‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 20 sur 24 · X. — ARRÊT DEVANT ONE ŒUVRE · texte numérisé non relu

X. — ARRÊT DEVANT ONE ŒUVRE

Si je vais aux œuvres de Fantin-Latour :

Vision, Baigneuses, la Nuit, je vois les toiles, le pastel, occupés par les formes et par l'atmosphère avec une certitude que l'on peut dire mathématique. On pourrait presque appliquer en son entier le vers de Baudelaire à ces conceptions du peintrepoète épris des harmonies de lignes et de couleurs et des rythmes de la musique :

Les [ormes, les couleurs et les sons se répoodeot.

J'aime, au Salon des Champs-Elysées, aller vers ce rare artiste en possession du goût intellectuel et du savoir du peintre.

On pourra discuter avec lui devant ses toiles, ses pastels, ses lithographies, lui demander encore davantage, puisqu'il est de

-.Siceux qui doivent savoir conquérir la vie dans tous les sens, souh&iter non son re- Douvellement, mais une continuation d'évolution. Peut-être pourra-t-il répondre que la collaboration du milieu est nécessaire à cette évolution de l'artiste, qu'il ne peut faire des portraits et décorer des murailles par force.

Défait, les personnages de la société d'aujourd'hui, mal informés, ne savent pas choisir leurs peintres, et leur ignorance bienveillante sait se contenter des creuses effigies qui leur sont offertes comme le dernier mot du talent et de la mode. Ils ne voient pas que chez un portraitiste tel que Fantin, il y a non seulement un sens de la forme, une harmonie des colorations dans la lumière, mais qu*il y a encore, très logiquement, pénétration de la vie intérieure, car la force du sentiment, de l'expression, ra toujours, en peinture, avec les qualités du peintre. Celui qui voit réellement la forme voit aussi le dedans. Et il est bien inutile de parler à ce propos d'intentions littéraires.

Les intentions ressortant de la compréhension de la nature. Il n'y a pas à les afficher, mats à les montrer avec les choses ellesmfimes.

Et encore, puisqu'il s'agit de Fantio, qui donc s'est avise de faire apparaître en leur plein les qualités de décoration qui sont en lui? On a distribué les murs et les plafonds de l'Hôtel-de- Ville. Qui a songé à lui, à part quelques-uns, malheureusement peu consultés? Et pourtant, cette appropriation de son art à la décoration des surfaces murales et plafonnantes, n'apparaît-elle pas dans toutes les œuvres qu'il signe? N'y at-il pas dans chacune le grand passage de lumière qui visite toutes les parties, qui les associe, qui les fait participer à l'idée générale? N'y a-t-il pas aussi un noble et siir agencement de lignes, un savant contrepoids des corps, une harmonieuse disposition des couleurs? Mais la plus petite toile de Pantin est une préparation à laquelle rien ne manque pour constituer une décoration définitive ! On pouvait, on peut

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toujours faire l'expérience , ce sera une expérience à coup sûr.

Le Salon de cette année ne fait qu'apporter des preuves nouvelles à l'appui de cette constatation déjà ancienne. Par la lithographie, par le pastel, par la peinture, Fantin-Latour continue son art de savant coloris, de lignes certaines. 11 trouve, pour exprimer les scènes des drames lyriques, des images lumineuses, des contrastes d'ombres, des gestes de personnages, qui correspondent aux thèmes musicaux et aux développements harmcniques. Le petit format du pastel de la Nuitisten réalité envahi par tout l'espace oit roulent les nuées, et la figure mollement couchée et dont ies formes résument si bien la rencontre de la lumière et de l'ombre, est une grande figure absolument unifiée à la composition générale, n ne s'agit pas d'un corps teint en bleu comme dans les toiles vues au clair de lune, mais aperçu dans sa vérité à travers la légère atmosphère.

La peinture des Baigneuses a la même unité d'ensemble, le même charme des détails subordonnés à la beauté lumineuse de la composition. C'est toute une fresquedans le petit cadre, un accord délicieux de l'eau, des verdures, des corps jeunes et vivants.

