‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 18 sur 24 · VI. — THÉÂTRE POPULAIRE · texte numérisé non relu

VI. — THÉÂTRE POPULAIRE

Quittez cette réalité pour une autre. La vérité est une et multiple. Chacun la perçoit de ses 3'eux et la commente en son langage.

Puvis de Chavannes nous a menés au sommet des colHnes inondées de lumière. Eugène Carrière va nous faire descendre dans la région crépusculaire où se joue le drame social, il va nous conduire au laboratoire mystérieux où l'humanité crée et recrée sans cesse ses forces initiales, en pleine foule, au profond de l'élément vivant.

, L'un des artistes de cette foule est allé â ce grand sujet : Théâtre populaire. II est monté au faubourg à l'heure où le jour s'apaise, où les 6ne8 lumières scintillantes, diamantées, apparaissent une à une dans la cendre grise et violette de la rue, en mêmi.- temps que les étoiles surgissent, elles aussi, une à une, dans l'étendue d'ombre claire du ciel.

II a vécu les soirées où le peuple de Paris, les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes, tous, las de la journée de fatigue, s'en viennent chercher, comme un plaisir, une nouvelle fatigue du corps, un nouveau travail de l'esprit. C'est la veillée au théâtre, jusqu'au milieu de la nuit, la réunion dans la salle commune, l'attente dans la pénombre, devant cette toile qui va se lever sur les péripéties de la scène. C'est le peuple au théâtre, tout au spectacle, à l'agitation du drame, recueilli, silencieux, penché vers la scène dont on voit seulement la lueur. Ni décor, ni acteurs, dans le tableau de Carrière. Pour lui, le spectacle, ce sont les spectateurs, ce sont tous ces gens qui sont entrés là, après

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l'atelier, le bureau, la boutique, et qui viennent demander au théâtre du rire, deslarmes, du tragique, de la poésie, de l'illusion, du rêve, — toutes les formes de la vérité. Que veulent-ils? Une distraction, ou un réconfort, l'oubli, ou l'espoir? Ils ne formulent pas leur désir. Ils veulent tout, puisqu'ils veulent l'émotion.

J'imagine que l'artiste qui est entré là avec eux veut la même chose qu'eux, que leur sentiment est le sien. Il n'aurait pas conçu et exécuté, sans cette communion d'esprit, cette œuvre belle et poignante. Ah ! les pauvres gens, comme ils regardent, comme ils écoutent! et que l'abîme creusé sous leurs regards par le peintre est béant et profond ! Immédiatement, devant ce creux où le regard tâtonne, se heurte à des formes entrevues, on a la sensation de se pencher sur l'infini de la vie, l'inconnu de la destinée. Une grande lame de lumière passe, revient sur elle-même, éclaire une rangée de spectateurs, puis une autre, projette sa lueur au .profond de la foule. Il y a des scintillements

et des phosphorescences dans la trame de l'ombre, comme ce qui transparait d*un foyertoujoursardentàtravers la cendre. Une lueur iofîniment douce est errante, monte, circule dans l'ombre, dessine ses méandres aux rangées attentives, dore d'une caresse de reflet les fronts penchés, les mains crispées. C'est la lumière qui est le mouvement autour de cette vie immobile et silencieuse des assistants, c'est la lumière qui bat de ses grandes lames phosphorescentes et tranquilles cette humanité au repos. Elle dessine les orbes inverses des balcons, vus l'un d'en bas, l'autre d'en haut, et qui donnent à l'œuvre sa magnifique forme de double ellipse. Elle éclaire les arrière-fonds d'ombre, en fait surgir des spectateurs nouveaux. Elle relie l'un à l'autre, de ses ondes enveloppantes, ces êtres rassemblés par la même force attractive, elleva chercher, enlacer tous ces humbles, elle les réunit autourdu même foyer de vie.

C'est l'idée de foyer caché, de force latente, qui se lève lentement de ces ombres claires,

— M-i — de ces passages de lumières, de ces remous et de ces calmes. La foule tassée ici, appuyée au rebord des balcons, accrochée aux colonnes et aux saillies, enfouie au profond du parterre, donne la sensation de plus en plusnette d'une énergie collective en attente. L'immobilité a quelque chose de farouche.

