‹ La vie artistique (volume 4)Chapitre 7 sur 27 · CHAVANNES · texte numérisé non relu

CHAVANNES

14 septembre 1896.

Puvis de Chavannes expose, galerie Durand-Ruel, les trois dernières compositions exécutées pour Tescalier de la bibliothèque de Boston (Etats-Unis).

L'an dernier, et cette année, au Salon du Champ-de-Mars, les premiers panneaux terminés ont été exposés : les Muses inspiratrices acclamant le Genie^ messager de lumière, r Astronomie^ rHistoire^ Homère^ Eschyle^ Virgile. C'est la suite de cette grande œuvre : la Philosophie, la Chimie, la Physique.

La suite et rachèvement sont dignes du début, l'ensemble sera de la plus grande, de la plus sereine harmonie. A n'en pas douter, l'escalier de la bibliothèque de Boston se trouvera paré du même équilibre de formes, du même charme de colorations, de la même poésie lumineuse que Tescalier de notre hôtel de ville, dit escalier du préfet, où la célébration des vertus civiques accompagne l'apothéose de Victor Hugo. Car c*est ainsi, sur place, que l'on peut vraiment se rendre compte de la faculté décorative de l'artiste, du pouvoir qui est en lui d'allier l'évocation des idées générales au spectacle de la vie. Pour deviner ce qui va surgir à Boston, il est indispensable d'avoir vu l'hôtel de ville, plus encore, peut-être, que d'avoir vu les décorations d'Amiens, de Rouen, de Marseille, de Lyon, de la Sor* bonne, etc.

Puvîs de Chavannes est, en effet, par ses dernières compositions, arrivé à une pure grandeur, à une tendresse naturiste qu'il n'avait jamais si complètement connues. Il a eu, comme tous, son évolution, il a tra-

versé des phases de travail et de découverte où il marquait la conquête nouvelle, le rapprochement, sans hâte et sûrement, vers la beauté plus complète, la vérité mieux définie. Il est enfin arrivé à ces conceptions, de plus en plus résumées, simples, accessibles, où semble se réaliser sans effort ce style tant réclamé, dont on a fait un tel abus théorique, et qui est amené ici par la compréhension toute naturelle des choses.

Dans ces œuvres charmantes, élégantes et fortes tout à la fois, observez, en effet, que cet agrandissement de la vision, cette ampleur, cette S3mthèse, ce style, si vous voulez, ne va pas sans une expression véridique de plus en plus approchée, familière. Dans les panneaux du Champ-de-Mars, comme dans ceux-ci, comme dans ceux de Thôtel de ville, il apparaît que le soin de Puvis de Chavannes à exprimer la vie se fait de plus en plus respectueux et attendri, humble même, si Ton veut faire tenir dans ce mot Torgueil et la joie de comprendre.

Si quelqu'un est loin des complications.

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des agencements, des obscurités symbolistes, c'est bien cet artiste qui affirme, avec sa violence tranquille, n*avoir d*autre espoir, d*autre ambition que de parlera tous, directement, par des images claires, expressives, délicates sans mièvrerie, éloquentes sans rhétorique. L'idée qui venait au Champ-de- Mars, et qui revient devant les trois compositions dernières, c'est que, non seulement l'intelligence qui irait de pair avec les plus hautes conceptions se satisferait de cette manière de proclamer et d'expliquer les beautés de la nature et la puissance des idées, mais encore que l'intelligence naissante, celle de l'enfant, mise en contact avec ces spectacles, en prendrait une impression profonde et ineffaçable. Que l'on mène de** vant le Virgile le lycéen qui sait les Georgiques et a pu apercevoir la grâce savai\te et l'émotion poétique des pages sur les abeilles, et celui-là comprendra mieux l'écrit, après avoir vu Timage. Et l'enfant qui ne sait rien de Virgile apprendra quelque chose de sa vie, de sa pensée et de son art, en un instant, s'il est apte à comprendre et à re-

tenir, et si les mots essentiels et explicatifs sont prononcés.