Les femmes, jolies sans mièvrerie, construites avec l'élégance de la force, musclées et charnues, sont faites pour nous consoler des filles à bandeaux, des larves de brasseries, qui se promènent avec des auréoles dans les oeuvres fabriquées et mystificatrices des mystiques de 1895. Fantin ne craint pas d'exprimer la vie, et il croit encore à la beauté des fines attaches, des souples mouvements. Il sait comment un front se perd sous l'ombre des cheveux, comment la ligne de l'épaule continue le col, comment les seins se développent, comment les bras, les jambes se meuvent. Il admire les fînes et solides armatures, se réjouit de leurs jeux naturels et des attitudes en nombre infini -qu'elles commandent. Et toute cette vie individuelle, manifestée ici par cette femme

debout, par ces autres assises, par cette autre dans l'eau, il sait la mettre en accord avec la lumière prismatique et dorée, avec ce beau paysage où toutes les nuances se rejoignent, se commandent, échangent leurs reflets tremblants.

L'autre toile : Vision, est une apparition d'une admirable figure de femme. C'est une des plus belles figures de l'œuvre deFantin que cette femme parée, d'une souverainetési douce, qui surgit devant l'homme. Elle est vêtue d'étoffes où l'or devient rose, où les tons atténués se trament en une extraordinaire brume colorée. C'est toujours la robe des contes de fées. L'an dernier, la reine des Troyens était vêtue d'une robe couleur de soleil. Cette fois, la tunique et les voiles sont envahis de crépuscule, et la traînée dorée des derniers rayons est atteinte par l'approche de la nuit. L'aniste de cette œuvre, qui est aussi le portraitiste divinateur de la, vie intime sous les apparences, est un des plus vrais artistes de ce siècle. Il poursuit son tranquille et ferme labeur, il mêle son

rêve à sa vision de nature, il te revêt d'une trame souple et forte qui le fera vivre à travers le temps.

g XI. — CONTINUATION DE LA PROMENADE

C'est à dessein que je rapproche le nom de M . Henri Martin du nom de son aîné Fantin- Latour. Je crois voir, chez !e premier, la même tendance que chez le second, à analyser la lumière, à fragmenter, à rompre les tons. Chez M. Henri Martin, le procédé est plus visible, s'affirme systématiquement, alors que chez Fantin, le procédé est dominé, tenu à sa place. En somme^ il y a ici, dans les deux toiles que je veux examiner, une application, tout à fait légitime, des moyens d'investigation lumineuse qai-ont été ceux des impressionnistes. Et même la nette division des tons des néo-impressionnistes n'est pas étrangère à l'événement.

Cela n'est pas, d'ailleurs, une acquisition

— açi — brusquement d^idée par M. Henri Martin, et ta tendance a pu être constatée chez lui, il y a plusieurs années, dans ses toiles des Salons annuels. Cette fois, il accomplit une étape nouvelle, et son œuvre est siirement l'une des plus intéressantes qu'il ait été donné de voir, ici et ailleurs, depuis longtemps.

Cette ceuvre est indiquée ainsi au catalogue : Frise, fragment de décoration pour rHÔtel-de- Ville.

L'espace occupé est fort restreint en hauteur, occupé par des cintres, et l'artiste a tiré un excellent parti de la disposition qu'il devait accepter, a montré une perception exacte de la direction des lignes. Sur un ciel mauve et bleuâtre, brouillé de la chaleur d'une fin de jour, il a dressé une mince et pressée colonnade d'arbres frêles, des pins aux troncs rougeâtres, des citronniers chargés de fruits d'or. Il a placé, se faisant vis-à-vis, deux artistes : un peintre et un poète (ou un musicien). Ce sont les person-

nages que l'inspiration visite, sous forme de muses volantes, d'anges penchés, qui passent entre les arbres en pliant leurs corps aux lignes imposées. Une femme, au centre, un peu en retrait, le visage caché par ses mains, est une sorte d'apparition de mélancolie de crépuscule, et son attitude est charmante, comme sa tache de couleur est heureuse. Tout au bout, une jeune femme tient un enfant qui regarde. Les intentions ne sont pas davantage précisées, mais la vie apparaît belle sur ce ciel, sous ces arbres, par ce peintre au travail, par ces figures rythmiques, et l'on n'a qu'à attendre la Frise complète pour enregistrer sans doute une œuvre qui fera honneur k l'Hôtel-de- Ville.

Les objections, car il y en a, peuvent se résumer ainsi : que M. Henri Martin reste enclin au maniérisme, que ses figures sont d'un modelé mince, d'une sécheresse Jigneuse, et que leur arabesque heureuse serait pourvue d'une autre beauté si le sentiment de la forme vivante avait enfin raison

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des surfaces minces et des combinaisons pointues. Enfin, dans cet ensemble de la Frise, très pensé, très coordonné, si la figure du peintre est fort belle, l'autre figure, du poète ou musicien, l'homme barbu et brun baisé au front par l'ange, est d'expression un peu béate et satisfaite, et amuse trop l'œil aux dépens de l'œuvre vraiment sérieuse.