L'être formé d'une réunion d'êtres absorbés par le même spectacle va se lever et se mouvoir. Le rideau baissé, il éclatera en tumulte, se répandra au dehors par les rues obscurcies. La vie bougeante et bruyante repr«idra ses droits,

La beauté de l'œuvre de Carrière, c'est cette suspension de vie, cette trêve de silence, cette batte au fort de la bataille sans fin. Le peuple enfermé dans cette salle, s'il ne prend pas conscience de lui-même, nous donne la perception de cette conscience possible, existante. C'est le monde du travail attiré par l'aimant du théâtre, en proie à l'enchantement des mots, tout prêt à voir, à entendre, à comprendre.

Je ne sais queUes paroles sont dites de

la scène , quel courage est conseillé. Le langage parlé est peut-être sublime, peutêtre aussi est-il médiocre. Rien ne le donne à deviner. Mats ce que tous viennent chercher apparaît nettement, et c'est la croyance à la vie, une raison de continuer l'au jour le jour de leur existence. Cette croyance, cette raison, ils les trouvent facilement. Le peuple est foncièrement idéaliste, aime les mirages, croit aux mots, i II faut une religion pour le peuple >, est une phrase générale, significative, qui a commandé jusqu'à présent l'histoire de l'humanité.

Le peintre de ce Tkéâtre populaire est de ceux qui croient à la poésie de la vérité, à l'idéal trouvé dans le réel. Ce qu'il demande à la foule par son œuvre, c'est de se reconnaître elle-même, de prendre conscience de sa force, de son avenir. S'il a exclu de cette oéu vre les férocités qui rôdent aux bas-fonds, il n'a pas celé la misère et la fatigue, il est allé droit au monde de labeur et de pauvreté, et il le dévoile jusqu'à ses profondeurs dans cette toile sévère qui apporte ici, dans ce

milieii d'art factice, de mode éphémère, la protestation de la vie dédaignée. C'est l'anonymat qui apparaît, la grande foule sans cesse décimée, et dont la réserve a été jusqu'à présent inépuisable. Les femmes, les enfants sont là, auprès des hommes attentifs, et cette foule apaisée, c'est la foule joyeuse de la fête des rues, c'est la foule e^taltée des révolutions, le chœur tragique, sacrifié, et toujours renaissant, de l'Histoire.

Je loue Carrière d'avoir été le peintre de cet élément. Sa pensée consciente est mêlée d'intime et d'admirable façon à cette vie instinctive. Le peintre a trouvé l'accord entre l'art et le réel. Il a bien représenté cette masse d'individus comme un seul être. Il a réuni, soudé les uns aux autres, comme les anneaux d'une chaîne, tous ces gens venus vers la même lumière. Ces hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants, il les a exprimés par un modelé continu, il les fait surgir de la môme ombre, il éclaire leurs visages, leurs mains, de la même clarté.

L'œuvre de Carrière, conçue sous forme

de tableau et qui est exécutée en fort bonne peiniure, est régie par les mêmes nécessités qu'une œuvre desculpture. Les ombres et les lumièresobtenues ici par la couleur seraient obtenues par des épaisseurs de matière, et ce serait l'unique différence. Ce groupe du premier plan, d'une si souple et si forte réalité, est un groupe sculptural au premier chef, et je crois bien que dans toute la partie de double hémicycle du tableau, on serait fort embarrassé de découvrir le point où il y aurait arrêtdelaforme. L'atmosphère même a une forme pour Carrière. Il aperçoit absolument visibles les arrivées de lumière à travers l'espace, et les remous que font et défont les courants des fleuves d'ombre.

C'est dans ces grandes coulées de lumière d'or et de ténèbres transparentes qu'il fait se mouvoir l'humanité de ses toiles, I! n'isole pas les êtres du milieu oii ils vivent, il les voit comme des végétaux prenant leur vie au sol et respirant dans l'air. II ne cèle pas la pesanteur des corps, et il va de plus en plus vers la différenciation, la réalité indi-

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viduelle, mais ses personnages n'en sont pas moins en contact avec ce qui les entoure, ils participent à la vie universelle.