Cette tendance à Tuniversalité, chez Puvis de Chavannes, ne le fait pas, îe le sais, comprendre et admettre par tous. De bonne foi, certains s'arrêtent, résistent, ne peuvent s'avouer séduits et conquis. Ces résistances proviennent de l'éducation faussée, elles prouvent qu'il n'est pas si facile de goûter le simple et le beau. Trop de préjugés, d'artifices, d'habitudes^ s'interposent entre celui qui regarde et l'œuvre regardée.

La diffusion des procédés, la participation d'un grand nombre, sans cesse augmenté, aux pratiques de l'art, ont forcément dénaturé le sens de l'œuvre d'art. Le public s'est amusé de manifestations à côté, de toute cette fabrication de sujets, d'anecdotes, d'aspects, propagés pour le distraire et le gagner. Rien d'étonnant si la vérité des choses dégagée par de grands artistes détonne au milieu de tant d'insignifiances et de recettes. L'art qui s'inspire de la vérité pour aboutir à la beauté a des chances d'apparaître rêche, difficile, barbare, parmi tant de fadaises et

de malices dont nous sommes encombrés.

La définition et la démonstration de cette beauté née de la vérité semblent pourtant sortir d*elles-mémes des œuvres qui les contiennent, et l'exposition de Puvis de Chavannes en apporte une preuve nouvelle.

L'artiste est certainement très grand, égal à lui-même, dans le panneau de la Philosophie. La figure de Platon, celle du disciple qui Técoute, les personnages qui lisent, qui causent, révèlent immédiatement, par les gestes, les attitudes, les expressions, des préoccupations intellectuelles, de graves spé* cuiations. Tout est ordonné, réfléchi, et même avec quelque chose de prévu. Il est impossible de ne pas apercevoir immédia* tement que Ton a devant soi des philosophes qui méditent et discutent, et^ dans les deux principaux dialogueurs, un maître et son élève. Qu'il s'agisse de Platon affirmant, en termesvagues et contestables, que c Thomme est une plante du ciel, non de la terre »^ c'est un incident de l'histoire philosophique, un thème à controverses où l'affirmation

pourrait bien chavirer. Mais la parole de Platon ne détruit pas l'impression née de ce jardin de conversation, de Tabride cette colonnade, de ces fleurs, de ce bois, et de ce temple juché si superbement sur le roc, en plein éther pâli par la lumière.

La Chimie a pour thème : « Une mystérieuse transformation s*élabore, sous la baguette magique d'une Fée, parmi des Génies attentifs. » La poésie à la fois ingénue et in* ventive de Puvis de Chavannes montre, ici, perceptibles pour tous, les phénomènes de la décomposition, de la transformation et de la renaissance de la vie, tels qu'ils sont rendus sensibles par les expériences d*ana«»

lyse, d'action, de combinaison, que sont les expériences de la chimie. Ici encore, l'enfant comprendrait, à voir ces minéraux, bleuâtre, vert, rose, ce fourneau, cet alambic, ces ossements parmi lesquels croissent les fleurs, ces petits Génies attentifs et cette Fée dans le creux des roches, cette belle femme, nue comme la vérité, exacte et harmonieuse comme une force de la nature.

Mais voici où Puvis de Chavannes s'est lui-même surpassé. Dans le troisième panneau, il se trouve qu'il a accompli sans effort ce que beaucoup proclamaient, on ne sait pourquoi, impossible, une allé* gode moderne, une représentation de la poésie de notre temps, lequel, à en croire quelques-uns, est un temps sans poésie^ Puvis de Chavannes a mieux fait encore : il a donné une image, et une image magni^ fique, absolue, de la poésie scientifique de notre temps. Le premier, lui, le poète des Muses, il a cru sans hésitation que Tart pouvait suivre l'humanité dans sa course, que rien d'humain ne lui était étranger, qu'il devait avoir des ressources infinies pour incarner tous les rêves de l'esprit, C£|l'culés, conduits, réalisés en aventures har^ dies par la science prudente.