On a le droit de demander beaucoup à l'auteur de cette Frise, déjà si loin de l'autre toile : V Inspiration, et des Etudes maigrelettes exposées aux dessins. Là, il y a encore les combinaisons de la manière, la croyance aux champs où poussent les plumes de paon, les fleurs en- papier doré. En accord avec ces artifices, je vois )a méconnaissance des formes vivantes, ungoûtpour les silhouettes menues, les attitudes de poupée. De tout cela il reste un peu dans la Frise, maïs un élément de vie apparaît, un sens de la compréhension gracieuse et souple, une aptitude à occuper l'espace par le défilé des figures et par une atmosphère harmonieuse. Ces

femmes qui passent parmi les arbres, qui penchent leurs formes graciles dans le sens général des lignes qui encadrent la décoration, toutes ces robes colorées, éclairées capricieusement par les ombres longues et les feux roses du crépuscule, — ce sont ià quelques-unes des caractéristiques de l'œuvre méditée et', charmante de M. Henri Martin. Ce ciel du soir, ces arbres, ces femmes penchées, ce sera le délicat fleurissement d'une muraille.

Une autre frise décorative, de M. Henry Bonis, les Exercices physiques, une bande de coureurs lancés à travers la campagne, vaut par l'agencement des lignes : une seule figure disparait mal à propos dans une porte. On constatera, de même, des qualités d'arrangement, de carnation, dans la Vision d'automne, de M. Bourgonnier, dans Amatérassu, la déesse du soleil, de M. Quinsac. Mais on se refusera au déballage d'étoffes, de meubles, de fruits, de

— a9S — femmesnues, intitulé par M. Louis Béroud :

Symphonie en rouge et or.

Parmi les grandes, trop grandes toiles historiques, la Saloméàe M. Louis Chalon ne manque pas d'ingéniosité et de cruauté, dans son Orient plâtreux .

C'est une toile de genre que le Vaccin du croup à rhôpital Trousseau, de M. André Brouillet, malgré ses proportions. C'est agrandi etvîdé. La toile peinte par M. Paul Chabas pour rassembler les habitués du jardin de M. Lemerre à Villed'Avray es* encore une vignette, de dimensions disproportionnées.

M. Rochegrosse a mieux le sentimentdt la mesure dans son Babil d'oiseaux, au fond finement treillage d'or. Il est facile d'apercevoir qu'il a voulu s'inspirer de l'art précieux des miniatures d'Extrême-Orient, mais les vives couleurs de ces miniatures sont en accord, tandis que les coloriages de ce Babil d'oiseaux ne babillent pas précisément entre eux. L'exemple de M. Gêrôme devrait pourtant faire réfléchir. Lui aussi,

M. Gérôme, a eu la curiosité de l'anecdote historique, du costume, du bibelot. Voyez où il en est, avec La prière dans la mosquée CaïdBey : il rapièce métîculeusement les fonds de culotte multicolores. Et dans cette autre toile où il a peint la Vérité assassinée, tombée au fond d'un puits comme une statuette, pendant que le miroir brisé descend, ou remonte, ou reste suspendu. Il y a véritablemeot des rébus plus intéressants à la quatrième page des journaux illustrés.

La Muse verte et La Fortune passe, de M. Albert Maignan relèvent de la même poétique. M. Emile Adan peut être choisi comme le représentant de la vignette de romance: voyez ses Femmes de pêcheurs.

MM. Buland et Brispot continuent à agencer leurs scènes de vaudevilles, le premier avec le Jour d'audience, le second avec : Chez le barbier.

On trouveraplus d'agrément au brumeux Faubourg Saint-Denis, lemalin, de M . J ules

Adler, — à la scène vue à la Maternité par M. Laurent-Desrousseaux, — â la Veillée, de Bréauté, — aux Oiseaux, du diarmant observateur Mrfry.Demêmepeut être encore classée dans le genre, la toile de M. Henri Pilie : Stratégistes ; guerre de trente ans, où je trouve un bon militaire à binocle occupé à piquer des petits drapeaux sur une carte.

