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L'AFFICHE MORALE

28 septembre 1896.

Voici donc une occasion où l'art se montre directement aux prises avec le problème de la vie.

Les entrepreneurs de ces t affiches morales », lithographiées d'après la Sainte-Genepièpede M. Puvisde Chavannes, et qui ont été apposées sur un mur du boulevard des Capucines (on ne les a pas, je crois, aperçues ailleurs) ont eu, si vagues soientelles, des intentions de prédication morale^ puisque morale il y a, dont l'examen peut être réservé. Mais leurs intentions, ici, sont secondaires. Je me méfie de leur enseigne, comme des enseignes équivalentes, et leur

morale, d'ailleurs, n'est pas formulée. La seule importance qui puisse ôtre reconnue à leur entreprise, poiir le moment, c'est d'avoir, à leur tour, et avec un moyen moderne, qu'ils ont trouvé à leur portée, essayé d'aborder cette immense question de l'éducation de la foule, qui préoccupe à juste titre tous ceux qui ne sont pas indifférents au drame de la vie sociale et à l'avenir de l'humanité.

On pçut se moquer de ces messieurs de la Ligue pour l'Union morale, et il apparaît bien, en effet, que, par plus d'un côté, ils peuvent prêter à la moquerie facile du passant, du journaliste, du chansonnier, du faiseur de revues, du caricaturiste, etc.

Pour tous ceux*là, qui vivent du rire, et dont la fonction, d'une certaine manière, n*est pas inutile, M. Paul Desjardins et ses disciples sont de bonnes proies, qui seront bientôt toutes hérissées de flèches et de banderilles.

Rappelez-vous l'aventure de M. le séna«teur Birenger, lequel s'était indigné des processions de femmes nues du bal des

Quatre-z-Arts et de diverses autres manifestations de la plume et du crayon, empreintes du même dévergondage. A-t-il été assez houspillé, M. le sénateur Bérenger?

Est-il devenu assez un personnage légendaire? On en a fait, dans les petits journaux, dans les revues, une sorte de Tartufe, qui serait devenu pasteur protestant, et qui aurait cherché toutes les occasions de proclamer son horreur de la femme et de l'amour, enragé de toutes ces images blessantes, nudités entières ou fragments de nudités, seins, épaules, cuisses, mollets, etc., etc.

On peut imaginer, sans connaître M. Bérenger, que le portrait n'est pas ressemblant. L'honorable sénateur, je le gagerais, n*est nullement hostile aux œuvres de la littérature et de l'art qui célèbrent la beauté, l'amour, la passion. Il aurait chez lui, dans son salon, dans son cabinet de travail, quelque femme nue, élégante ou forte, une fine Diane ou une Vénus bien râblée, que je n'en serais aucunement surpris. Et il aurait plaisir à la contempler, à savourer de l'œil, et même de la main, cette plénitude des formes

et ce charnel équilibre de la beauté, empreints aux grandes œuvres de la statuaire, qu'il ne ferait qu'exercer son droit d'honnête homme. Il est à peu près évident qu'il ne se reconnaît pas dans Tirnage bégueule, prude, sottement indignée, qui a été donnée de lui. Il est devenu une actualité, et son personnage a été déformé, voilà tout.

C'est la même aventure, exactement, qiii arrive à tous ceux qui s'avisent de jouer un rôle public, et ils ne doivent ni se plaindre, ni s'étonner. Ils étaient prévenus d'avance de leur sort par le sort advenu à leurs prédécesseurs, et ils se trouvent, comme de juste, logés à la même enseigne. Il faut en passer par cette déformation. Tout se remettra au point plus tard. Il n'y a qu'à attendre. Chacun vaudra par ses œuvres, reprendra sa vraie physionomie. Tout homme, a-t-on dit, travaille à sa propre statue.

Dans l'avenir , M. le sénateur Bérenger ne sera donc pas le quaker ridicule de nos revues de fin d'année. Il apparaîtra plus justement comme le législateur de la troisième République ayant attaché son nom à la loi

la plus juste, la plus prévoyante, la plus humaine, votée depuis vingt-cinq ans, celle qui peut annuler la première condamnation encourue par un homme, lui laisser ouvertes la porte du rachat, la grande route de la vie. Voilà une loi morale^ s'il en fût jamais.

Il faut souhaiter que M. Paul Desjardins découvre et fasse accepter une loi équivalente. Cela vaudra mieux que tous les programmes. Pour le moment, il n'en est pas là. Voilà des années qu'il annonce le projet de faire triompher parmi nous la morale et l'idéal, sans nous donner d'autre définition du but qu'il poursuit et des nioyens qu'il compte employer pour y parvenir. Enfin, cette fois, voici un de ces moyens : c'est l'affiche morale. Va pour l'affiche morale et l'exhibition d'un Puvis de Cha vannes en plein boulevard des Capucines.

M. Desjardins n'a pas, ce faisant, transporté des montagnes, changé la face du monde, c'est entendu. Mais tous ces cataclysmes ne sont pas nécessaires. L'humanité, comme la nature, travaille lentement.

Si M. Paul Desjàrdins a simplement voulu marquer qu'il entendait travailler, selon ses forces, à l'œuvre de l'éducation générale, il n'y a pas de meilleur, de plus juste dessein, et il sera difficile aux plus ingénieux de trou* ver des objections à lui opposer.