C'est ainsi que Puvis de Chavannes se trouve être devenu le poète de l'Electricité, et il a été récompensé de son entreprise, car jamais son art n'a été plus gran^, plus complet, plus maître. C'est dans le panneau de la Physique j avec les moyens les plus si m-

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pies, comme toujours, qu'il a donné cette formule inattendue. Mais si les moyens sont simples, encore fallait-il les découvrir, et de plus, de quel monde de pensées et d'efforts ne sont-ils pas représentatifs ?

Comme texte : « Le Verbe sillonne l'espace, portant avec la rapidité de l'éclair la bonne et la mauvaise nouvelles. »

L'espace, le voici, en un paysage d'une profondeur extraordinaire, avec ces trois éléments : l'air, l'eau, la terre — le ciel, la mer^ un lointain versant de montagne cou-^ vert d'une forêt, un quartier de roc. Dans le vide, entre le roc et la montagne, un poteau télégraphique avec ses isolateurs et ses fils qui traversent le panneau dans toute sa largeur. C'est sur ces fils que sont lancées la bonne et la mauvaise nouvelles, représentées par deux femmes — Tune vêtue de la couleur du jour, portant le rameau d'or, le visage joyeux, aspirant l'air et la lumière, les yeux regardant au loin — l'autre, vêtue de la couleur de la nuit, se cachant le visage de la main.

Toutes deux, de la main droite, tiennent

le fil tél^raphique, toutes deux vont de la même vitesse.

Et il y a deux motifs d'admiration dans Toeuvre de Puvis de Chavannes.

C'est, d'abord, cette force électrique, découverte, conquise par l'homme, et que l'artiste rend visible par le soin employé à peindre ces objets , à faire sentir leur beauté, puis par cette sensation incroyable de vitesse, de course éperdue, qu'il a su exprimer. Littéralement, on s'attend à voir disparaître ces deux femmes, lancées à corps perdu dans l'espace. Elles sillonnent l'air, comme des oiseaux rapides, elles ne séjournent pas, elles passent^ dans le paysage, sur le panneau. Jamais le mouvement n'a été ainsi fixé. Il se produit même ce miracle d'art : c'est que ce mouvement ne lasse pas les yeux et Tesprit, ne finit pas par donner la sensation d'un mouvement immobilisé. On peut regarder aussi longtemps que Ton voudra : toujours les figures arrivent, promptes comme la foudre dont on voit le sillon dans la nuit, et toujours elles vont disparaître.

Le second motif d'admiration, on le prévoit, et il est inutile d'y insister, c'est qu'aucune parcelle de poésie n'est perdue dans cette célébration du savoir, dans cette mise en valeur artistique du travail scientifique. Par ces deux figures : l'une, joyeuse et rayonnante; l'autre, fatale et douloureuse, Puvis de Chavannes a exprimé la somme des joies et des douleurs humaines, et ce thème de TÉlectricité qu'il a choisi n'a restreint en rien son sujet, l'a, au contraire, agrandi jusqu'à remplir l'espace.

C'est un point de départ qu'une telle œuvre, et ce sera une des gloires certaines de Puvis de Chavannes que de l'avoir indiqué, alors que sa longue vie de travail, de recherche, ne paraissait devoir le conduire qu'à un point d'arrivée. Mais, pour de tels artistes, il n'y a pas de points d'arrivée, ils sont toujours en voyage, ils vont d'étape en étape. Celle-ci, la dernière accomplie, ouvre un beau chemin à parcourir. Le Maître va continuer sa route, saura démontrer, s'il le veut, les beautés

nouvelles du travail humain. Cela pourra paraître singulier, mais ainsi le veut la logique secrète qui régit les destinées de l'esprit, produit et dominateur de l'univers.

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