‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 4 sur 24 · V. — CHAMP D ACTIVITE · texte numérisé non relu

V. — CHAMP D ACTIVITE

Assurément, l'intérêt de développement humain, de progression d'esprit, évident pour le peuple, n'est pas moindre pour une partie de la bourgeoisie française, qui pourrait être acquise à la cause humaine. Dans notre société inquiète, ayant le sentiment de sa transformation, il est nécessaire d'offrir

des champs d'activité aux bonnes volontés possibles. Le Musée du soir peut être un de ces champs d'activité. Réfléchissez, avant de rîre, de crier à la manie, de prendre ce Musée du soir pour un sujet commode, abondant en prétextes de dissertations.

RéSéchissez à ceci que tout ce qui pense et songe à l'avenir est aujourd'hui perplexe, se demande comment créer un courant d'idées, renouveler la vitalité d'esprit de la démocratie, toujours compacte, mais fatiguée par la lutte séculaire. Il est bien certain qu'il ne suffit pas de prononcer des discours, d'écrire des articles, ni même de promulguer des lois, pour changer les moeurs, pour donner l'impulsion. On n'aura rien fait tant que l'on ne se sera pas adressé directement au cerveau de l'homme, tant que l'on n'aura pas essayé de modifier sa manière de penser. Pour cela, il faut prendre les choses à leur naissance. L'école est un de ces moyens de transformer. Le musée, qui est une suite de l'école, est un autre moyen.

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Mais ce moyen, il faut le montrer tout près, l'apporter à ceux qui l'attendent. La question du musée devient donc, forcément, la question du Musée du soir.

Là, il est évident qu'il y aura commencement d'évolution, changement dans la manière d'être. Un lettré, à la fois réfléchi et ardent, qui signe du pseudonyme d'Âgathon la Revue des Idées dans k Revue encyclopédique, et qui me permettra de le désigner ici par son nom, M. Charles Maurras, l'auteur du Chemin de Paradis, a exposé à son public la question qui s'agite ici. Il croit avec raison à l'art comme moyen d'action, et il ajoute : « Ce qu'Auguste Comte appelait très profondément l'incorporation des prolétaires, se fera sans faute le jour où se constituera, au sein même de la classe ouvrière, une véritable, une solide aristocratie d'ouvriers d'art. »

Comment cette oeuvre d'incorporation peut-elle s'accomplir, non pas au profit de quelques-uns, mais de tous, non pour

~ V — constituer une caste fermée, mais une élite active travaillant pour l'humanité inconnue?

Ne semble-t-it pas qu'elle n'aura toute sa force que par des efforts différents, par des rencontres trop souvent ajournées.

C'est ici que je reviens à désigner un emploi possible du temps et de Tintelligence d'une partie de la bourgeoisie désireuse d'action, de création. Cette bourgeoisie a aujourd'hui ses cadets, comme la noblesse avait les siens, aux environs de 1789. Tous les pensants et les agissants de ce temps-là ont accompli noblement la Révolution, parce qu'ils avaient en eux u^e certaine conception de la justice à réaliser, un rêve de la beauté de la vie. Le même état d'esprit existe, en ce temps-ci, on peut en être sîir, et la même œuvre est à continuer, et elle s'accomplira, si les éléments susceptibles de cohésion se rencontrent.

Les terrains de rencontre existent : ils peuvent même être nombreux, mais je n'ai pasilesindiquer tous. Je m'en tiens à celui

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que )e crois essentiel d'occuper le plus vite possible.

Pour marquer une première signification, croit-on, tout d'abord, que la plupart des patrons, de ceux qui vivent encore avec leurs ouvriers, qui ont le'goiît de leur profession, croit-on que ceux-là ne seront pas heureux d'un développement de travail et d'art venu par le Musée? Ceux qui signent les idées des autres ne se réjouiront pas, mais ils ne sont pas en majorité. Combien d'autres, dont les maisons périclitent, seraient heureux d'une recrudescence, encourageraient la production du c chefd'œuvre », consentiraient à une association d'intérêts. Mais il ne s'agit encore là que de compagnons d'habitude.

Et les collectionneurs? Ceux qui consentiraient à offrir leurs objets à la vision, à l'étude de tous? Quel bénéfice d'esprit ne retireraient-ils pas de ce contact permanent avec les producteurs! Collectionner des objets, c'est bien. Prendre connaissance de

rhumanîté est mieux encore. Ceux qui feront ce voyage de remonter du travail au travailleur neperdront pas leur temps et leur effort, et il peut leur être annoncé quelque satisfaction d'intelligence. L'intérêt général n'y perdra rien. Le cours du bibelot baissera, la production directe y gagnera, s'améliorera, et il n'y aura vraiment pas d'inconvénient à délaisser un peu les marchands d'antiquités au profit des producteurs. Ce sera l'existence meilleure pour beaucoup.