Cette foule du Théâtre populaire est ainsi faite, pour ainsi dire d'un seul morceau, il apparaît que rien ne vient en avant, que tout se passe en profondeur dans la seule trame de la toile. Un relevé de critique exacte doit mentionner ici un vide, là un évanouissement trop rapide des formeSj l'aspect un peu grêle du groupe central.

On a envie, aussi, tout d'abord, de regretter l'absence de la couleur, si évanouie soitelle, qui fleurit au plus noir des foules.

Mais non. Les aspects d'un tel théâtre, les étages faiblement éclairés, ne prêtentils pas à la plus étrange des fantasmagories ? J'ai revu, dans la réalité, ce grand espace grisâtre, traversé par une dorure de lumière : il est ici d'une absolue vérité, et nul n'avait fait surgir encore, d'une force telle, la vie pi'ofonde de la foule humaine. La seule remarque à faire, du point de vue qui m'occupe, c'est que la

composition fléchit subitement, à droite, derrière le groupe principal. Il y a là une dissolution par trop rapide dans une lumière non définie. C'est une de ces révélations qui doivent se faire subitement aux peintres lorsqu'ils exposent leurs œuvres dans t'espace et la clarté d'une grande salle, mais il est facile de parer à l'inconvénient par une résolution énergique. La partie indécise supprimée, le Théâtre populaire retrouvera une stabilité à toute épreuve.

Carrière a donc réalisé sa conception, il l'a rendue présente pour tous ceux qui voudront scruter et comprendre. Le prodige qui emporte tout, la haute leçon d'art, la démonstration de peinture, c'est que ce portrait de foule qui se tient d'un bout à l'autre de la toile, cet enchaînement d'êtres OLi rien n'est précisé, abonde en aspects particuliers, en physionomies diverses. Restez longtemps devant cette toile. Peu à peu, vous ferez connaissance avec chacun de ceux qui l'habitent. Ils sont tous soumis à une même loi d'ensemble, mais l'indice

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vous révèle chacun, vous fait deviner l'individu, le type, par ud trait de silhouette, par un profil entrevu, par une attitude du corps, par une position de la main contre un visage. Quel critique osait écrire dernièrement qu'un dos n'avait pas d'expression, qu'il fallait être un réaliste borné pour vouloirpeindre un dos. Regardez l'homme assis au premier plan, l'homme de faubourg sans âge, et dites si tout son corps n'écoute pas, ne regarde pas, son dos, sa nuque, sa mâchoire osseuse, ses bras rassemblés par ses mains crispées. Tout parle, tout est vivant, la femme appuyée en cariatide au bas plafond, tes fines chairs anémiques de fillettes, l'enfance sérieuse, le vieillard naïf comme un enfant, et toutes les têtes lointaines, qui se penchent hors de la pénombre, toutes les chairs fatiguées qui boivent la lumière, qui se tournent vers la grande lueur, comme les plantes qui rampent, qui jaillissent vers le soleil.

Michelet écrit, dans Le Peuple : < Je me vois faible, et de nature, et de mes travaux

antérieurs, devant ce sujet immense, comme au pied d'un gigantesque monument que seul il me faut remuer... Âhl qu'il est aujourd'hui défiguré , chargé d'agrégations étrangères, de mousses et de moisissures, sali des pluies, de la terre, de l'injure des passants!... Le peintre, l'homme de l'art pour fart, vient, regarde, et ce qui lui plaît, ce soatjustement ces mousses... Moi, je voudrais les arracher... Il faut que je découvre les bases profondes de ce monument... Je voudrais atteindre au fond de la terre. Ce que je veux, c'est de trouver, en descendant sous cette terre stérile et froide, les profondeurs où recommence la chaleur sociale, où se garde le trésor de la vie universelle, où se rouvriraient pour tous les sources taries de l'amour. >

Carrière n'a pas été cet homme de Part ■ pour l'art, il a cherché au profond, trouvé la chaleur, et il aborde une région nouvelle, il s'affirme le peintre de la vie de la foule, de la poésie populaire. En cette page du peintre des chambres closes, des visages

pensifs, des maternités ardentes, des éclosions d'enfance, je vois une pensée en route, qui aborde une contrée non explorée, qui cherche à joindre la grande existence du dehors. Je serais bien surpris si Carrière, par une suite d'ceuvres ainsi annoncée, ne nous donnait pas bientôt à contempler de beaux portraits de foules.

