IX. — REMARQUES SUR LA PRODUCTION STATIONNAIRE DE QUELQUES EXPOSANTS
Chacun de ceux qui se promènent à tra-
vers ces galeries encombrées s'arrête devant les œuvres où il croit apercevoir, sinon ]a réalisation complète, tout au moins un commencement de réalisation, une intelligence de la beauté des choses, la preuve d'un amour, d'une réflexion, d'un goiit de la force ou de la nuance.
Le plaisir de cette constatation n'est pas fréquent, il faut bien le dire, devant les œuvres des personnages de marque qui ont pris la mission de représenter officiellement l'art en France. Ce qui sera surtout visible, à la peinture comme à la sculpture, c'est la sécurité des artistes en possession d'un renom et d'une manière. M. Henner, qui depuis longtemps ne fait aucune tentative en aucun sens, garde une séduction de métier dans la monotonie de son procédé.
Il recommence chaque année le portrait de profil, en vêtement noir, et la figure morte, étendue, bleuissante sous la lumière ou par le ton cadavérique. Il s'est refusé à vouloir autre chose, a renoncé à la nudité vivante.
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— aya — II a toutefois garde sa science des plans et des ombres, malgré les abdications et les interrègnes. Mais combien d'autres, sans une pareille saveur de peinture, jouent de grands premiers rôles dans l'art d'aujourd'hui.
Ceux que l'on appelle les dirigeants, les arrivés, et qui sont ici comme les chefs de bureau de quelque importante administration, ne font guère effort pour justilier la situation qui est la leur. Je ne crois pas que l'on puisse trouver un grand intérêt dévie et d'art aux portraits rftches ou amollis peints par MM. Bonnat, Jules Lefebvre, Jules Breton, Paul Dubois, Ben)amin Constant, aux anecdotes de M. Gérôme, à la Vierge de M. Hébert.
M. Bouguereau, plus retors, plus douceâtre, est sans doute le plus imperturbable de tous. Chez lui, jamais trace d'inquiétude, comme chez M. Bonnat, dans le portrait de femme, jamais trace de labeur patient, comme chez M. Détaille, acharné à fixer chaque détail d'un cheval, d'un costume.
Il y a d'ailleurs longtemps que l'on a pu
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renoncer à Tanalyse'des éléments qui composent la manière de M. Bouguereau, mais je n'avais jamais si bien vu que cette année, par Psyché et t Amour, la mignardise équivoque, l'allure et l'expression décidément libertines de ses personnages. Cet Amour est nettement un mauvais sujet, et cette Psyché est d'une physionomie qui exprime sans se gêner le chatouillement et le plaisir. Par contre, une sévère figure de M. Bouguereau par lui-même, en chair de nymphe émue.
M. Edouard Détaille travaille certes avec application, n'a rien négligé pour satisfaire une clientèle princière par les portraits de ■ Leurs Altesses Royales le prince de Galles et le duc de Connaught. Si le peintre veut nous prouver qu'il sait tout le détail des choses, il réussit. Mais s'il prétend dégager une émotion de cet inventaire, il se trompe.
De même, M. Roybet, en réputation de virtuosité, ne voit-il pas de quelle curieuse façon chavire sa Sarabande éclatante et huileuse? M. Bonnat a-t-il réellement voulu
suspendre le président de la République audevant de la toile?
Cette intimité manquée des effigies visibles à toutes les murailles de ce Salon nous conduit naturellement à la question du portrait et du rôle joué par le goût du public dans la production du portrait.
Il y a là, évidemment, toute une production forcée, qui obéit aux besoins et aux &ntaisies de l'offre et de la demande. Les redingotes et les robes ne sont pas rares, et encore on pourrait discuter sur la qualité des étoffes, mais ce qui est rare, c'est un visage vu dans une atmosphère.
Je n'ai pas nié l'application de M. Détaille, je ne nie pas davantage la lourde conviction de M. Bonnat. Mais l'intérêt est ailleurs. Il est bien sûr qu'il y a, pour le portrait, complicité entre les modèles et les peintres, et que les portraiturés ont logiquement les portraitistes qu'ils méritent. Le genre n'est nullement sans signitication, malgré qu'on le prétende. Comme si des genres plutôt que
d'autres se satisfaisaient de la banalité !
