‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 17 sur 24 · V. — LES MUSES · texte numérisé non relu

V. — LES MUSES

Je me souviens d'avoir vu M. Puvis de

Chavannes, au lendemain de la fête de son banquet, en janvier dernier, très soucieux et embarrassé de témoigner à tous sa gratitude pour la joie qui lui avait été donnée.

Les paroles qu'il avait prononcées exprimaient pourtant ce sentiment qui était en lui, et il le précisait encore lorsqu'il écrivait à Rodîn comme au représentant de cette foule accourue pour honorer sa sereine et forte veillesse, son fier travail. Mais il aurait voulu davantage, et faire savoir directement à chacun de ceux qui étaient là quelle sensation de douceur et de réconfort il emportait avec lui hors du tumulte de cette assemblée qui le saluait de ses applaudissements et de ses vivats.

On peut trouver aujourd'hui que l'artiste se mettait bien à tort en peine de trouver une formule de remerciement. Cette formule, il l'a trouvée sans la chercher, simplement en continuant à faire le lendemain ce qu'il avait fait la veille, en se remettant à son labeur régulier, à sa production paisible et harmonieuse.

La réponse de Puvis de Chavannes au banquet du mois de janvier, elle est faite en avril par le panneau destiné à l'escalier de la bibliothèque de Boston, une évocation nouvelle de la jeunesse des choses, une célébration de tout ce qui fait la beauté de la vie : la lumière épandue sur la nature, la tendre pousse printanière des arbres, le vert laurier qui signifie la gloire, le vol des muses, l'apparition du génie.

Il ne peut être de plus clair symbole, et le peintre, d'ailleurs, a pris soin d'écrire lui-même, ingénument et tranquillement, la signification de son œuvre, sur cette fruste pierre au milieu du champ : - Les Muses inspiratrices acclament le Génie, messager de lumière. La préface aus salles de lecture et de travail est ici sereine et générale, écrite en traits larges et précis. Le paysage est immense, ne signifie pas telle région circonscrite comme lorsqu'il s'agissait pour Puvis de Chavannes de figurer la contrée de Lyon ou de Rouen. Il donne à parcourir un panorama qui est l'image de

la terre et de la mer : une ligne d'horizon, la mer bleue, un sommet de colline dressé au dessus de l'étendue de la mer, un vert gazon orné d'arbrisseaux fleuris au bord de l'océan d'azur, des lauriers, toute une poussée de jeunes chênes droits, minces et solides, dont les premières feuilles se déplient sur un ciel verdâtre et doré. C'est la saison nouvelle, la parure des fleurs délicates et des tendres feuilles, la jeunesse qui recommence, de la vieille terre crevassée, belle au bois dormant qui se réveille toujours.

Cette étemelle renaissance est aussi présente par l'apothéose de la science et de la poésie. A l'horizon du paysage, au plus haut du ciel, au-dessus de la terre et de la mer, apparaît le Génie porteur de la lumière. C'est une figure à coup sûr traditionnelle, mais j'aime surtout voir en ce messager la permanence de la recherche et du savoir, l'afHrmation heureusede la destinée de l'homme. Ici, nulle inquiétude, ni même cette résignation qui envahit l'homme aux heures où il ac-

— 2^4 — cepte le plus courageusement, le plus nettement la vie.

Chez Puvis de Chavannes on pourra trouver de mélancoliques et pensives physionomies. Il a exprimé le calme de la pensée, la poésie de la solitude, la profondeur de la songerie, comme ici, dans cette dernière Muse enveloppée d'une transparente ombre violette. Mais je ne crois pas qu'il y ait dans toute son œuvre une seule figure définitivement triste, je crois qu'on y chercherait en vain une affirmation de pessimisme. Je ne l'en blâme, ni ne l'en loue : je cherche à définir la nature de son génie. Ce génie se refuse à voir complètement comment va le monde. Il n'embrasse pas la multiplicité des phénomènes comme le génie d'un Shakeaspeare ou d'un Balzac. Il n'en connaît, ou il ne veut en retenir, pour nous les transmettre, que la force en avant, que l'allégresse de la découverte et de la conquête.

C'est cela que Puvis de Chavannes fixe sur les murailles devant lesquelles doivent passer des hommes inquiets de leur destinée.