Car son œuvre est vraiment belle et nouvelle. Son apparition est d'une nouveauté hardie, au milieu d'un art d'étoffes et de bibelots. Elle peut parler à première vue un langage sévère à des visiteurs de Salons, habitués aux falbalas de la mode. Pour peu qu'ils s'y arrêtent, et qu'ils fassent le sincèr'' effort d'entendre ce que disent les perse.

nages, ce que dit la foule, ils seront pour toujours conquis par la force de cette pensée et le charme de cet art. Le sens de la vie s'imposera à tousceuxqui auront la volonté de pénétrer ces voiles , de scruter cette masse phosphorescente. La touchante existence de ceux qui vivent d'espoir est racontée ici. C'est l'entrée de l'élément de

foule, instinctif, farouche, obscur, qui va si sûrement vers l'avenir, c'est rîmiption des anonymes, de ceux qui forment le sol et le sous-sol de l'Histoire par leurs instincts, leurs sentiments, leurs Touloirs et leurs espoirs accumulés. Carrière a jeté profondément ta sonde au creux de cet océan, il est descendu dans ces régions, il les éclaire de la lumière de son esprit, il nous dit ses découvertes, son talent évolue dans le grand sens de l'évolution humaine, et voici qu'il va créer une nouvelle peinture, celle de la foule profonde.

§ vil. — VISIONS DÇ LA VIE

Je continue à croire que la direction des idées d'aujourd'hui et de demain ne peut pas prendre son point de départ dans les œuvres qui cherchent leur raison d'être par une combinaison de l'archaïsme et du snobisme. La viabilité des œuvres ne peut être alimentée que par le sentiment de la nature. Cette nature, comprenez-la sincère-

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ment selon la réflexion de votre esprit, la passion de votre cœur : elle offre assez d'aspects, assez d'inattendu, assez de poésies différentes, pour se trouver en contact avec votre sensibilité particulière. Vous venez d'elle, retrouvez en elle votre origine. Lea maîtres qui tous ont précédé ont agi ainsi, dans toute la puissance de leur instinct et de leur raison, et la marne découverte des choses et d'eux-mêmes qu'ils ont faite, il faut la refaire.

Ce qui nous vient d'Angleterre avec les préraphaélites anglais n'est pas fait pour légitimer les commentaires exagérés des admirateurs quand même. L'exemple est pour faire réfléchir, je pense, nos symbolistes français. J'ai évoqué Hébert, l'an dernier, devant la Sirène de Bume-Jones. Hier, devant son Amour dans les ruines, j'entendais regretter Cabanel. Il est impossible de n'avoir pas de telles pensées devant ces pauvres ari-angements, cette dure mosaïque de tons , ce dessin pauvre. Le portrait, éga-

lement exposé par Burnes-Jones, est préférable, malgré le sec modelé des mains.

Le préraphaélisme a eu sans doute plus de force et de savoir, mais il se termine ici en maladie de langueur, comme il aboutit à la combinaison parfaitement ridicule avec les maladroites figurantes de féerie, les Femmes-cygnes de M. Watter Crâne, qui sont, en vérité, de bien piteuses volailles.

It y a un autre charme chez M. Maurice Denis. Je vois bien qu'il ne sait pas tout réaliser des mouvements, des gestes, des mains, des visages. Son dessin n'a d'ampleur qu'en apparence. Chaque fois qu'il veut préciser, il est grêle, petit, timide.

Mais qu'il a un joli sens de la mise en place des êtres, des choses, dans Visitation, dans le Pèlerins d'Emmaûs! comme il donne bien à entrevoir le fleurissement des jardins, comme il enferme une délicate poésie d'ombre colorée dans les chambres !