Enfin, il est d'autres êtres, qui ne sont ni des patrons, ni des collectionneurs, et qui pourront trouver profit à sortir de chez eux pour aller vers la foule. Quels êtres î Tous ceux qui voudront, tous ceux qui ont en eux, sinon la puissance des idées, du moins l'inquiérude, la prescience des idées, ceux qui ont le désir de s'intéresser à la vie, de créer de la vie, et qui ne savent que faire de leur savoir et de leur temps.

Qu'ils s'en aillent causer avec les ouvriers.

Ils y gagneront, et les ouvriers aussi. Qu'ils restent eux-mêmes, de leur condition sociale ou de leur profession, car bien entendu il ne s'agit pas d'ëtablir la catégorie des seuls hommes de loisir. Qu'ils se présentent tels qu'ils sont, sans comédie, sans hypocrisie d'aucune sone. Qu'ils n'aillent pas là pour chercher une fonction ou un mandat. Qu'ils se l'imposent, le mandat, qu'ils la remplissent, la fonction. Iln'y arien de plus haut, de plus beau que de prendre soi-même conscience de l'existence, et que de vouloir aider ainsi à créer la conscience de tous, la conscience universelle.

Ceux qui s'en iront ainsi, je ne les aimerais pas non plus porteurs de programmes, prêcheurs de morale, conférenciers méthodiques. Je les rêverais plus libres, cherchant le sens de la vie, émus par les efforts, par les difficultés sans nombre, par les désirs ingénus, qu'ils connaîtront. S'ils causent en braves gens, s'ils font sortir des choses un peu de leur signification, ils pourront enseigner, certes, — mais ils apprendront aussi.

ils augmenteront leur vie en augmentant la vie des autres.

§ VI. — ^ éMANaPATION

Un sérieux article d'Arthur Maillet, dans la revue mensuelle r.d4r/ décoratif moderne, qu'il dirige, comme il a dirigé Les Arts du métal, me permet de revenir sur certains points abordés ici, pour mieux préciser la signification du Musée du soir. Il y a plusieurs années que Maillet, dans sa revue, examine la situation des ouvriers d'art après l'avoir observée directement dans. la société actuelle. Il sait à merveille les aptitudes, les désirs, tes besoins d'un grand nombre de ces artisans spéciaux qui jouent un rôle des plus importants dans notre monde social, Son avis est donc de ceux qui comptent, et je le remercie bien vivement de l'avoir exprimé.

11 l'a exprimé très honn£tement, très franchement. Partisan du musée du soir, heu-

reux si on le crée, il déclare toutefois ne pas partager ce qu'il appelle mon optimisme sur les conséquences de cette création. H affirme qu'il faut à l'artiste industriel la même liberté de production qu'au peintre et au sculpteur pour acquérir l'entier développement de ses facultés et donner la mesure de son talent.

Le vice est là, dit Maillet, et non dans l'igoorancede l'artiste industriel, etilindique les exceptions à cette ignorance ; ■ Je suis resté, à différentes reprises, stupéfait devant l'érudition de sculpteurs et de ciseleurs qui avaient cet avantage sur nous autres, simples écrivains, d'exprimer des idées bien personnelles, nullement adultérées par celles prises dans les livres. Évidemment, la culture de ces artistes était aussi grande que possible. Pourquoi donccette sûreté de goût jointe à une habileté merveilleuse n'a-t-elle pas fait d'eux des producteurs plus remarquables ? Tout simplement parce qu'ils n'avaient jamais été libres de satisfaire leur idéal et que toutes les créations vraiment

originales soumises par eux aux industriels ont été impitoyablement refusées. >

C'est fort juste, et le rôle des écrivains doit être, en effet, d'aider à l'affranchissement de l'artiste industriel. Aucune hésitatation n'est possible : il faut prendre parti pour le producteur, lui assurer le bénéfice de son œuvre.

Mais si la question est de grande importance, il en est une autre, plus générale, qui intéresse non plus seulement les groupements d'artistes industriels et les individualités isolées, mais qui nous met, d'un coup, en présence de la foule, de la masse des anonymes.

C'est cela que j'ai cru indiquer, c'est cela que je veux redire.

