‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 3 sur 24 · CE QU IL FAUT Y METTRE · texte numérisé non relu

CE QU IL FAUT Y METTRE

Cette question du Musée du soir est importante, et je me suis promis d'arriver à un commencement de solution, ou de constater l'inertie de tous. Cette inertie, je n'y crois pas. Je crois seulement que le sentiment général est timide, las d'attendre, et n'ose rien espérer. Je crois que nous n'avons pas encore confiance suffisante dans l'initiative de l'individu , que nous ignorons trop que nous pouvons nous sauver nous-mêmes. Je ne fais donc ici, ce qui est de ma profession de journaliste, que vouloir provoquer un sursaut.

Que quelques-uns, — un tout petit, tout minuscule groupe d'hommes de bonne volonté, — se mettent résolument en face de l'un des problèmes à résoudre, et ils le résoudront. Qu'ils commencent, sans se

préoccuper des dîfâcultés, des observations moroses, des découragements, qu'ils mettent à exécution la tâche, dans les conditions vitales les plus modestes, et ils verront, de jour en jour, la semence lever, la plante, puis l'arbrisseau, puis l'arbre, croître.

La question du Musée du soir est l'un de ces problèmes qu'il est en notre pouvoir d'aborder, de faire nôtres, de mener à bien.

Il suffit de le vouloir, demain matin, ce soir, tout de suite.

La décision sur l'emplacement est la première à prendre. C'est celle-là que j'ai réclamée tout d'abord, en désignant un point possible dans la région de l'Est de Paris, vers la place de la République ou la place de la Bastille, à proximité des quartiers du mobilier et de l'objet d'art : le Temple, le Marais, le faubourg Saint-Antoine. Cela ne veut pas dire que tels autres quartiers de Paris ne comporteraient pas un Musée d'art industriel ouvert le soir, mais dans cette r^ion qui vient d'être re-

connue, sûrement, i^ est à créer, et il prospérerait.

Il n'y a pas à indiquer avec plus de précision un endroit favorable. Sur ce parcours, le point importerait peu. Ce qu'il importe de dire tout de suite, un peu rapidement, c'est ce que l'on montrerait aux visiteurs du nouveau Musée.

11 faudrait, pour commeacer, et quand même les dons afflueraient, leur montrer peu de chose.

Le premier local, divisé en plusieurs salles spacieuses, faieh éclairées, ne devrait contenir que des collections restreintes, des pièces espacées, bien visibles, gardant toute leur importance. Il ne s'agit pas de lasser la patience des visiteurs, de leur encombrer l'esprit de tout le déballage des siècles. Mais il faut les faire pénétrer avec siîreté , avec profit, dans la région de travail et d'art où l'on veut les faire séjourner avec compréhension et joie. Pour cela, un immense développement historique, un exposé com-

plet des arts du passé, n'est pas nécessaire, et l'on peut se contenter d'un embryon.

Que cet embryon devienne plus tard un organisme complet, une histoire de l'esprit et du travail humains, telle que l'histoire qui s'écrit aux galeries du South Kensington Muséum, nous applaudirons, si nous voyons cela, parce que nous savons que ceux qui auront vécu l'au jour le jour de cet agrandissement, se reconnaîtront au milieu de ces merveilles, et que leur science acquise se propagera tout naturellement chez leurs descendants. Mais nous n'en sommes pas là, et il est inutile de songer à en être là, pour le moment. L'enseignement rétrospectif doit £tre donné avec impartialité et prudence, et ii ne s'agit pas, par un entassement sans ordre, de provoquer l'imitation sans choix, sans critique, de maintenir la stérile routine.

Ce >ont les artisans qu'il faut révéler à eux-mêmes, et par eux-mêmes.

Donc, commencement de Musée restreint,

<i„Gao^lc

au sens historique : seulement quelques pièces choisies. Clemenceau, qui a immédiatement consacre deux de ses beaux articles à cette question du Musée du soir, demande avec raison que ces quelques pièces soient demandées à nos collections publiques, pour un temps, et vite remplacées par d'autres. Il a indiqué, de même, les collectionneurs, qui consentiraient, pour la plupart, à montrer pendant huit jours, quinze jours, ou un mois, les pièces de leurs galeries. Tout cela se fait couramment en Angleterre, où les pièces de musées et de collections voyagent de ville en ville, séjournent aux centres industriels, aux pauvres faubourgs. T&i vu, à Londres, l'un de ces collectionneurs, et non des moindres, l'un de ceux qui disputent les collections dans les ventes, à coups de millions. Celui-là habite, dans son club, deux chambres, simplement meublées, ornées de quelques objets. Tout le gros de sa collection est au Kensington, sous les vitrines, U va là avec le public, et c'est là qu'il m'a mené.