En vérité, BurneJones, Walter Crâne, William Stott, Aman Jean, Maurice Denis, Ary Renan, préraphaélistes, symbolistes.

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idéalistes, font véritablement trop d'efforts pour aboutir à des combinaisons inférieures au réel. Je ne nie pas pour cela la science, le goût particulier afBrmés par certaines oeuvrer des préraphaélistes anglais, le talent sérieux d'Aman Jean, la grâce d'arabesque, le sens décoratif innés, de Maurice Denis, la précieuse couleur, la poésie de crépuscule apportées par la Phalène, d'Ary Renan .

Dans tout cela, il y a une part énorme de mode, de moment. Les visions personnelles de l'existence sont forcément rares. L'artiste, obligé de vivre de la vie sociale de son temps, échappe difficilement aux conditions de cette vie sociale. Il devient donc, par une obligation vraiment toute naturelle, peintre d'une classe, fournisseur d'un goût régnant.

Les paysagistes peuvent parfois éviter cette domination du milieu. Ils ont, ou ils pourraient avoir, la faculté de s'isoler, d'échapper aux influences, de vivre avec

— 3S6 — leur rêve d'art et de pensée. Quelques-uns «avent profiter de cette liberté qui leur est concédée. Parmi eux, Boudin continue ses voyages de fin coloriste à travers la France, se réjouit de la lumière poudreuse d'Antibes, de l'atmosphère mouillée de l'ouest et du nord. Cazin nous donne la joie de revoir de beaux tableaux d'une vie sereine, d'un apaisement délicieux, d'autres, d'une atmosphère mouvementée, pleine de vent.

René Ménard travaille, d'une belle ardeur d'artiste, au renouvellement du paysage historique. Pierre Lagarde a peint la pluie sur la place d'une petite ville, des coteaux de neige bleuâtre, la poésie du silence et de l'hiver. Victor Binet garde sa manière nette de comptable méticuleux des choses vers lesquelles vont ses regards exercés, son esprit précis. Il peint d'une façon charmante le rouge marronnier du village sec de Luzancy, les feuilles tombantes de l'automne.

Adolphe Binet cherche les effets de colorations de l'ombre et la dorure des taches de soleil. Alfred Sisley expose des paysages

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- 3^7 harmonieux'; expressifs de la saison et l'heure. M. Claus raconte la Flandre; M. Chudant, l'Algérie; M. Richard Ranft, une rivière en automne; M. Damoye, is Sologne , la Beauce ; M. Dambourgez , Grenade et Tanger; M. Richon-Brunet, la vie du port de Camaret; M. Thaulow, la rivière d'Arqués; M. Lebourg, les environs de Paris; M. Piet, Saint-Quentin. Je ne puis énumérer tous les observateurs actifs, bons coureurs de pays, peintres à la recherche de la poésie de la nature.

Je dois surtout dire l'excursion de Besnard à Alger, les visions de flamme qu'il en a rapportées: son marché de chevaux où la camaraderie, l'accord de l'homme grave et de la fine bète, sont intelligemment marqués, et où le peintre est arrivé i une .belle réalisation de l'atmosphère de feu — son port d'Alger à ta fin du jour, — et les visages de femmes, la brutalité sensuelle, la malice animale des regards.

Un nouveau venu qui débuta, je crois, l'an dernier, M. Charles Cottet, a compris,

en un sens très personnel, des aspects du pays et des gens de Bretagne. Il les a exprimés par une peinture parfois épaisse, parfois riche en profondeur, qui condense les silhouettes massives des femmes en noir à l'enterrement, des hommes frustes qui reviennent, traînant des filets au bord de l'eau du soir, qui s'attablent lourdement aux tables des cabarets. Cette pâte solide s'é~ claircit, se dilue, et c'est alors le charme de la mer éclairée en transparence, de l'étendue d'eau pâle, soufrée, foncée par l'orage, ou bleuie parla nuit.

Il y a également aux Champs-Elysées de très attentives études de paysage, où l'on aperçoit que le peintre a trouvé plaisir, qu'il était heureux par la solitude et le travail.