Il y a, dans le mélange de comique et d'horreur de YEtemelU convoitise, de M. Jean Veber une malice d'observateur et un sens du pamphlet. La fabrique de tabac à Séville, de M. Walter Gay, est le spectacle social mélancolique, de la misère et de la sensualité de ces belles tiIIes aux bras maigres, aux nez busqués, aux crinières noires oii s'enlacent des rubans rouges.

C'est un peintre qui voit, celui qui a expnmé ces ardeurs brûlantes, ces visages hardis et tristes.

Une perception de la lumière des intérieurs est chez M. Lomont, avec ce Lied où les figures résument l'éclat de la lumière et ramoDcellement des ténèbres. Il y aura

de l'art des petits maîtres hollandais chez ce nouveau venu lorsqu'il aura conquis la transparence de l'ombre et une plus forte mise en accord de certains tons.

Une sûreté de métier, au sens de l'harmonie sourde, de la tache crépusculaire, on la trouvera chez M. Brangwyn, lequ'el fut immédiatement classé comme un peintre, l'année où il exposa ses Boucaniers.

On le retrouvera tel qu'aux années précédentes par la scène de marché oriental :

nègres accroupis, étoffes, bateaux, arcades de pierres, et par la Pêche miraculeuse où la barque des apôtres se meut sur l'eau bleue et sombre, où les poissons scintillent aux tilets , où le Christ apparaît en silhouette au-dessus d'une autre barque. C'est un peu égal, toujours, de tons, de matières. L'arche du fond, dans le Marché, n'est pas ouverte sur l'air, mais bouchée d'un blanc plâtreux. Surtout, la lumière est absente, ne détermine pas les formes, et celles-ci se silhouettent dans ces paysages comme en des chambres closes. Tel quel, l'art du

peintre brugeois donne le plaisir d'une rencontre inattendue au milieu des coloriages en surface, et l'imagination qui exprime, qui comprend ces spectacles de vie libre, ces aventuriers, ces marchands, ces eaux lourdes , cette demi-teinte tragique, cette imagination, est celle d'un poète.

Je voudrais indiquer encore la beauté sérieuse d'un portrait de femme de Lerolle, œuvremédirée, sentie, — l'expressive allure des personnages de Josef Israâls, — la blanche Nourricerie de Duez, — un assez subtil portrait de femme de Lucien Doticet, — une)olieétude,envertetnoir,deM. Austen Brown, un Écossais, — un portraitde femme, vivant et gracieux, tout lointain qu'il peut sembler d'abord, de M. Bunny, un Australien, — le très ressemblant François Coppée, ironique et doux, de M. Edouard Fournier.

— le fin portrait de Gramfmère, de M. Sabatté.

On pourrait ajouter ici une énumératipn, mais j'aime autant regarder des fleurs, des prunes, des crevettes, un pot-au-f^u, un

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jambonneau, des œufs sur le plat, lorsque tout cela est peint avec un amour des substances et des arrangements comme il arrive avec MM. Cesbron, Bergeret, Fouace, Frank Bail, peintres assermentés de la nature morte.

|xn. — LES OBJETS d'aRT

On sait que les efforts des artistes d'aujourd'hui ne se bornent pas à modeler la statue, à peindre le tableau, qu'ii y a chez eux une agitation inquiète, une recherche fiévreuse, et qu'ils sont dans cet état d'utile surexcitation depuis qu'ils ont conçu l'idée que peut-être ils pourraient rénover l'art usuel, tombeau marasme que l'on connaît.

C'est déjà beaucoup que cette préoccupation soit née en eux. A force de s'ingénier, de vouloir, l'effort peut aboutir, le désir qui est en quelques-uns peut se propager, susciter l'action d'instincts qui s'ignorent, faire que le monde du travail soit parcouru.

lui aussi, par ces frissons de l'inquiétude créatrice.

Le mouvement actuel ne va pas encore au delà de ces pressentiments, de ces possibilités. C'est beaucoup déjà, puisque c'est la constatation de la vie, la preuve que la transformation est possible. Il faudrait reprendre les choses au commencement, faire le grand effort pour l'éducation première, décider que le dessin sera appris à l'enfant comme le langage et comme l'écriture, puisqu'il est, tut aussi, un langage et une écriture. On n'obtiendra de résultat dans l'avenir qu'en s'adressant ainsi aux forces inemployées, qu'en changeant le milieu, qu'en obligeant à une éducation nouvelle ceux qui créent les objets, ceux qui s'en servent, c'est-à-dire tout le monde, y compris les architectes. Ceux-ci ne sont-ils pas responsables pour une grande part de l'état précaire de l'art d'aujourd'hui, par le seul fait de leurs combinaisons purement rectilignes, faites seulement pour le papier, comme on peut s'en convaincre en une visite vraiment

instructive faite au pourtour des galeries du palais des Champs-Elysées.

