose que notre pusillanimité et notre routine ont seules empêchée jusqu'à présent. Ceux qui croient que la plus haute et la plus importante question à résoudre est la question de l'éducation de l'humanité, ceux-là doivent apercevoir que cette humanité a besoin d'être violentée, amenée de force à la lumière. Si elle comprenait qu'il lui faut réfléchir et savoir, le
problème serait résolu. Elle viendrait d'ellemême vers les éducateurs, elle chercherait partout, sans cesse, les sources où abreuver sa soif inextinguible. Mais s'il y a déjà xe que Von pourrait^ appeler une élite cTignorants avides de serenseigner sur la vie et sur eux-mêmes, que Ton songe aux masses profondes qu'il est nécessaire d'appeler à la vie de la pensée pour parfaire la conscience universelle. Ce sont ces masses qu'il faut violenter par l'action continue, qu'il faut aller saisir jusque dans l'ombre où elles subissent leur sort, où elles stagnent et croupissent, et d'où elles sortent parfois avec des fureurs soudaines.
L'œuvre d'art est un des plus nets et des plus assurés moyens de propagande : j'entends tout naturellement Tœuvre d'art dans son sens absolu, embrassant toutes les manifestations de pensée : littéraires, musicales, plastiques — tout ce qui parle à l'homme du génie, de l'homme, tout ce qui le renseigne sur la découverte de la nature, sur le grandissement de la pensée, sur la montée de la civilisation.
Or, le livre circule, entre partout, s'offre partout. La musique, quoique la difficulté commence (voyez la longueur de temps pour introduire Wagner en France), peut circuler en fragments mélodiques apportés comme par le vent. La statue et le tableau ne voyagent guère, ne voyagent pas, à moins d'un rapt de guerre, comme celui qui fit venir à notre Louvre des chefs-d'œuvre d'Italie, comme celui qui a confiné aux brouillards de Londres les frises lumineuses du Parthénon. Mais c'est là une manière de voyager qui sera de moins en moins admise, qui ferait surgir maintenant une protestation unanime, et qui peut si facilement être remplacée par une autre.
Pourquoi, en effet, immobiliser le Musée, ne pas l'envoyer trouver ceux qui ne peuvent venir à lui ou qui ne pensent pas à venir à lui ? Avec les moyens de transport actuels, et l'armée de fonctionnaires dont dispose toute nation bureaucratique, il est bien sûr que rien n'est plus facile que de changer de place ces précieux objets. Ces transports s'accomplissent en Angleterre,
et des collectionneurs en possession de merveilles n'hésitent pas à les envoyer d'une ville à une autre pour la joie d'une rencontre avec des initiés et la création de nouveaux adeptes. Ce serait le moins que Ton puisse, de faire ainsi participer auxrichesses nationales tous ceux qui paient également Timpôt pour leur achat et pour leur conservation.
Mais il faudrait agrandir Tidée, créer un autre mouvenaent^ faire apparaître it tous qu'il existe une Europe artistique, et que les nations qui la composent peuvent se concerter pour un effort commun et une manifestation éclatante.
.Quelle belle clarté se répandrait si Ton arrivait, avec tout le temps, toute la patience, touteS'les précautions nécessaires, à célébrer Tanniversaire de l'apparition de génies tels que Vinci, Rembrandt, Rubens, Yelasquez, par la réunion dans une capitale quelconque, Londres ou Paris, Vienne pu Saint- Pétersbourg, Madrid ou Berlin, de toutes les pages qui composent leur œuvre. Sûrement, il en réstulterait dans les esprits un ébranlement longuement répercuté, et Tim-
mense population qui aurait vu ce spectacle ne l'oublierait plus.
C'est le petit voyage triangulaire accompli de Paris à Genève, de Genève à Bruxelles, et de Bruxelles à Paris, par l'œuvre de Carrière, qui a inspiré ces réflexions, utopies d'aujourd'hui, réalités de demain. Le succès obtenu par cette promenade détermine donc la satisfaction première de prouver, une fois de plus, la possibilité du voyage de l'œuvre d'art, déjà prouvée par les expositions internationales.