Que l'on s'arrête devant la toile comme l'artiste s'est arrêté devant un expressif paysage, et l'on devinera, fixée ou indiquée, la disposition d'esprit de l'artiste. Il en sera ainsi pour V Étang du bois Nivet, de M. Albert Gosselin; la Vue sur le Jura, de M. Michel Lançon ; le Lever de lune, de

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M. Alexandre Bouché; le Passage de Pile de Preneuse, de M. Félix Bouchor; le paysage de Fortifications, de M. Gagniart; Midi sonnant, de M. Gagliardini; Les Feux du soir, de M , Demont, la campagne éclairée de lueurs roses ; Le port de Saint- Valéryen-Caux, pittoresque et d'une jolie lumière, de M. Ravaone.

M. Petitjean s'est appliqué à voir, et il est certain qu'il a appris des vérités nouvelles en observant et notant quelques aspects des phénomènes atmosphériques visibles au Port de la Rochelle, par un gros temps. Le talent de M. Pointelin, qui ne manque pas de charme, mais d'étendue, est imperturbable, et bien fin qui pourrait dire comment se différencient chez lui les sujets et les heures. Les Bords de la Sèvre nantaise à Clisson, de M. Harpignies, c'est là un beau décor de verdure et de ciel.

Si le paysage et les êtres des champs et des routes sont quittés pour la société de la ville, nous serons en présence d'artistes

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— ?6o — obligés de subir, plus ou moins, la direction de leurs modèles, de se plier à leurs habitudes d'élégance, à leurs manies même, et là je crois qu'il faudrait, pour la complète exactitude, un soulignement d'ironie.

La vérité, telle qu'elle peut s'écrire dans les livres, telle qu'elle apparaît, par exemple, dans Peints par eux-mêmes et V Armature d'Hervieu, cette vérité ne semble pas, à première vue, être compatible avec le portrait. Tant pis pour le portrait, car la vie sera toujours plus belle que la convention.

En somme, il y a, dans la peinture mondaine, par le portrait ou par la réunion et la mise en scène de personnages typiques, une grande place à prendre. Il est des artistes jeunes, ardents, amoureux d'art, dont le goût est vers ces sujets, et qui pourront prendre cette place. Il y a Jeanniot, observateur nuancé, dessinateur de mouvements caractéristiques. 11 y a Jacques Blanche, qui réalise véritablement, chaque année, de charmantes expressions de physionomies de femmes : l'une d'elles , cette fois , est

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— a6i — infiniment parlante, avec un rien de contraction douloureuse. Il y a La Gandara qui fait se mouvoir une opulente Sarah Bernhardt, de costume étudié, très beau, très brillant, trop même pour l'impression d'apparition que le peintre a voulu donner. Le même peintre se délecte à des coins de jardin des Tuileries, à des gestes de statues, des reflets d'urne dans un bassin, et tout cela a une adresse et une douceur incontestables. Il y a Alexander qui s'ingénie trop au contoumement, à la contorsion de femmes en arabesques. Il y en a encore d'autres. Chez la plupart, même chez ceux où il y a désir de réagir, je sens une inquiétude de sentiment, une incertitude de talent, une préoccupation de mode anglaise, bref, une soumission au goût régnant qui façonne trop souvent l'art à l'image des toilettes d'un jour.

Avec ces peintres désireux d'exprimer les élégances, les charmes de la vie de loisir, la question de la compréhension sociale réapparaît. La grâce légère, la subtilité de la

couleur, rarrangement des lignes ne manquent pas. Il y a de l'intelligence, de la délicatesse, une distinction, chez ceux qui viennent d'être nommés, une compréhension bien fine de la poésie des façades de palais, des intérieurs luxueux, chez Lobre, et chez plusieurs, parmi lesquels Georges Hugo, qui s'adonnent à ces notations délicates. A tous, qui ont du talent, du goût, je demanderai une pénétration plus intime des réalités. Les jolis décors fragiles, les modes passagères, les mobiliers, les costumes, exactement exprimés, ne déterminent pas la création. Il faut une force intérieure révélée. Obéir au goiit du jour ne suffît pas. < Celui qui veut s'en tenir au présent, à l'actuel, — dit Michelet, — ne comprendra pas l'actuel. Celui qui se contente de voir l'extérieur, de peindre la forme, ne saura pas même la voir : pour la voir avec justesse, pour la traduire fidèlement, il faut savoir ce qu'elle couvre... >