Hour les objets d'art exposés cette année, ils sont bien, en effet, des objets d'art, c'està-dire des pièces uniques faites pour la vitrine, de celles dont on ne se sert pas, que l'on regarde rarement, que l'on manie avec précaution. C'est te temps actuel qui veut cela. Au moins, on pourrait s' abstenir d'exposer les objets qui sont de simple valeur marchande, et qui n'ont que faii^ ici, uoe galerie d'exposition n'étant pas précisément pour exhiber n'importe quelles garnitures de magasins. II ne manque pas dans Paris d'étalagesqui en ont tout autant à nousoffrir. Mais il n'y a pas à s'occuper des déballages de marchands, des bibelots en pur style de boutique. Je laisse de côté toutes ces tasses, ces cuillers, avec lesquelles on ne saurait boire quelques gouttes de bon café, ces verres où l'on n'oserait verser le vin, ces livres que l'on ne saurait ouvrir, ces vases oiî l'on n'a aucune envie de mettre des fleurs, tout cet art de bazar riche qui prétend à la vitrine.

S'ii n'y avait que cela d'exposé ici, il n'y aurait qu'à passer, et rapidement. Mais il y a quelque chose de mieux : il y a des désirs, et il est bien impossible que les désirs, quelque jour, ne setransformentpas en volontés. Toute une agitation le décèle.

Jean Baffier expose à la sculpture ses Fragments dune cheminée pour une salle à manger dont la décoration d'ensemble est conçue à la gloire du trai>a illeur de la terre . Une fileuse et son amoureux, un homme, une femme et un enfant, apparaissent aux lucarnes, un paysan, une paysanne, en cariatides, soutiennent l'entablement, et tout cela s'unit, se compose, parle gentiment et éloquemment. De même, les trois jeunes filles de ferme qui soutiennent un vase à fleurs et qui ont des visages aux yeux fins, un peu bridés, des physionomies éclairées par le demi-sourire de l'ironie berrichonne.

Celles-ci sont à la section des objets d'art, et le vase qu'elles tiennent est né de l'observation d'unejacinthe, comme la salière, d'une

— 304 ~ Seur de genSt, le bougeoir, d'une fleur de pois, le gobelet, d'une graine de nielle, te sucrier, d'une graine de coquelicot.

Desbois expose unvide-poche, un baguier, un pot à tabac, d'un étain gras, façonne de forte et fine manière d'artiste.

 part quelques lignes sèches, quelques angles coupants, mal en rapport avec la matière de l'étaîn, Alexandre Charpentier a exécuté une jolie fontaine, d'une ingéniosité simple, d'un art lucide, d'une ornementation intelligente. J'aime la forme simple de cette fontaine, l'invention desDanaïdes du sommet et du Narcisse de la cuvette, l'histoire de l'eau écrite aux trois faces.

La lavande, le réséda, la reine des bois, discrètement indiqués par les colorations du bois, parfument la console en mosaïque de Galle, malheureusement d'un fâcheux style architectural. Les gouttes de couleur colorent ses cristaux d'une vapeur liliacée, d'une buée d'eau verte, d'un nuage violet.

C'est ensuite une grasse théière en étain

en forme de têtard, et une Lole Fuller en terre, de Pierre Roche, les vitraux somptueux, colorés et profonds, de Tiffany, d'après Vallotton, Toulouse-Lautrec, Seruzier, Maurice Denis, Vu iltard, Ibels, Isaac, Bonnard, Roussel, Ramon, Besnard, tout un groupe d'artistes qui trouvent là une application superbe de leurs conceptions de lignes et de couleurs, — la statuette céramique de Lenoir, — les vases d'Ernest Carrière, des poissons, des grenouilles pris dans le mouvement de l'eau, dans la forme de l'objet, des ornementations très sobrement et élégamment composées, des crabes, des têtards, — les grès de Dammouse, de Dalpayrat et Lesbros, — les grès de Delaherche : vases, plats, cheminée, décoration d'appartement, — les éventails de Guérard, — les éventails d'Isaac, — les chenets de Vallgren, — les reliures de M"' Vallgren pour Loti. et d'Esparbès — les broderies tout à fait belles de M°" Duez, d'après les modèles d'Ernest Duez, feuilles et fleurs de géraniums disposées en ornementations

nouvelles, d'un arrangement et d'un coloris inusités et charmants.