Il gardait la sensation d'être chez lui, et il avait raison. D'autres font ainsi.

Voilà un des éléments d'une collection, rétrospective et universelle, de meubles et d'objets. Voilà une des galeries occupée par le passage continuel de choses prêtées par l'Etat et par les particuliers. Qu'une autre galerie soit occupée par le fonds du Musée historique, par les dons acceptés après examen sérieux, et il restera encore à fixer la plus significative destination de l'immeuble.

Ce qu'il faut mettre surtout dans le Musée du soir, c'est le travail et l'art de l'artisan.

Voilà le but à atteindre, l'effort à obtenir de tous, voilà la lueur nouvelle qui attirera les esprits.

Oui, rouvrier de Paris, qui est de son quartier, plus encore que de Paris, cet ouvrier doit trouver la révélation de son art dans son quartier, la possibilité de vivre au centre tressaillant de sa vie. Il ne s'agît

<i„Gao^lc

plus d'expositions semblables aux expositions universelles, aux expositions des Salons, il s'agit d'une exposition issue naturellement, logiquement, du travail de chaque jour.

Dans le Musée du soir, qu'une place soit faite à l'ouvrier, qu'un socle soit donné à Tœuvre, au « chef-d'œuvre » qu'il aimerait à créer et à parfaire, en dehors de ses heures de travail. L'ouvrier, il importe de le répéter, aime son métier, s'intéresse aux matières, aux pièces qu'il manie, qu'il façonne, aux conditions de solidité, de viabilité, de sa production. Que sera-ce alors qu'il pourra juger cet objet né de lui, mis en lumière, soumis à la critique 7 Toutes les semaines, il viendra voir cette exposition changeante, le chef-d'œuvre de son voisin d'atelier succédant à son chef-d'œuvre à lui. Une émulation se créera, et le personnalisme des ouvriers d'art, que revendiquait justement Maurice Barrés un jour, se trouvera du même coup conquis. Il n'y a même pas de meilleure façon de le conquérir, car

il est bien entendu que tout producteur industriel, tout chef d'atelier, se trouve forcément, comme exposant, en dehors de la très simple combinaison du Musée du soir.

Je n'y vois de possible qu'une initiative de libres esprits, une aide municipale (comme !e demande André Vervoort, dans Vlntransigeant), et une production aussi restreinte que l'on voudra, au début, de quelques artisan^. Leur nombre augmentera, et l'oeuvre vivra, j'en ai la ferme conviction.

Il y a assez longtemps que les professeurs d'esthétique s'épuisent à vouloir nous créer un style composite, et que le pédantîsme d'en haut s'exerce. Que l'on interroge donc directement les forces d'en bas, l'instinct, le sens de la vie qui est dans la foule. C'est d'elle, dit Clemenceau, en conclusion de son dernier article, que viendra « l'impulsion du bouleversement qui ordonnera notre chaos ». C'est de là, cher et grand ami, que viendra la révolution, sans coups de fusil ni proclamations, « la révolution de

l'intelligence et de la volonté >, que vous annoncez.

Essayons de faire le Musée du soir. C'est un petit commencement. Mais c'est un commencement.

§ m. — QUESTION d'art, QUESTION DK TRAVAIL

Avant d"en venir à préciser le mode d'installation et les détails d'organisation du Musée du soir, il importe de reconnaître le milieu oii s'exercera l'activité désirée, l'atmosphère d'esprit dans laquelle on va entrer et séjourner. Avant d'agir, il faut, tout en laissant le chemin libre, en ne se barrant pas la route par quelque but défini, il faut, dis-je, se donner une direction, ouvrir un vaste champ que l'on conquerra par parcelles.

Le projet a déjà ravivé bien des préoccupations : le sentiment exprimé a fait

<i„Gao^lc

prendre conscience à des sentiments semblables, épars, latents, tout prêts à se réunir et â se transformer en existence collective. Il m'apparaît nécessaire, en précisant mes désirs, de dire ce que je crois apercevoir dans ce monde du travail que quelques hommes de bonne volonté mettront en agitation pacifique et productrice, s'ils le veulent.

Très nettement, ce que déterminerait la création, si restreinte soit-elle, d'un Musée du soir, c'est un mouvement de travail plus encore qu'un mouvement d'art.

