‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 14 sur 24 · AU CHAMP DE MARS ET AUX CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

AU CHAMP DE MARS ET AUX CHAMPS-ELYSÉES

g I. — UNE QUESTION

Je ne sais s'il vous souvient, madame, auprès de qui je dînais un soir de l'hiver dernier, d'une question que vous m'avez adressée subitement, alorà que la peinture était le sujet de conversation effleuré :

— A quel signe reconnaissez-vous qu'un tableau est bon ?

Ce fut là votre question, et c'est une fameuse question. Je ne sais ce que )e répondis

ce jour-là, ma réponse m'ayant moins frappé que la demande. Je ne sais non plus ce que trouvèrent à dire les autres convives. Mais ce que je sais bien, c'est que j'ai souvent pensé aux termes si nets de ce problème si difficile, et que j'aurais bien aimé trouver la solution, mais une de ces solutions évidentes, de celles qui se prouvent à l'énoncé, de celles qui apparaissent à tous comme l'affaire du monde la plus simple, et font immédiatement songer à l'œuf de Christophe Colomb.

Cette solution, je ne me flatte pas de l'avoir découverte, ou plutôt de l'avoir formulée, après tant d'autres qui l'ont prouvée par des œuvres, et tant d'autres encore qui l'ont ratifiée par leurs admirations intelligentes. Ce que je puis dire, c'est que j'ai à mon tour posé la question à des personnes, ma foi ! fort autorisées, à de rusés amateurs et à de lins marchands de tableaux, à des écrivains enclins à raisonner des choses d'art et à des peintres qui prouvent leur compréhension par l'action.

On m'a répondu, comme on doit bien le penser, de fort belles choses. J'ai gagné, à ce jeu, de faire quelques promenades en compagnie d'esprits intéressants. Des remarques ingénieuses, des aperçus profonds, il y en a eu. Mais, tout de même, nul n'a construit la phrase brève faite pour s'adapter exactement aux quelques mots prononcés curieusement, et ingénument peut-être, par la dame auprès de laquelle }'ai dîné. Il est sûr que plus l'on y réfléchit, plus cette question tranquille apparaît ardue à résoudre. C'est peut-êlre un sujet qu'une académie pourrait mettre au concours, en interdisant la prolixité historique et philosophique, en exigeant la seule phrase significative, celle qui englobera tout : la nature, l'art, l'individu, la forme, la couleur, la lumière, — la phrase magique, la clef infaillible qui ouvrira la serrure secrète.

Rien n'est difficile, on le sait, comme les définitions. Même les plus célèbres, les mieux acceptées, peuvent être examinées à nouveau, discutées, amendées. Les mieux

venues ne disent jamais trop, retombent impuissantes devant l'universalité des choses à définir. Il n'y a donc pas' à être surpris outre mesure de la difficulté éprouvée & donner la formule du bon tableau. Quelques-uns de ceux que j'interrogeai, ramenés aux termes précis après les plus brillantes digressions, reconnurent qu'il était sans doute impossible de donner sur l'instant une réponse satisfaisante. Ils promirent de refléchir, de condenser leurs trouvailles, de les réduire à une formule, et d'écrire cette formule pour plus de certitude. Je n'ai pas encore reçu ce fruit mûri de leurs méditations, et sans prolonger le préambule, la question ajournée, j'entre aux Salons de cette année, désireux de savoir si la méthode empirique m'en apprendra davantage.

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