C'est une satisfaction d'ordre général. Il en est une autre, d'ordre particulier.
Les œuvres présentées par Eugène Carrière sont de celles qui peuvent exercer une action bienfaisante. Leur manière très déterminée, très personnelle par la facture et par le sentiment, en rend l'imitation étroite absolument ridicule. Mais leur seule apparition réduit à néant tant d-essais informes, tant de prétentions et tant d'artifices, que l'on peut espérer une destruction et un assainissement aux endroits où ces œuvres ont passé et séjourné.
Dans la rtiaisoii de F Art nouveau ^ où elles occupent les deux salles du rez-de-chaussée, elles s'adressent immédiatement au visiteur par une première étrangeté d'aspect, puis lui font prolonger sa station, par une force attractive qui émane d'elles, à travers la pénombre atmosphérique, et qui établit un courant d'existence entre l'œuvre regardée et celui qui regarde.
Dans les toiles complètes, celles que le regard peut parcourir en tous sens jusqu'à la profondeur, cette atmosphère visible que Carrière fait se lever autour des choses et qui est une révélation de l'ambiance, cette atmosphère, dis-je, après avoir peut-être inquiété, rassure, donne une sensation de sécurité. Ceux qui pénètrent dans cette région y découvrent le monde des formes, la circulation de la lumière, et les expressions multipliées , singulièrement attirantes et émotionilantes , des sentiments humains.
On entre dans ces toiles comme dans des asiles sûrs où l'on trouvera la vie concentrée par une pensée niaîtresse d'elle-même.
L'artiste attend son interlocuteur pour lui
apprendre ce qu'il a découvert de grâce, de beauté et de mélancolie dans les spectacles de l'existence.
Spectacles coutumiers, s^il en fût, ceu3( qui se passent tout près de nous et en nous.
Dans les quelques lignes de préface dont il accompagne le catalogue de cette exposition, ' . Eugène Carrière, commentant les autres en se commentant lui-même, dit : « Je vois les autres hommes en moi, et je me retrouve en eux; ce qui me passionne leur est cher. »
De fait, les gestes qu'il retrace, les exprès^ sions de visage qu^il évoque sont les signes mêmes de notre vie sentimentale et passionnée, et il redonne sa part de force à ce rôle de la peinture qui est de résumer le monde par une série d'images.
Le contact avec l'humanité, — c'est en cette définition que pourrait se résoudre cet art tendre et tragique, cette peinture d^une grandeur morose où même le sourire d'un enfant sous-entend on ne sait quelle inguét ri^able mélancolie. Pourtant, tous ces êtres acceptent courageusement la vie, sont braves contre le destin, et F impression jSQale,.aprè9
ayaif contemplé toutes ces toiles, ne se résume pas en menace et en malheur. Ce qui dpmine, c'est la gravité devant l'existence, c'est la conscience prise de la vérité du sort. Même sans connaître Carrière, on peut, deviner ici un esprit hanté de plus en plus par le désir de comprendre, de réfléchir en soi la signification, ou tout au moins l'apparition fugitive du monde* Carrière^ tout en évoquant un être par la peinture, tout en &' acharnant à surprendre la vérité d'un visage modelé par la clarté, ne peut se dé~ fendre . de . songer à tout ce qui entoure cet étre^ à l'ensemble naturel et social dont il est le produit et le résumé, et il donne ainsi à son art cette particulière éloquence qui peut, aller jusqu'à l'affirmation farouche* ,
C'est le sentiment que l'on découvrira sans peine, que dis-je, c'est le sentiment qui v^us prendra, qui vous envahira, devant la toile du Sommeil^ la mère et l'enfant tout proches l'un de l'autre, tombés au repos. Dans cette grande forage achevée de la mère, dans cette forme nouvelle et orois-
santé de Tenfant, Tesprit lit la mystérieuse élaboration d'existence, la belle transmission de la force, et toutes les images qui 8ui« vent et accompagnent celle-là donnent à comprendre la même perception grande et généreuse, quMl s'agisse de la vie instinctive ou de la vie de la pensée.