II y a des artistes de demain parmi ces ardents voués à l'art. Tous ne s'en tiendront pas à des promesses et peut-être l'heure des réalisations est-elle proche pour plus d'un. Il y faut la ténacité, le vouloir, et l'appui de tous aussi est nécessaire pour entamer le bloc de l'indifférence et de l'ignorance.

Dès aujourd'hui, il faut saluer, encourager une de ces volontés en travail. Carabin, discuté, nié, au moment où il apportait ses fortes statues de bois présentées comme des meubles, Carabin a persisté, ne s'est pas émude la critique, ne l'a pas dédaignée non plus, il a eu foi au travail, à l'apprentissage de chaque jour. Je ne crois pas que cette fois il y ait une bien grosse objection contre la vitrine, tout à fait claire, légère, bien supportée par lalourdeet vivante sculpture. Cette vitrine est bien une vitrine, transparente comme de l'eau, faite pour offrir de tous côtés à la vue les objets qu'elle contiendra.

Cette sculpture est là bien à sa place, ne s'installe pas despotiquement, joue un rôle de support, et signitle le Bois, le Métal , la Céramique, la Pierre. Elle est belle et solide, elle pourrait prétendre, mieux que d'autres, à la pleine lumière, au piédestal, et elle consent à jouer son beau rôle d'ouvrière, elle accepte l'ombre, elle porte modestement la cage de verre étîncelante que j'aimerais mieux voir éternellement vide, que remplie de futilités à la mode d'un jour.

L'entrée dans la salle où sont exposées les œuvres posthumes de Jean Carriès donnera la sensation de la vie ascendante, d'élément peuple qui veut surgir, qui cherche une issue. Ce sont les objets répartis entre les expositions dernières. On constatera évidemment les réminiscences, les conceptions incomplètes. C'est ici une action arrêtée, une intelligence en marche. La sculpture de Carriès est seulement pittoresque, son architecture est un recommencement, et ses masques, ses figurines, ses pots, s'en

vont de l'art gothique à l'art japonais. Il n'a eu que çà et là une vision 4irficte de la nature. Mais le regret sera augmenté par ces recherches restées en route, la sympathie ira vers cette ardeur d'artiste, cette existence de labeur, — grand labeur, existence courte. Nous devons songer que Carriès est mort à trente-neul ans, que tout cela, en somme, est un énorme essai, une immense étude d'oii allait, sans doute, sortir un grand artiste.

J'en ai la conviction, maintenant surtout que j'ai lu le livre d'Arsène Alexandre :

Jean Carriès, histoire d'une œuvre et dune pie. C'est le prolongement d'existence qui est donné au pauvre artiste par ces belles pages simples, d'une émotion qui aCSeure subitement, comme une rougeur monte au visage, comme les larmes viennent aux yeux. Quelle éloquence a l'émotion! Quelle force communicative est fen elle! Je défie qu'on lise ces pages d'Alexandre sans être envahi par un sentimentde grandeur sociale, par l'admiration de ces forces qui naissent

<i>,Gyogle

sans cesse aux couches profondes, et par un intérêt qui grandit, qui se passionne, de la première ligne à la dernière. C'est Renan, je crois, qui disait que la vie de Spinoza était aussi belle que son œuvre. L'artiste ici raconté peut dormir son éternel sommeil. La vie de Carriès est aussi une œuvre, et qui sera féconde. Malgré les tâtonnements, les demi-réussites, cette œuvre, par quelques pièces vraiment belles, par la sensation qu'elle nous donne du travail, de l'acharnement, prouve ce que peut une volonté déterminée. Si l'œuvre est incomplète, l'exemple est beau, et restera. Ce que Carriès n'a pas fait, ce qu'il aurait fait, il l'a commencé, et d'autres le feront, et sa vie de tristesse et de joie de Paris et de Montriveau sera fixée comme un exemple en ces pages compréhensives, peu soucieuses d'esthétique, amoureuses du métier, de la vie, de l'esprit, par lesquelles le littérateur a raconté l'existence émouvante de son ami le potier.

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