XIII. — LE DESSIN DES ARCHITECTES
L'architecture est habituellement négligée, non seulement par les écrivains de journaux et de revues chargés du compte rendu des Salons annuels, mais encore par le grand nombre des visiteurs des galeries de la peinture et des jardins de la sculpture. . La partie du local afiectée aux plans, relevés, projets de restauration, etc., est presque toujours déserte. Un promeneur fatigué y installe sa sieste. Un couple y cherche la sécurité. C'est l'abandon presque complet, du premier au dernier jour.
Il semble que, tout au moins, les artistes et ceux que l'art préoccupe devraient s'enquérir de l'état des choses, et chercher, sur ces feuilles de papier, les raisons de l'aspect de nos rues, de nos monuments, les signes qui peuvent faire augurer d'une décadence plus complète ou d'un renouveau.
Mais non, ceuk-là même ne se risquent pas
et s'il leur arrive de passer par les salles ou bien au long des galènes occupées par les architectes, c'est à l'heure où l'on s'en va, et ils s'en vont très vite. On dirait qu'ils connaissent là le frisson de la solitude.
Pour qu'une telle indifférence et une telle méfiance existent, il faut quelque raison profonde, et les architectes, au lieu de se plaindre du discrédit où ils sont, feraient bien peut-être de s'interroger. Nous avons une tendance à toujours chercher hors denous les raisons de notre inactivité. C'est telle cause, ou telle autre, qui nous empêche d'être ce que nous devrions être.
C'est en nous qu'il vaudrait mieux trouver le ressort faussé. Très probablement, si l'architecture est négligée, c'est qu'elle se néglige elle-même.
Quel est le caractère commun défectueux de la production architecturale exposée aux Salons?
C'est ainsi, sans doute, que doit être posée la question.
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Je m'en tiens à toutes ces bâtisses en papier accrochées aux murs. Je suppose que ces projets de constructions originales et ces reconstitutions signifient tout autant, dans la pensée de leurs auteurs, que les œuvres réalisées. Ce sont là des résumés de l'art de la construction, des contidences voulues ainsi, ou instinctives.
Or, il est facile d'observer ceci :
Presque tous les architectes dessinent par lignes droites et non par surfaces.
J'ignore si cette simple constatation apparaîtra significative aux intéressés. Elle pourrait bien fttre, néanmoins, capitale.
Elle indique une des raisons, sinon la raison essentielle, du marasme actuel de l'architecture. Elle dit, au moins en partie, pourquoi cette architecture est incertaine, pourquoi nos constructions sont sans modelé, sèdies, vidées, mortes. Comparez, dans un monument restauré, la partie ancienne à la partie nouvelle, et vous serez surpris de voir la même pierre pesante ici, et là, frêle, signifiant ici le volume, et là, l'apparence.
— ■}'! — Ne croyez pas que c'est la couleur du temps qui joue seule un rôle dans ce bel aspect chaud et vivant de la pierre d'autrefois.
Lorsque nos maisons, nos églises, nos écoles, nos hôtels-de-viile, deviennent sombres par le fait du temps, ils n'en paraissent pas mieux modelés, ils gardent leur aspect inconsistant, leur matière mince.
On peut donc être fondé à croire que les architectes d'aujourd'hui fournissent par leurs dessins et leurs lavis un renseignement précieux sur leur conception d'art.
Comment dessineraient-ils de cette façon sur le papier, et construiraient-ils d'une manière tout à fait opposée ? Cela serait bien invraisemblable.
Ils affirment donc ici, pour la plupart, qu'ils imaginent un monument par les lignes et non par les surfaces, qu'ils le voient par ses faces successives et non par son volume.
Nos maisons ressemblent effectivement à ces froides images exécutées par ta régie et l'équerre : c'est la même extériorité fragile, la même percée de portes et de fenêtres sur
le vide. L'architecte a fixé les contours, les ouvertures, par le tire-ligne, et il croit avoir tout fait, parce qu'il a calculé quelques distances, voulu quelques proportions.
C'est la preuve qu'il méconnaît la loi d'unité, qui est la même pour l'architecture que pour la sculpture, la peinture, l'objet d'art. En quoi l'œuvre d'architecture peut:) elle se différencier de l'œuvre du statuaire? A toutes les distances, de près comme de loin, toutes les parties qui composent un monument ne doivent-elles pas se relier les unes aux autres pour former un tout? Et la seule manière de créer cet ensemble n'estelle pas dans une distribution logique de lumière et d'ombre, dans la création d'une grande forme enveloppante?
Cette forme générale ne peut être trouvée que dans le modelé des surfaces. Elle est absente des combinaisons dirigées .par le seul tire-ligne.
La conception de l'œuvre d'architecture est tellement entrée ainsi dans l'esprit de l'architecte qu'il exécute les copies de mo-
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— Î15 — numents exactement de la même manière qu'il exécute un projet de maison de rapport. Quelques-uns reviennent de voyages avec des notes intéressantes, des aquarelles qui prennent tout de suite un charme, parce que le lavis aura essayé de montrer la forme des surfaces, par quelques indications de lumière et d'ombre. Mais combien d'autres, devant les monuments du passé, n'ont encore pour unique préoccupation que de chercher par quelles droites lignes, par quels rigides encadrements, peuvent se signifier sur le papier ces beaux blocs de pierre qui se présentent dans l'atmosphère avec une forme compacte et non avec un tracé de contours.
Cela va si loin que certains de ces copistes que l'on voudrait au moins exacts de la plus ordinaire exactitude, ayant à figurer quelque vieille peinture murale, conservée au milieu de détails d'architecture, commettent le plus étonnant des non-sens. Ils copient la peinture, ils l'intercalent au milieu d'un lavis de leur métier. Us voient le modelé du peintre.
-3i6ils ne veulent pas voir le modelé de l'architecte, leur confrère : ils le remplacent par quelques traits sans aucune espèce de signification.
Les architectes d'autrefois ne dessinaient pas de la même manière, et leurs monuments se ressentaient de leur intelligence de dessinateurs. Il faudra revenir à la connaissance des ensembles, à la recherche des effets généraux, à la répartition exacte et logique des effets particuliers. Sans cela, notre architecture restera muette.