‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 10 sur 24 · II. — FANTIN-LATOUR · texte numérisé non relu

II. — FANTIN-LATOUR

Cet artiste est Fantin-Latour dont le nom est acquis depuis longtemps déjà à l'histoire de l'art français de ce siècle, et qui ajoute chaque année l'œuvre à l'œuvre,

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- i83poursuivant son rêve de peinture et d'intellectualité.

On a un regret, c'est que le portraitiste ne soit pas plus souvent présent aux yeux de ses admirateurs : que l'on se souvienne des physionomies aperçues à l'Exposition centennale de 1889, que l'on aille voir la réunion peinte chez Manet, et qui a enfin trouvé sa place au Luxembourg. Ces figures et nombre de celles qui ont été montrées aux Salons annuels sont parmi les plus expressives, les plus pensives devant la vie, les mieux respirantes dans l'atmosphère. Mais cette vision pénétrante et juste, ce coloris vibrant et profond, cette harmonie pour ainsi dire interne des portraits de Fantin-Latour, ne pouvaient raisonnablement avoir la même clientèle que les travaux des couturiers à la mode, et l'artiste a continué silencieusement son labeur, ses évocations de figures dans l'espace, ses transpositions picturales des drames lyriques et des symphonies des maîtres qui lui sont chers.

Cette année, l'une de ces mises en scène du premier acte des Troyens, de Berlioz, est un éblouissement. La reine, assise en une attitude infiniment noble et pensive, est revêtue d'une robe éclatante, de l'une de ces robes de contes de fée qui sont dites couleur de soleil. Un reflet d'astre est sur cette figure, et autour d'elle, les proches et les lointaines harmonies se déroulent : le manteau d'or est d'une exaltation joyeuse, les vêtements bleus et rouges se continuent par des accords graves, et tout aboutit, à l'autre extrémité du tableau, à l'opposé de la reine, à cette figure drapée d'un gris tout à fait extraordinaire, de la teinte des ruines, du sol, des ciels de pluie, — couleur de temps, comme la merveilleuse robe est couleur de soleil.

Sur l'autre toile, la figure de V Aurore, au buste un peu précis, s'élève avec les buées du sol dans une atmosphère de nuit finissante et de jour naissant. — Aux pastels, la Musique et la Poésie se dessinent, en formes souples de corps, en arabesques de

-|8Sgestes, d'une molle élégance, — le torse infléchi de la femme de la Promenade reste inoubliable, avec la vision de ce parc en décor et de ce couple qui passe, — et toutes ces beautés de dessin, de lumière et d'expression, se retrouvent encore aux lithographies, signiiicatives au plus haut point de l'art de science et de poésie de Fantin-Latour.

% m. LES DIRIGEANTS

Il faut se résigner maintenant à ignorer les joies de vision et de réflexion qui viennent d'être dites. Nous abordons la grande peinture, l'art des dirigeants, des maîtres de l'Institut, des représentants acclames, récompensés, de notre peinture. Us font, pour la plupart, on le sait, profession d'ignorer l'art du dehors, la vie qui assaille et renverse leurs constructions vermoulues. Allons donc les regarder chez eux, et rédiger le bulletin de déroute.

— i86 — ' I] y aura unanimité, je pense, à constater cette déroute chez M. Bonnat. Je laisse de côté le Portrait de S. A. S. le prince de Monaco, qui prend place dans la série ordinaire, et je vais au plafond qui appartient à la Ville de Paris, et qui est vraisemblablement destiné à l'Hôtel de Vilie. Une remarque est ici nécessaire.

Ce Salon des Champs-Elysées peut fournir, à ceux qui s'intéressent aux manifestar tiens de l'existence d'un peuple par son art, l'occasion d'une étude significative. Je laisse donc de côté le talent et l'adresse, la routine et la fausse vocation. C'est de peinture décorative qu'il s'agit.