■ J'entends dire qu'il ne faut pas demander plus que ces effigies ordinaires à la peinture officielle, non plus qu'à l'entreprise des portraits mondains. Grand merci! Portraits de famille! portraits officiels! portraits mondains! Cela est vite dit.. Je ne me lasserai pas de répéter que nous avons dû à ces genres réputés indifférents aujourd'hui des chefs-d'œuvre de finesse, de pénétration intime, des chefs-d'œuvre historiques de toutes les manières, par des effigies d'anonymes comme par des effigies de personnages d'apparat. En Italie, en Allemagne, dans les Flandres, en Angleterre, en France, des peintres consciencieux ont passé leur existence à représenter ainsi les gens de leur ville, qui venaient leur demander de prolonger leur existence par l'image. Ces gens voulaient léguer aux leurs des souvenirs fidèles de ce qu'ils avaient été dans la vie, de leur visage au repos, du costume de leur classe ou de leur profession, de la chambre où ils se tenaient d'habitude, et le
— ayô — peintre entrait dans leur projet. Il s'appliquait à être fidèle, à dire de toute sa pénétration, de toute sa force, l'être qui se plaçait devant lui. Le peintre vivait de la vie du modèle. Entre eux, il y avait une entente, une complicité. A forcede conscience, l'artiste parvenait à élaborer ces chefsd'œuvre que nous plaçons aujourd'hui aux belles places de nos musées. Il avait eu la volonté d'être exact, et il allait jusqu'aux profondeurs de la vie.
Pour les peintres qui furent plus que des petits maîtres, plus que des hommes de talent, ils ont à jamais paré ce genre du portrait d'une incomparable splendeur. Rembrandt a véritablement illuminé le visage humain d'une lumière intérieure inconnue avant lui. Celui-là, dira-t-on, fut un solitaire, unrétléchi. Soit. Maïs allez à ci:ux qui furent des peintres officiels, des peintres mondains, et qui occupent les galeries de nos musées, par les portraits de leurs modèles. Prenons cet autre, Velasquez, ce grand seigneur de la peinture. Il est, en vérité, au milieu de la
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cour où il vit, aussi réfléchi, aussi solitaire, aussi secret que Rembrandt. Allez à d'autres encore, cherchez les effigies laissées par un peintre officiel tel que Rubens, tel que Van Dyck : arrêtez-vous devant ce portrait équestre de la reine Marie de Médicis en voyage aux Ponts-de-Cé, qui chevauche maintenant dans la grande galerie du Louvre , allez vers l'apparition de Charles I", roi d'Angleterre , sur une paroi de notre Salon carré , et je crois que vous ferez ensuite quelques objections à M. Edouard Détaille, qui a représenté le prince de Galles et le duc de Connaught à cheval, au milieu de soldats rouges.
Ces comparaisons sont forcément écrasantes, me sera-t-il répondu, et tout le monde sait fort bien qu'il n'y a pas en ce moment de Rembrandt, de Velasquez, de Rubens, de Van Dyck, occupés à représenter ce qui reste d'aristocratie et ce que nous avons de gouvernants. Ceux-là nous ont légué l'image approfondie de leur temps. Ils vivraient aujourd'hui qu'ils sauraient bien découvrir le
— 2-78 — caractère de nos princes d'Europe, et de nos bourgeois de France. Pourquoi tant exiger, dès lors, des peintres aujourd'hui préposés à ces besognes. D'accord. Je n'exige rien.
Je vois simplement les œuvres en regard des situations. Donc, le genre du portrait dit officiel est en baisse, et c'est simplement une convention sociale qui s'éternise sans raison d'être.
Je crois pourtant que les modèles y sont pour quelque chose. Pourquoi un président de la République n'a-t-il jamais choisi Fantin-Latour comme portraitiste? Pourquoi le prince de Galles ignore-t-il Whistler ?
Pourquoi la femme du monde ne va-t-elle pas vers Renoir ? Pourquoi les élèves d'un savant, les admirateurs d'un philosophe, ne demandent-ils pas le portrait de leur maître à Carrière?... Pourquoi n'y a-t-il personne, parmi la foule de ceux qui croient composer une société intelligente et artiste si supérieure, pourquoi n'y a-t-il personne pour demander à Rodin le buste impérissable !
C'est seulement là une indication du chapitre étendu qui pourrait Être écrit sur les rapports créés entre la société et l'artiste. Il est certain qu'il y a eu une mise en liberté, que des hiérarchies anciennes ont été supprimées. Le fait curieux, c'est d'observer ce qui s'est reconstitué à la place, par le pouvoir de l'argent et parle pouvoir d'une caste d'artistes arrivée aux situations, aux honneurs.
C'est tout un fonctionnement, absolument logique, en rapport avec la prise de possession du pouvoir par la bourgeoisie au lendemain de la Révolution. Mais des harmonies naturelles, plus larges qu'autrefois, appelant tous les êtres à la vie, se reconstitueront, après cette crise sans doute nécessaire, où les forces dirigeantes achèvent de s'épuiser. Pour le moment, ceux qui vivent â l'écart avec leur rêve ont encore le meilleur lot, et ne changeraient pas leur sort.