Tous, peintres, sculpteurs, écrivains, peuvent faire leur profit de cet enseigne-

ment. Même — que dis-je! surtout ceux qui manifestent par un grand effort leur amour de la vie et de l'art, et parmi ceux-là, je choisirai M. Lhermitte, peintre des Halles, où le mouvement général a été omis pour l'étude patiente de chaque détail, M. Roll, peintre des Joies de la vie, brillame composition, en surface, mais fleurie çà et là, et sainement sensuelle.

§ viii. — POUR l'hôtel-de-ville

Les intentions de M. Lhermitte sont franches, un grand désir de vérité est en lui. Il l'a prouvé maintes fois, par des comptes rendus de la vie rustique, par des représentations, dans ses fusains, pastels, peintures, de l'humanité campagnarde qui séjourne aux chambres des fermes, aux salles d'auberge, aux marchés, aux bassescours, dans les jardins et dans les champs.

Un souci de mise en scène, une sorte de goût un peu théâtral, se révélaient parfois

dans les groupements, les attitudes, très discrètement sans doute, sans aucun fracas, mats cela suffisait tout de même à oblitérer ces visions de nature, à les transformer en agencements de comédie villageoise, au préjudice de la sincérité coutumière.

Aujourd'hui, dans la grande peinture des Halles, destinée à la décoration de l'Hôtelde-VilIe de Paris, il y a un sujet infiniment intéressant, une conception d'art en contraste absolu avec la conception qui a été examinée chez Carrière. M. Lhermitte ne croira pas un seul instant que je me donne la besogne facile et vieillotte du parallélisme et de la différence. Je prends les œuvres comme elles se présentent. Je croîs au souci égal de bien voir et de bien faire.

Je parle sérieusement de besognes que je crois sérieuses, je cherche une leçon dans les manières d'art en présence.

Je crois ici, la réflexion faite, que l'artiste des Halles a conçu et exécuté son tableau dans l'erreur. De loin, toute la toile, et de près, chaque centimètre carré, crient cette

— aôs — erreur. Le peintre s'est donné la tâche de représenter uAe foule, en pleine lumière de la rue. Une foule a un mouvement. Quelque confusion qui existe, un courant se détermine. En dehors du mouvement de la foule, la lumière suffit même à créer ce mouvement. Forcément, une onde de darté parcourt l'espace, anime les rangs pressés des êtres.

Cette onde ne traverse pas le tableau des Halles. De loin, tout est égal, immobile, la masse humaine n'a pas le frémissement de vie qu'elle apporte dans la clarté et dans l'ombre. On cherche la raison de cette vie figée, on s'approche, on s'aperçoit que le peintre a conservé tout son sang-froid en face de cette foule des Halles qu'il voulait représenter, il a pris tous les êtres, tous les objets, séparément, il a représenté l'un après l'autre tous les personnages qui participent à la scène, tous les accessoires de fruits, de légumes, qui doivent joue.' aussi leur rôle significatif. Il les a fixés en une peinture attentive qu'il considère, cela est

— a66 — certain, comme le dernier mot de la vérité.

Il n'a pas indiqué, en les subordonnant à l'ensemble, les détails essentiels de physionomies, d'allures, de situations sociales. 11 a voulu tout voir et tout dire, il a abouti à runiformité où rien ne s'aperçoit plus.

On peut deviner sa pensée et son objection, II alléguera son amour de la vie des choses, de la vie des êtres. N'est-ce pas délicieux, dira-t-il, ces verts épanouissements des légumes, cette douceur colorée des fleurs, ces chairs solides et ces chairs délicates des fruits? Tout cela ne valait-il pas de s'y arrêter, d'y chercher une délectation? Et tous ces personnages si divers de. Paris, tous ces travailleurs, tous ces gagneurs d'existence, ces hommes de peine, ces rusés marchands, ces femmes inquiètes des villes, ces méfiantes et fermées campagnardes, tous ces êtres n'étaient-ils pas, eux aussi, pour prendre l'attention et la retenir, pour exiger des études complètes, des représentations fidèles?