Que l'on prenne telletoile que l'on voudra, marquée au sceau de la compréhension des harmonies naturelles par un artiste :

cette toile, quelle que soit sa dimension, quelles que soient ses colorations, quel que soit le sujet qu'elle représente, cette toile sera décorée par les lignes de la composition, par la couleur des choses, par la dis-

-i87tribution de lumière et d'ombre qui constitue le modelé : c'est-à-dire que cette toile sera pleinement occupée, sans reliefs ni trous, que toutes les parties seront homogènes, que les plans espacés seront réunis par l'unité d'atmosphère, que rien ne tombera hors de la toile, qu'il y aura réalisation d'équilibre.

Au Palais des Champs-Elysées, les toiles, les pastels de Fantin-Latour pourraient servira cette démonstration, avec le plafond de M. Bonnat comme contre-partie. Chez Fantin, la composition a le }uste relief des premiers plans, des seconds plans et des plans reculés. Contemplez, par exemple, la toile inspirée par les Troyens, de Berlioz. C'est exactement comme si le rideau se levait sur la scène profonde. Pourtant, la reine est vêtue d'une robe éclatante, les personnages sont parés de riches colorations.

Mais rien ne s'exalte aux dépens des entours, tout est soutenu. C'est que Fantin sait les nuances créées par la lumière et les liaisons nécessaires, et il établit tout le jeu de son

— i88 — tableau entre la robe éclatante et le vêtement gris de pierre du personnage placé à l'autre extrémité de la scène.

Si l'on pense à M. Bonnat, le contraire de ces conditions d'équilibre décoratif apparaîtra. Le Triomphe de l'art, pesant et inharmonique, est un des plus sûrs exemples qui puissent être offerts de l'inaptitude décorative. Je n'ai nullement l'idée de m'acharner sur tel peintre, de chercher un sujet facile de critique. Il est vrai que les portraits peints par M. Bonnat m'ont trouvé hostile, et finalement indifférent.

Mais ces portraits, c'est affaire, somme toute, entre ses modèles et lui. Ici, il s'agit d'une bien autre aventure, il s'agit d'une décoration pour un monument qui est l'Hôtel de Ville, et dans lequel nous sommes tous un peu chez nous. Ce plafond nous appartient donc à tous, et nous avons le droit dene pas être satisfaits d'un tel emploi de nos deniers et du cadeau que l'on nous fait. Pour ma pan, j'use de ce droit. A quoi pensent les commissaires, conseillers municipaux.

amateurs, critiques d'art, qui commandent et acceptent un paiei! morceau. C'est la continuation, aggravée, du désastre décoratif commencé à l'Hôtel de Ville. Vraiment, s'il y a bonne volonté et contentement de soi chez l'artiste, tant pis. L'erreur est trop lourde. Ce plafond du Triomphe de fart ne reste pas au plafond, il le traverse, c'est un éboulis, un écroulement de l'Apollon, du Pégase, du Char, du Ciel, de tout, d'un amas hétéroclite et pesant. C'est un plafond qui fait explosion et qui laisse choir tout l'inattendu que contenaient les combles. Qui osera se risquer dans la salle ainsi menacée sous cette dégringolade du ciel indigo, de l'Apollon, du char, du cheval, des figures renversées, des hydres, des hiboux qui s'envolent de ces plâtras en démolition.

Tout est en dehors, tout tombe hors de la surface, tout blesse l'œil et l'esprit par d'énormes reliefs, les nuages de la même matière soHde que le cheval. C'est la méconnaissance absolue des conditions décoratives, de l'alliance que )a peinture doit

— IÇO — contracter avec la pierre. Et le plafond de M. Bonnat s'intitule : le Triomphe de Fart!

Tout à l'heure, une toile de Fantîn était examinée. Croit-on que si ce véritable artisteavait été chargé, par la commission de l'Hôtel de ville, d'une part de labeur, il n'aurait pas conçu pour une muraille une composition de belle ordonnance? Et tant d'autres qui n'ont pas été appelés :Monet, Degas, Pissarro, Renoir... Et la place mesurée à Carrière! Heureusement, il y a, au Champ de Mars, l'œuvre de Puvis de Chavannes pour le même Hôtel de Ville. Allez la revoir, après avoir vu le Triomphe de Vart, et là encore, devant la composition qui tient compte des lignes et respecte les surfaces, par la comparaison et la différence, vous dégagerez la loi décorative, qui est la loi de l'art.

