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IV. — LA SCULPTURE AU CHAMP-DE-MARS

L'exemple mérite d'être retenu. Car il renseigne sur la plus grande partie de la production d'art actuelle. La sculpture et la peinture obéissent à cet esprit d'imitatidh exacte qui n'arrive pas à la vérité. Des artistes incontestablement consciencieux et habiles sont arrivés à la réputation par ces seuls travaux méticuleux. D'autres, heureusement, veulent une expression supérieure, sont partis pour un beau voyage,

— aas — ' et ce travail d'ardente recherche, qui est le leur, est pour exalter leur pensée et ennoblir leur vie.

Je pense à plusieurs en écrivant ceci.

Je pense à M"* Camille Claudel, qui va bientôt réaliser un art particulier, personnel , d'observation directe , si j'en crois la précieuse indication de ce Croquis d'après nature, quatre femmes rassemblées dans une encoignure, l'une qui raconte quelque histoire, les autres qui écoutent, apparition de vérité intime, poésie de la vieillesse et de l'ombre. C'est une merveille de compréhension, de sentiment humain, par les pauvres corps réunis, les têtes rapprochées , le secret qui s'élabore , et c'est aussi, par l'ombre de l'encoignure, le mystère de clair-obscur créé autour de la parleuse et des écouteuses , une preuve qu'une force d'art est là, prête à créer des ensembles.

Je pense à Constantin Meunier, maître sculpteur poursuivant son oeuvre en sa ville de Louvain , réalisant en statues , en >3-

bas-reliefs, en tigurines, une histoire -du travail ouvrier. Cette année encore, par sa figure d'homme du Port d'Anvers, par sa statuette de Juiriy il continue son enquête de la vérité, H la résume en formes simples, d'une énergie élégante, musclée et nerveuse. Je pense à Baffier, désireux d'art rustique, acharné à donner l'expression de sa province en ornementations de nature, en représentations d'êtres. Je pense à Desbois qui fit l'an dernier la belle statue de la Vieillesse^ à d'autres, qui veulent mettre leur art de sculpteur au service de la vie de tous , à Carabin , à Alexandre Charpentier.

Je pense à Bartholomé, à son œuvre émouvante, à ce Monument aux morts, qui pourra devenir, en une forme définitive, un ornement de pensée du mélancolique et beau Père-Lachaise. On applaudit à cette réahsation, à la sincérité, à l'opinàtreté de l'artiste, à sa patiente étude de la nature, à la délicatesse de son expression. Il a encore, toutefois, une étape.

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à accomplir. Bartholomé sait aussi bieaque moi, et mieux que moi, ce qui manque à son œuvre. L'artiste opiniâtre, véritablement acharné au labeur, n'est pas encore parvenu à la grande unité de l'œuvre d'art< Il pressent cette unité par les figures, les plus belles, les mieux venues de son monument, l'homme et la femme qui franchissent seuil de la crypte, qui commencent de disparaître dans l'ombre. C'est véritablement le soufile froid et la nuit des caveaux funéraires qui viennent vers nous par cette mystérieuse ouverture. Là, contre cette pierre faite pour l'ombre des cyprès, Bartholomé 8 aligné la douce humanité qu'il porte en son doux esprit, tous les vivants qui acceptent si noblement la- mort, ces êtres qui se réunissent, qui se suivent, qui s'en vont avec résignation franchir le seuil de la- porte d'ombre. Ces personnages échelonnés au dehors, placés de chaque côté de l'ouverture du caveau, ne font pas partie du monument de la manière absolue commandée par la conception architecturale. Ce n'est pas com-

battre un artiste et l'ëcraser sous une comparaison que de citer en exemple les sculptures du temple grec et de la cathédrale gothique : c'est chercher un terme utile pour comprendre. Il reste assez à louer, d'ailleurs, dans l'œuvre. L'artiste qui a eu la pensée de cette ouverture sur l'inconnu et de ces êtres jeunes et lumineux qui hésitent et s'encouragent à faire le premier pas dans le notr du néant, cet artiste-là existe déjà par le sentiment, et il aura un jour la force des complètes réalisations.

La même poésie de crypte, le même silence souterrain, régnent à la partie inférieure du monument, dans cette grotte où la sculpture est enfouie, cachée, comme au creux des sarcophages égyptiens. La jeune fille aux bras étendus, qui retient au-dessus des morts tout le poids de la pierre, éclaire cette ombre de son corps lumineux : f Sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la mort, une lumière resplendit », est-il écrit sur la paroi. Ces habitants, les voici, l'homme, la femme, couchés côte à côte,

l'enfant mort jeté sur eux en travers, retourné à ceux dont il est venu.

Que Barlholomé puisse ajouter maintenant, par l'exécution défîaitlve, l'aspect de foule qui manque à son œuvre, qu'il unisse mieux au monument les groupes trop précisés qui attendent à la porte leur tour d'entrée dans la mort, qu'il fasse le sacrifice de quelques affirmations, qu'il aille vers la grande unité d'une lumière enveloppante et la statuaire française comptera une œuvre définitive déplus. Il y a déjà ici une intelligence, une profondeur de sensibilité. Chacune des figures vaut par elle-même. 11 reste à tout unifier. Bartholomé a su combiner les formes architecturales, trouver ces plans simples , cette ouverture d'ombre , cette grotte du soubassement, ce style funéraire.

Il a eu, par places, l'intuition de l'accord de la sculpture avec ces lignes, droites, cette surface unie. Il lui faut parfaire cet accord, empêcher toute solution de continuité, créer par le modelé de la pierre l'atmosphère où vivra son oeuvre.

Je veux signaler encore de forts jolis bustes, des expressions humaines bien vues, bien comprises ,de Bourdelle, Lenoir, Niederhausern-Rodo, Escoula, Dampt, Injalbert, Camille Lefèvre, Rombaux, — les fragments de bronze et de marbre de Fix-Masseau, — les Baujs, de M""Cazin, — la Baigneuse^ de M"' Besnard.

Par contre, la signification du Devoir, de M. de Saint- Marceaux, pour le tombeau de M. Tirard, n'apparaît pas bien nette. C'est une correcte figure d'école. Combien est préférable à cette sécheresse de lignes, à cette pauvreté de formes, le débordement d'un groupe comme celui de VIvresse, du statuaire Jef Lambeaux, artiste d'Anvers.

Art issu de Rubens, groupe né de quelque mouvement delà Kermesse, avec un manque d'équilibre, de règle, toutefois, car Rubens a la proportion juste dans l'énormité.

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