Tout ce qui pourra lui être dit, c'est qu'il commence une besogne inutile, ou tout au moins incertaine, et que ses placards n'auront pas d'autre résultat que de provoquer la curiosité.

Mais cette curiosité, n'est-ce pas déjà un résultat? La provoquer, n'est-ce pas commencer d'émouvoir les indifférents? Il ne faut pas en demander davantage. Le chemin lï.ement se fait ensuite, lentement. Il y a un proverbe qui dit : Paris ne s'est pas fait en un jour. Riert ne s'est fait, rien ne se fera en un jour. S'il s'est trouvé, parmi les nombreux passants qui ont stationné, boulevard des Capucines, devant les trois fragments de la Sainte-Genepiève, de M. Puvis de Chavannes, lithographies avec infiniment de talent expressif par M. A. Lauzet, s'il s'est trouvé parmi ces passants un seul individu

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qui ait été intéressé au delà d'une première et superficielle curiosité, et qui soit allé, de là, au Panthéon, voir l'œuvre originale de l'artiste^ et du Panthéon au Louvre, et du Louvre à la Bibliothèque, pour apprendre quelque chose de cette histoire de l'Art, qui se confond avec l'histoire de l'Humanité, alors, M. Paul Desjardins a atteint son but.

Il peut s'estimer. heureux, continuer sa propagande.

Pour l'objection : que faire œuvre éducatrice est une besogne inutile, on peut y répondre, parce qu'il est toujours utile de répondre; mais, franchement, ceux qui veulent ici discuter, ergoter, ont-ils bien pris la peine de réfléchir? L'œuvre éducatrice existe depuis que l'instinct humain est aux prises avec les choses, depuis qu'un être a communiqué à un autre être sa découverte, sa sensation. Cette œuvre s'est faite obscurément, logiquement, sans un arrêt, sans qu'il y ait eu d'éducateurs déclarés. Ils existaient quand même. Tenez pour certain que l'humanité des cavernes comptait des éducateurs. Le père, la mère donnaient à leurs

petits des notions des choses. Ils donnaient ce qu'ils savaient. Donnons ce que nous savons.

Pourquoi cette œuvre s'arrêterait-elle précisément au temps où Thumanité prend conscience d'elle-même, de sa destinée?

Parce qu'il s'est formé une élite parmi la foule y tout s'arrêterait? Cette élite deviendrait la caste fermée qui estimerait dangereux ou tout au moins inutile de faire participer les masses au savoir acquis, aux notions transmises par la tradition des siècles et par les recherches de chaque jour.

Allons donc ! cette conception de la science fermée, de l'art fermé, de l'art pour l'art, pratiquée par quelques adeptes, à l'écart, comme s'il s'agissait de rites mystérieux, est une conception baroque, enfantine, dépassée par la vérité de la vie. Heureusement, même pour ceux qui la pratiquent, car s'ils parvenaient à se placer sous cette idéale cloche pneumatique, où ils seraient privés de l'oxygène universel, ils ne tarderaient pas à se raccornir, à se dessécher, et leur art tomberait en poussière. Rien n'existe

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sans communication traditionnelle avec rhumanité qui a vécu, sans communication présente avec Thumanité qui vit. Nulle œuvre n'est un commencement et une fin. Tout est transition. Tout instant a sa beauté, par ce qu'il continue, par ce qu'il annonce.

Il n'est donc pas inutile, comme le disent les artistes qui oublient leur origine, d'envoyer les passants aux musées. Ils pourront y apprendre à se connaître eux-mêmes en apprenant à connaître tous les artistes qui leur présentent l'univers, réfléchi par leur esprit. Jouir de l'œuvre des artistes, c'est collaborer pour sa part à cette œuvre, puisque c'est lui donner une extension, puisque c'est prolonger la création qui est en germe en elle. Si ce que l'on a dit de la nature est vrai, qu'elle n'existerait pas si nous ne la voyions pas, si nous ne la réfléchissions pas en nous-mêmes, cela est vrai aussi de l'œuvre d'art, qui ne peut vivre, c'est-à-dire agir, que par le contact humain.

Que les affiches morales apprennent donc»

à ceux des passants qui l'ignorent, l'existence de Tart. Il y a l'affiche de Puvis de Chavannes. On en annonce une autre, d'Eugène Carrière. C'est parfait. Ce qui est imparfait, c'est l'enseigne, c'est ce mot de morale qui prête à l'équivoque, qui annonce, pour les uns, un prêche contre les mauvaises mœurs, et, pour les autres, on ne sait quelle arrière-pensée d'évangélisme, de néo-christianisme. Si M. Paul Desjardins et ses adeptes travaillaient simplement pour l'émancipation humaine, en dehors de toutes lés préoccupations religieuses et moralisatrices, leur œuvre serait autrement vivace et féconde. En réalité, c'est à cela qu'ils vohtj puisqu'ils se réclament de Tart, qui est la plus libre, la plus grande, la plus vraie des religions humaines. Qu'ils se définissent donc une bonne fois courageusement, virilement, sans souci de la mode mystique, déjà épuisée et agonisante.

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