C'est sur ces distributions de travaux qu'il y aurait à dire et à redire, c'est vers ce sujet que la critique devrait sans cesse s'orienter, porter ses efforts. Il est évident que l'Hôtel de Ville est manqué, sauf quel-

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ques parties. Et la Sorbonne, que va-t-îl advenir d'elle? Le Panneau décoratif (Champ de Mars), destiné par M. Montenard à l'amphithéâtre de minéralogie de la Sorbonne, est un paysage vide, absolument insuffisant. Et rien n'a été demandé à un autre paysagiste qui est Claude Monet! Et ce même Monet, un jour, a eu quatre voix à l'Hôtel de Ville. Il est vrai que son nom avait été proposé par Rodin.

On serait disposé à se contenter facilement, après la contemplation du lourd assemblage de matériaux d'Institut réalisé par M. Bonnat, mais il faut bien reconnaître que la peinture décorative est ici impuissante à donner satisfaction à nos désirs. La Couronne de Toulouse, pour l'hôtel de ville de Toulouse, de M. Debat-Ponsan, sans volonté de conception et d'exécution, reBète insuffisamment le caractère de la ville méridionale, et l'étranger en visite en apprendra davantage à Saint-Sernin et au cours La Fayette. — Les grands hommes de

Lyon, de M. Edouard Fournier, peinture pour la salle du Conseil général, à l'hôtel de la préfecture à Lyon, ont plutôt l'air d'attendre dans une antichambre que de figurer dans une apothéose, et c'est peutfitre uo symbole de la célébrité et de la gloire. — Le Gutenberg^ de M- Quinsac, plafond plafonnant, est un vieux monsieur déguisé, à la pose chez le photographe :

voici le tapis, les vieux livres, le balustre. Si l'on passe du genre décoratif aux grandes toiles sans emploi déterminé, les Victimes du devoir, de M. Edouard Detaille, se présentent tout d'abord. Cette scène d'incendie, ces rues, ces pompiers blessés, ces fonctionnaires reconnaissables, constituent certainement l'attraction du Salon. A première vue, on aperçoit surtout des tuyaux, et leur exécution matérielle met au second plan les intentions émouvantes du spectacle. La formule de peinture panoramique, l'effet de trompe-l'œil, le souci de» mannequins, usités dans les toiles similaires de M. Détaille, seront retrouvés ici,

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avec enthousiasme par les uns, avec indifférence par les autres. Une autre grande toile, de M. Chartran, Saint François d'Assise chantant au labour, est la mise en scène d'une hallucination du pieux personnage, mais il est bien difficile de dire ce qu'il peut apercevoir, l'œil si écarquillé, de la place qu'il occupe derrière ses bœufs. Du même, un portrait de M. Garnot, image peu ressemblante, peinture neutre. L'artiste qui tît flamboyer le pape éteint les présidents de République.

Les toiles, de proportions plus restreintes, signées de noms célèbres, pourront donner de vives déceptions à ceux qui s'obstineraient à réclamer les fortes émotions de l'art à ces peintures annuelles. Pour M. Bouguereau, on peut le laisser en paix : il est immuable, toujours fidèle à lui-même, ni froid, ni chaud, ni hausse, ni baisse. Ses figures, la jeune ûile, l'enfant, l'agneau, de llnnocence, de la Perle, sont du modelé de cire et de l'expression douceâtre de l'an dernier, d'il y a dix ans et de toujours. On

aurait plus d'animation contre M. Henner.

Qui n'a aimé les femmes réelles et soyeuses que le peintre animait autrefois dans les paysages aux ciels et aux eaux de turquoise ? Et pourquoi faut-il que l'artiste se soit dérobé à l'art, consente à ces figures factices, ce Portrait, cette Lola, où presque plus rien ne s'aperçoit de la nacre ancienne, du dessin ample, de la vie généreusement donnée.

§ IV. GENRE. PORTRAIT. PAYSAGl-:,

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