La seule réponse, c'est que chaque arrêt devant l'un de ces personnages se fait au détriment de la foule, que la représentation complète de l'individu par son double détruit sur un point la vie de l'être collectif. Le sacrifice, ici, était nécessaire. Le fruit, la fleur, ne devaient apparaître que par leur lueur, le personnage que par son mouvement particulier en accord avec le mouvement général.

Comment M. Lhermitte ne s'est-i] pas aperçu que par cette méthode d'inventaire exact, tout lui échappait alors qu'il croyait tout saisir. Le phénomène de vision qui se produit au moment où l'on regarde une foule n'est pourtant pas impossible à reconnaître. Si l'on fixe au milieu de cette foule un point précis, peut-être quelque détail s'apercevra-t-il nettement. Cela dépend encore de la distance oii vous serez de ce point. Mais cette précision d'un point admise, que devient le reste? Ne sera-ce pas une onde de mouvement impossible à détailler, prenant seulement une signification

générale? Le peintre qui verra ainsi, qui trouvera le sens de cette agitation d'une masse humaine, qui apercevra cette masse charriée par ie fleuve delà lumière, n'aurat-it pas mieux dit la vie collective, que s'il s'est ingénié à représenter, du premier plan au dernier, tous les accidents de la vie en physionomies immobiles, en expressions photographiques ?

Le grand tableau consciencieuxdeM.Lhermitte résout la question. Ce qu'il présente aux yeux, ce n'est pas la foule vivante, c'est un arrêt de la vie de la foule. Le mouvement de ces êtres ne se propage pas jusqu'au profond du paysage de la ville : tout s'échafaude et s'écroule en dehors de la surfece de la toile. Positivement, ces objets, ces visages choyés par le peintre, tombent pêle-mêle hors de leur plan, parce que le peintre veut tout dire des détails et a oublie ' l'essentiel.

Il y a décidément une loi, peut-être mystérieuse et indéfinissable, mais évidente néanmoins, qui a été méconnue par le cons-

ciencieux artiste etqui s'établit d'elle-mâine par l'histoire de l'art et par la nature regardée.

Une autre grande peinture, également destinée à l'Hôtel-de- Ville , est aussi au Salon du Champ-de-Mars. C'est le panneau de M. Roll : Joie de la pie; femmes, fleurs, musique, un immense paysage envahi de soleil et d'ombres légères, un écroulement de verdures et de fleurs, et toute une débandade de femmes en toilette de fête, de femmes nues, de couples énamourés. On a fait venir les tsiganes. Trois musiciens vêtus de noir, joueurs de violons, mènent avec gravité cette ronde joyeuse. Il était difficile de faire entrer ce groupe sombre dans cet ensemble coloré, et le peintre n'y a pas complètement réussi. Telle femme nue vautrée dans les herbes et dans les fleurs est d'un dessin un peu débridé. On voit bien le désir de faste et de nature de l'artiste, mats le brio, la fougue, né suffisent pas à élucider la composition, à mettre d'accord le sen-

timent et l'esécurion. Le paysage des Joies de la vie reste confus. Or, le désordre même peut se présenter avec une architecture.

Je n'ai d'ailleurs aucune objection contre cette mêlée de femmes nues et de personnages vêtus. C'est une conception des anciens peintres dont RoU se réclame et qu'il veut remettre en honneur. Elle est au Louvre avec \t Concert champêtre àt G\oTg\om^ et elle fut violemment contestée lorsque Manet s'en avisa dans le Déjeuner sur Fherbe. Aujourd'hui, les esprits sont plus calmes, et la fantaisie a droit de cité. La fantaisie de M. RoU sera donc admise, d'autant qu'elle est empreinte d'une verve décorative, malgré son dessin amolli, sa forme inconsistante sous les apparences, et qu'elle exprime l'amour de la vie, dans son caprice fougueux et ses assemblages de hasard.

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