H est d'autres sujets pour nous distraire.
La simple imagerie des tableaux qui racon-
tent des histoires crée des stations fort atnu' santés au cours d'une telle promenade.
Gommentnepass'arriterdevant cette femme nue qui sort d'une vasque devant une nombreuse assistance. C'est la Maria de Padiïla de M. Paul Gervais : « La chronique rapporte que lorsque la belle favorite se baignait, 11 était d'usage que le roi et ses courtisans vinssent lui tenir compagnie. La galanterie suprême voulait alors que les cavaliers bussentdel'eau du bain des dames. » Ils n'y manquent pas, et c'est la variété convenue des mouvements d'une scène de vaudeville. L'un boit goulûment, l'autre flaire, un autre qui a bu semble dire, en se passant la main sur l'estomac, combien ce breuvage lui semble bon.
Et cette autre grande toile de Makowsky, L'Epreuve: « Le vieux boyard Morozoff doutant de la fidélité de sa femme lui fait subir la cérémonie du baiser, ancienne coutume, pour s'assurer si son rival est bien le prince Serebrianny, auquel sa femme a été fiancée et qu'elle estime toujours. » C'esten-
core une mise en scène, un jeu d'acteurs, un tableau vivant, d'après un récit de Tolstoï, cette (ois.
Le Salon des Qiamps-Elysées pourrait être parcouru ainsi avec cette préoccupation , et d'amples moissons d'anecdotes d'histoire ou de genre pourraient être faites. C'est ici, d'ailleurs, la grande affaire. La peinture à sujets, de tous les formats, sévit dans toutes les salles, excitant les imaginations des promeneurs, les forçant aux fouilles laborieuses du catalogue.
Je mets à part la Muraille, de Jean-Paul Laurens, où il y a plus qu'une anecdote, oij il y a, avec des erreurs, avec du vide, avec des puérilités, une manière de grandeur truste et gauche, qui n'est pas sans me toucher.
Cette muraille peinte par M. Jean-Paul Laurens a été construite en 1218, ainsi que cela est raconté aux Annales de la ville de Toulouse : i Simon de Montfort avait laissé le commandement du château de Toulouse
à Guy, son frère... Ceux de la ville travail-, laient nuit et jour à se fortifier, ils tirèrent de leur côté un nouveau retranchement entre la ville et le château, rouvrirent les fossés et se remparèrent de toutes parts. »
C'est dans ces lignes, citées par lui, que le peintre a trouvé son inspiration. Que dirai-je? Je o'aime guère, d'habitude, les mises en scène de vieux mélodrames de M. Jean-Paul Laurens, ses anecdotes historiques sans profondeur, son archéologie, ses défroques. Ici, il y a une bonne part de conception enfantine : le lion, la déesse armée d'un glaive, qui apparaissent dans les nuées, et toute cette portraiture encombrante de madriers, de planches, de pierres.
Tout de même, depuis plusieurs jours que je passe et repasse devant cette toile de la Muraille, j'ai fini par lui découvrir une sorte de sincérité âpre et douloureuse, je ne sais quelle mélancolie inquiète. Tous ces travailleurs, ces malheureux employés aux gros travaux de la guerre, ces femmes, vont et viennent avec une résignation fa-
rouche, et l'espace de campagne au milieu duquel ils bâtissent leurs remparts, leurs tourelles en pigeonnier, est habité par la tristesse et le pressentiment de la tuerie.
Je ne voudrais pas voir se changer cette gaucherie de M. Jean-Paul Laurens en adresse, mais quel malheur qu'il ne sache pas pénétrer davantage le sens des choses, qu'il voie la fumée comme un essuiement de pinceau, la fumée, si belle, si souple, qui peut être si jolie, ou si dramatique ! quel malheur aussi qu'il ne sache pas le lointain, la beauté des horizons !
Tout de même, s'il n'y avait que des vignettes, petites ou grandes, pour nous consoler de l'art plus solennel des personnages dirigeants, le plaisir serait mince. Il y a, fort heureusement, des preuves de réflexion sur la vie, de découverte et d'amour des choses. C'est surtout la rencontre de ces oeuvres qui importe. De moins en moins l'esprit a le souci des négations, de plus en plus il se révèle avide d'affirmations. Ne
suffît-il pas, d'ailleurs, d'énoncer l'œuvre viable pour raturer tout ce qui est conventionnel et stérile?