- Î15 — et il obéit ainsi à l'instinct qui est en lui et à la réflexion de son intelligence. Il aime la vie pour les joies de voir, de sentir, qu'elle peut donner, et les douleurs qui sont aussi en elles, il les refrène par la compréhension. Il veut être celui qui réconforte. Il y a en lui de l'héroïsme grec et de la philosophie stoïcienne.

Il a sans doute marqué aussi fortement ce sentiment dans les compositions décoratives qui sont aux édifices des grandes villes de France : Marseille, Lyon, Rouen, Amiens, Paris. On le trouverait empreint au Bois sacré. Il rayonnait et se réfléchissait !'an dernier aux physionomies des personnages qui entouraient l'Apothéose de Victor Hugo. IVIais il n'est jamais apparu si pur et si radieux que cette année, avec une grâce particulière de renouveau, un charme d'esprit plus que jamais amoureux de la beauté de la lumière et des formes vivantes.

Ce sentiment, cet état d'esprit, ce sont les neuf Muses qui les représentent par leur ascension vers le génie. Elles planent au-

-2,6dessus de la verte colline, elles se profilent sur les feuillages et sur la mer, elles semblent des forces émanées de la terre, des efflorescences spirituelles de la matière.

Elles sont des muses, et elles sont surtout des femmes. Elles portent des lyres, et elles n'ont aucune solennité, elles n'offrent aux regards que la grâce ingénue de leurs gestes. Elles expriment la pensée, mais par la beauté de leurs corps devinés, par leur désir de vivre, par leur joie de respirer, de voir, de comprendre. Elles quittent le sol, mais elles peuvent y marcher et s'y plaire. Elles sont réelles comme tout ce qui les entoure, comme cette herbe drue, comme ces arbres, comme ce bleu de la mer, comme ce ciel profond sur lequel palpite le feuillage, comme la lumière qui traverse la fresque, qui rayonne au centre, qui se teinte d'ombre, à gauche, autour de la délicate et fine Muse enveloppée de ses draperies, qui s'apaise aussi, à droite, au revers bleui d'une autre colline entrevue.

Les Muses qui s'élèvent de ce sol Beuri

sont des plus charmantes conceptions de l'artiste. Il nous livre par elles un des secrets de l'art, de l'originalité. Il nous dit comment peuvent se continuer et se renouveler les anciens symboles. II a voulu les Muses familières, traditionnelles, il a accepté leurs robes, leurs tuniques, et voici pourtant qu'il nous semble ne jamais les avoir vues apparaître ainsi, aux musées des statues et des peintures. C'est qu'il y a eu intervention de la vie directement observée, retour à la source de nature. Ces attitudes, ces ports de têtes, ces gestes, Puvîs de Chavannes les a surpris au passage des êtres, et par le don d'imagination, qui est le don de développement du réel, il a trouvé l'accord de toutes ces figures entre elles, il a signifié, par leur réunion, par leur mouvement général d'ascension, par leur rythme siir, l'élan ingénu des forces qui cherchent l'expansion, qui vont vers la lumière.

Je crois qu'une telle mise en scène suffisait à emplir l'espace. Je regrette la présence des deux statues représentant l'art

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rëvolu au milieu de ce clair paysage que l'on voudrait voir habité par les seules forces naturelles. Et de même qu'il y a Haïson entre les arrangements logiques voulus par l'esprit, il y a immédiatement désaccord lorsque l'élémentfactice est introduit parmi les éléments coordonnés. C'est en vertu de cette loi que ces statues troublent l'unité atmosphérique de cette belle composition :

elles sont placées matériellement en dehors du pur paysage, de même qu'elles viennent hors de propos ajouter une conception de lettré à la belle vision du poète épris des formes vivantes et de la cadence des mouvements.

Derrière le socle de ces statues, l'harmonie se rétablit. Il semble véritablement qu'il y ait un rideau d'air limpide, d'une transparence et d'un éclat délicieux. C'est là que se meuvent les créatures réelles et rêvées, c'est là que se dessine la perspective du paysage.

Et ces corps ayant la forme et le poids, ces aspects de nature véridique, ne viennent pas en dehors de cet air transparent. Les plans

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s'établissent, la composition s' étage, sans creuser ni surcharger la muraille.

Que l'on veuille bien s'arrêter à ceci, accepter cette expérience comme démonstrative de la valeur et de la viabilité de l'œuvre d'art. Quelle que soit cette œuvre, il est certain que nous pourrons immédiatement discerner si elle possède ou non ce caractère de stabilité.

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