Je m'explique.

L'art sera inclus, sous-entendu, comme il l'est toujours, dans toutes les besognes de l'artisan. L'art intervient, dans les conceptions les plus inconscientes, sous les doigts les plus timides, chaque fois que l'homme façonne la matière, lui donne une forme, la marque de son esprit. L'objet usuel le

— i6 — plus humble, même non réussi, témoigne de cette faculté de transformer, de créer. Il y a des degrés, cela est l'évidence même.

Cette faculté de créer reste bégayante, obscure, ou s'affirme créatrice. De même, les objets auxquels elfe s'applique sont différents. Il est inutile de marquer la distance entre une figure de Rodin et un pichet, même réussi, bien tourné, bien orné. Rodin a mieux à faire qu'à modeler des pichets, qu'il exécuterait, cela va sans dire, dans la perfection, du premier coup. Par contre, si l'artisan qui a commencé par le pichet parvient à créer une haute figure, significative d'humanité, s'il ajoute l'expression à la forme, il est encore trop évident qu'il aura évolué, et que l'artisan sera devenu artiste.

Ceci nous ramène au Musée du soir et à l'enseignement qu'il peut donner. Doit-on se préoccuper de créer des artistes ? Peut-on créer des artistes? On croit cela â l'École des Beaux-Arts, mais il n'empêche que les questions ainsi posées, et les réponses faites

par les résultats, sont également bouffonnes.

On ne crée pas des artistes. On peut essayer de créer un milieu favorable à l'existence de l'artiste. L'artiste, même à l'état d'exception, peut vivre malgré et contre le milieu le plus hostile, malgré et contre son temps qu'il incarne, qu'il résume, mais qu'il résume en avance.

Ce que nous pouvons et devons faire, c'est affranchir et magnifier le travail. L'art viendra, s'il doit venir. Il est là, sans doute, caché. Faites le terrain, !a fleur s'épanouira.

Le Musée du soir n'aurait donc pas à être une serre chaude, une Ecole des Beaux-Arts, un milieu de production artificielle. Il n'y a pas à le présenter comme devant produire, immédiatement, spontanément, des artistes. Ces mots : art, artiste, si bienfaisants, peuvent aussi faire des ravages. Il n'est pas inutile de faire apparaître

leur mirage. C'est de travail, et encore et toujours de travail qu'il s'agit.

Ce travail, les ouvriers l'aiment, c'est leur vie, la vie des leurs, c'est leur bonne humeur, leur séréoité. Ils l'aiment autant que leur repos, ils y trouvent l'équilibre de leur pensée et de leur vie. Ce qu'il faut vouloir, c'est que ceux qui ne l'aiment pas viennent à l'aimer, que ceux qui l'aiment viennent à l'aimer davantage. Nuisible serait la besogne qui les détournerait de cette existence, qui donnerait la griserie à leur vanité, leur offrirait l'illusion à la place du réel. Qu'ils ne poursuivent pas l'ombre, ils ont la proie. L'évolution sociale peut se faire pour chacun là oiî il est, sur place, dans sonmétier, sans déclassement. Les résultats de cette évolution, faite par l'individu, prenant conscience de lui-même, de sa force, seront vite acquis. Ce sera la moisson d'un jour, après les années de culture.

Le Musée du soir sera donc le Musée du travail, devra servir l'ouvrier, celui qui travaille isolé comme celui qui travaille chez

le patron. Tout de suite, le Musée apparattrait comme venant en aide, à chaque instant, au travailleur préoccupé de sa tâche de chaque jour. Cela, d'une manière aisée, toute naturelle, sans qu'il y ait d'autre effort que l'effort habituel de l'ouvrier, sans le sortir en rien de l'application de son métier. Il trouverait là, dans tes salles toujours ouvertes (car le Musée du soir serait aussi, on Ta bien compris, un musée du jour), le renseignement toujours prêt-, par des objets simples, bien choisis, d'une stîre qualité de forme, en complet accord avec leur destination. Musée du travail, équivalent à une bibliothèque du travail.

Où croit-on que le serrurier, le ciseleur, rébéniste, le graveur industrie!, etc., etc., peuvent trouver les documents nécessaires à leur profession ?