C'est de là, de ce phénomène de la génération, que Tartiste est parti pour raconter l'histoire humaine selon les rencontres qui ont suscité en lui l'observation et Témotion. A Taide des soixante peintures et dessins exposés ici, on peut suivre son excursion à travers le monde social et le monde moral.
Toujours on y apprendra à voir la solidarité, Tunité, et, de cet enfant qui vagit, la pensée sera logiquement conduite à ces por« traits de romanciers, de poètes, à ces por« traits de passants vus dans le clair-obscur, à ces groupes qui se réuniront pour représenter la foule au théâtre, réunie par une sensation collective.
Arrêtez-vous à telle effigie d'un homme de pensée : Daudet, ou Dolent, ou Séailles^ un de ceux qui ont leur enfant auprès d'eux
et' qui assument la responsabilité et là protection. Quelle admirable nuance d'esprit! Comme la passion profonde prend une nouvelle forme, s'accompagne d'une idée générale de la vie, comme le père se change en une sorte de veilleur de phare, qui voit les ensembles, scrute la vie orageuse. Carrière est là tout à fait profond, parvient à donner, par la forme grave, par l'expression dont il charge les regards, une sensation très extraordinaire de portraits en action de pensée. On croirait voir dans ces yeux, sous ces fronts, s'accomplir le lent travail continu, et c'est ainsi que de tranquilles apparitions de visages peuvent révéler toute une conception du monde.
Certes, le peintre s'affirme de complète façon dans ce portrait du musicien Chausson et de sa famille, où le chef apparaît si nettement : là, aucune opacité, la toile remplie jusqu'au fond d'une atmosphère qui dresse en statues vivantes les personnages, qui donne la sensation de l'espace, qui permet la libre circulation du regard. Et encore, il prouve quel sens de la décoration
apaisée et grandiose des murailles est en lui par ces essais de panneaux décoratifs : Les Passants, Figures de femmes. Mais il est partout complet, il est partout lui-même, toujours sa science aboutit à des créations d'expressions, sans qu'il y ait sujet, ni intention, par la seule vision de la vérité intérieure découverte par la vérité des formes.
Tout cela, qui se trouve bien constituer une œuvre philosophique et historique, au grand et vrai sens des mots, est obtenu sans artifices de symboles, sans combinaisons de rébus à déchiffrer, sans prêche d'aucune thèse. Si Carrière s'en tient volontairement à l'atmosphère crépusculaire qui a pour écueil l'opacité des fonds, s'il se force à ignorer une clarté plus grande et la coloration infiniment variée des choses, il reste toujours peintre et il apporte sans cesse un souci de la forme qui va jusqu'à la beauté de la statuaire dans le modelé de ses figures, et qui continue de s'attester par ses paysages monochromes. Partout, la nature est présente, étudiée profoû-
i^rpent, jusqu^au scrupule de la nuance lumineuse, et partout la beauté de la vie est appuyée, certifiée par la science de l'artiste.
Avec quelle haute raison il dit, dans la préface de quelques lignes écrite en tête de son catalogue : « L'amour des formes extérieures de la nature est le moyen de compréhension que la nature m'impose. Je ne sais pas si la réalité se soustrait à l'esprit, un geste étant une volonté visible ! Je les ai toujours sentis unis. »
C'est la raison d'être de la peinture, dite par un peintre qui est d'abord un homme pensant et agissant. Les imitateurs peuvent sévir et même abuser de la bonne foi de ceux qui ne savent pas les dates, et l'enseignement si libéralement distribué par Carrière à tous ceux qui le lui ont demandé ; ce qu'ils ne pourront ravir à ce grand artiste, c'est sa compréhension de la vie, c'est la force intérieure qui lui fait trouver ces accords de formes, ces équilibres de lignes, ces résumés harmonieux. Son secret n'est pas dans son atmosphère que voient seulement
les imitateurs et les discuteurs : son secret, c'est ce qu'il enferme dans cette atmosphère, et qui se dévoile à ceux qui veulent voir.