Ils ne peuvent pas courir à Cluny, au Louvre, au Musée des Arts décoratifs, au Garde-Meuble... Cest tout de suite, pour demain matin, qu'il leur faut le conseil des

choses, la réalisation qui les tirera de leur perplexité. Ils sont occupés tout le jour. Il y aurait au loin une galerie ouverte le soir, que quelques-uns entreprendraient peut-être le voyage. Mais le Musée auprès de chez eux, en plein quartier ouvrier, éclairé, bien ordonné, comme ils y courraient, comme ils s'y rencontreraient !

Saus cela, ils n'ont rien, ils n'ont que des bibliothèques : la Bibliothèque des Arts décoratifs, place des Vosges, la Bibliothèque Fomet, faubourg Saint-Antoine. Ici, on leur prête des feuilles, des images, qu'ils consultent, qu'ils copient, qu'ils rapportent. Et puis les courtiers de librairie d'art, qui vont par les ateliers où le dessin est nécessaire, offrant des ouvrages quelconques, assez chers, mais qui trouvent placement tout de même, payés au mois, à la seoiaine. Que faire, dans l'impossibilité pour le décorateur de se renseigner autrement? C'est à ces pauvres albums que nous devons tout ce que l'industrie moderne expose dans ses magasins. La comparaison n'existant pas

<i„Gao^lc

dans l'esprit de l'ouvrier, il copie rigoureusement, servilement, ce qui est pour lui l'imprimé, le dogme de son métier. Presque tous ont cette petite colleclion, qu'ils jugent indispensable à leur travail.

C'est là un fait, entre cent, qui prouve à quel point serait bienvenu un Musée d'art usuel, un Musée du travail, qui supprimerait tous ces portefeuilles de bazar, donnerait les objets eux-mêmes à voir, & toucher.

L'expérience de l'œil, déjà considérable, augmenterait, à voir, à comprendre les constructions, les aspects. Des appropriations nouvelles se révéleraient aux intelligences en quête. L'art suivrait le travail, et peut-être aussi ce fameux style tant cher^ ché !...

glV, OEUVRE DE CIVIUSATION

Créer le Musée du soir, ouvert à tous, à toute heure, au cceur des quartiers ouvriers, ce sera créer — je ne crains pas

ici l'emploi de trop grands mots — une œuvre de civilisation.

Quand même on ne commencerait l'installation que dans une galerie, une salle, une simple chambre, ce serait un germe de sûre évolution, d'affranchissement, de progrès humain, qui aurait été déposé en une terre riche, fructitîante. Que j'ai été heureux, hier, rencontrant Ledrain, dans la cour du Louvre, de l'entendre me dire ses idées d'hier et d'aujourd'hui sur une application similaire, sur l'enseignement supérieur qu'il voulait, qu'il voudrait toujours, étendre aux heures du soir, qui n'est donné qu'aux privilégiés, libres aux heures du jour, alors que la foule est aux bureaux, aux ateliers. Ne croyez pas que cette foule refuserait de profiter de la fine et forte nourriture d'esprit qui lui serait offerte. Qu'en savez-vous? Et s'il vient mille, ou cent auditeurs, ou même dix,'avec l'inquiétude et le vouloir d'apprendre, regretterez-vous de leur avoir ouvert la porte ? Aux cours insti tués par la municipalité de Paris, est-ce

que jamais Louis Ménard, Pouchet, Aulard, oDt manqué d'un auditoire f Et ceux qui sont venus n'ont-ils pas marqué une volonté ardente, un désir d'emporter avec eux des paroles qui les feront penser, les aideront i vivre? Donnez donc à manger à ceux qui ont faim.

Pour le Musée du soir, que je voudrais voir entreprendre avec la préoccupation initiale de servir le travail de l'ouvrier, il comportera à la fois, et par les mêmes objets, le renseignement technique, immédiatement utile, et l'enseignement supérieur de l'idée. Tout se tient dans notre existence, et Ledrain, tout naturellement, reconnut, dans le projet ici défendu, une entrée en ligne de l'idée civilisatrice. D'autres, spécialement intéressés par une cause qu'ils servent depuis tant d'années, qui ont employé leur activité, leur talent, à établir un courant d'art décoratif, industriel, Roger Marx, Arsène Alexandre, Arthur Maillet, Paul Rouaix, pour en nommer quelques-uns, verront là un précieux terrain de sûres ex-

pèriences. Un journaliste, M. Clary, qui traite les questions de travail au Paris, et M. Jules Domergue, directeur de la Réforme économique, ont déjà donné leur attention à ce grand sujet, et on a bien voulu me dire que d'autres études, d'autres démonstrations allaient se produire.

Tous ces esprits, toutes ces bonnes volontés feront réussir une œuvre qui est à tous, qui est une œuvre d'intérêt commun, d'évolution et de progrès, il est impossible de le nier, pour plusieurs raisons.

D'abord, mettre en contact direct tous les artisans avec les objets eux-mêmes, réunir le travail et l'art dans le quartier du travailleur, c'est servir directement le travail de tous, le travail de chaque' jour, qui fait vivre l'homme, la femme, les enfants, les vieux, les jeunes. C'est à la masse des travailleurs qu'un appoint de force est apporté, à tous ceux qui empoignent leurs outils à l'aube et qui ne les laissent que le soir, chez eux ou à l'atelier.

<i„Gaoj^lc

Pour les exceptionnels, pour ceux qui se sont déjà révélés artistes, qui ont fourni leurs preuves, il faut bien reconnaître qu'il a déjà été fait beaucoup. Ceux qui exposent aux Salons, aux Expositions, ceux-là connaissent les musées, ont pu avoir des heures libres et visiter tout ce qui peut être visité le jour : Louvre, Cluny, Versailles, Conservatoire des Arts-et-Métiers, Garde- Meuble... Ils ont profité, peu ou beaucoup, des facilités offertes. Mais la foule, l'immense foule? Le Louvre a beau être occupé par un énorme public tous les dimanches, combien y entrent à peine une fois par an, combien n'y seront entrés qu'une fois dans leur vie, combien n'y sont jamais entrés !

Et il s'agit, ici, surtout de tableaux, de statues, qu'il faut voir, certes, mais qui nécessitent déjà une éducation d'art, une intelligence préparée par la comparaison, la réflexion.

L'objet usuel, qui est la vie de l'ouvrier, est à peine connu de lui, pour les raisons dites, et que tout le monde sait. On

n'a pas été assez vers la foule, on l'a laissée à l'état fruste, comme s'il s'agissait d'une population spéciale, en dehors de la vie supérieure de la civilisation, comme si le travailleur d'atelier n'avait besoin d'aucune connaissance, comme s'il devait agir uniquement en vertu de la force acquise, de l'hérédité, des habitudes, de la routine.

Croit-on que l'état d'esprit ait changé depuis vingt ans ? Et ne se rappelle-t-on pas l'impulsion d'instinct qui a poussé les colères des révolutions vers les monuments, les bibliothèques, les musées. Hugo, en une page de YAnnée terrvible, fait répondre au )eune incendiaire, surpris au moment oii il va détruire la Bibliothèque, et que l'on essaye de convaincre de la barbarie de son acte : « Je ne sais pas lire, s

II est bien sûr qu'il vaut mieux, au lieu de le fusiller, lui apprendre à lire.

Il vaut mieux lui ôter l'idée qui est en lui, l'idée d'indifférence ou d'aversion. Pour lui, ces livres, ces toiles encadrées d'or, ces sculptures, ces objets dont on vante la va-

<i„Gaoj^lc

leur, sont vaguement des objets dont les seuls riches peuvent jouir et savent jouir.

Dans ces grandes salles bien gardées, le pauvre hère ne se sent pas chez lui. Et pourtant, il est chez lui, c'est pour lui que tout cela a été fait. C'est à nous tous, ce Louvre, cette Bibliothèque, ce sont les legs admirables que l'humanité nous a laissés, c'est toute sa vie expirée qu'elle nous transmet par les images sublimes de ses artistes, par les paroles magnifiques de ses écrivains. Elle n'est donc pas tout à fait morte, cette pauvre humanité enfouie aux cimetières, il reste donc quelque chose d'elle, puisqu'elle s'offre encore à nous, qu'elle nous donne encore ce conseil :

Vivez !

IVfais comment exiger de celui qui végète tristement, sans une lumière dans son existence, presque sans pain pour nourrir son corps et faire fleurir son esprit, comment exiger qu'il vienne sans savoir à la contem* plation des œuvres hautes. On ne lui a pas suffisamment enseigné qu'il était chez lui.

puisqu'il ne l'a pas encore compris. II faut le lui redire encore. Et pour cela, il faut aller lui parler dans son pauvre et beau faubourg, là où U y a tant le désir de vivre, la joie ingénue, l'attente d'un peu de bonheur. Il croît que le Musée et la Bibliothèque ne lui servent à rien. Le Musée du soir, chez lui, le détrompera.

Détrompez -le.

Cela, c'est l'œuvre de civilisation pour le peuple. La même œuvre peut aider, aussi, la civilisation de la bourgeoisie.

Page 1