L'artiste industriel, désigné et défini par Maillet, c'est déjà une exception dans cette masse profonde. C'est déjà un représentant d'une collectivité, un porte-parole. Pour qu'il ait pu prendre ce rôle, et faire œuvre d'exception, il a fallu qu'il y ait en lui une

originalité, une force secrète qui lut a permis de durer, d'attendre, en réalisant au moins un peu ses conceptions. Il n'y a plus que les derniers obstacles à vaincre pour assurer à celui-là la même indépendance qu'au peintre et au sculpteur. Mais Arthur Maillet doit bien savoir comment le peintre et le sculpteur l'obtiennent, cette indépendance, au bout de combien d'années, par quelle patience, quelle misère, quels métiers exercés. Que l'on demande aux plus grands d'aujourd'hui à quel moment de ' leur vie ils ont pu entrevoir qu'ils allaient être un peu libres. A cinquante ans, vous diront-ils, presque tous. Toujours l'artiste aura à lutter contre la vie.

Ce qui apparaît donc comme une nécessité absolue du moment où nous vivons, ce n'est pas d'affranchir l'artiste, déjà affranchi par l'esprit, par la possibilité de la vie intérieure, — c'est d'appeler à la vie de l'art et de l'idée cette grande masse instinctive qui a la volonté de vivre, qui cherche toujours des issues nouvelles et qui apporte

sans cesse, pour l'œuvre sans fin, sa force renouvelée, la beauté de son travail. C'est pour cette foule et avec cette foule qu'il faut agir.

J'avoue que c'est surtout pour elle que j'ai rêvé de voir créer le Musée du soir, comme c'est pour elle que l'on a ouvert des écoles, des bibliothèques, des cours de dessin. L'élite y trouvera des avantages, des éléments de progression. Jenevoisvraiment pas pourquoi le c chef-d'œuvre > exposé ne serait pas vu par les amateurs aussi bien que par les camarades de l'exposant. Il y aurait là un lieu de rencontre pour tous, et ceux des artistes industriels qui sont déjà en route pour la libération pourraient bien marquer, par le ■ Musée du soir », une étape nouvelle.

Mais réfiéchissez-y, vous tous qui pouvez être les ouvriers d'uneœuvre nouvelle : c'est dans l'inconnu qu'il- faut entrer, c'est au commencement qu'il faut preildre les choses, c'est à ceux dont on ne s'occupe pas qu'il

faut donner le moyen de vivre, de vivre matdrieUemcnt d'abord, pour vivre spirituellement. Quelle belle arrivée de foule dans l'histoire si le mouvement était déterminé par l'art, par le savoir t Qui songerait à leur reprocher l'ignorance, à ceux-là dont on voudrait l'avènement, pour remplacer les forces usées ? Aucun de ceux qui apprennent eux-mêmes, qui savent si bien ce qui leur manque, ni aucun de ceux dont l'acquis scientifique est considérable.

L'ignorance de la foule, c'est l'état d'esprit de l'enfant, la place nette, le sol vierge où tout peut germer et croître : •: Le peuple, dit Ledrain dans la France scolaire, est parfaitement capable de profiter des chaires vraiment scientifiques; ne nous défions pas de son intelligence, au point de le croire seulement capable de saisir les vagues généralités. J'ai eu pour élèves deux ouvriers, un boulanger et un doreur-, ces deux intelligences neuves, puissantes, où tout germait avec une force incroyable, sont devenus des savants fort distingués. L'un d'eux va pu-

blier un volume d'assyrien. Et combien d'ouvriers et d'employés sont en état de rendre des services à la science, si l'on met celle-ci à leur portée! Ce qu'il faut, c'est . donc la création d'un enseignement supérieur, réel, technique, sans inutile vulgarisation, qui se distribuerait le soir, ou le dimanche matin, et dont tout le monde pourrait bénéficier. On serait récompensé d'une œuvre pareille, car dans le peuple non usé par les examens et la routine, la bonne graine germerait siiremeot d'une façon merveilleuse. »

Ce que dit Lcdrain, du point de vue où il se place, est vrai partout et à propos de tous. Le Musée du soir, en rapport immédiat avec l'artisan, confondant son travail, son repos, son plaisir, sa vie, leçon d'art et leçon d'existence, — c'est là une expérience immédiatement possible.

JVH. — UN PARTI d'art ET DE PENSEE

• Ne craignez-vous pas, — me dit-on, —

en traitant la question du Musée du soir de cette manière, paraître vouloir gngner les ouvriers et poursuivre un but politiquei »

A cela, il peut être répondu ceci :

La crainte de ne pas être immédiatement et absolument compris comme on désirerait être compris, ne doit jamais arrêter celui qui croit avoir quelque chose à dire, quelque mesure à proposer. Maïs il importe, si la non-compréhension se formule, si l'objection apparaît, de s'arrêter pour s'expliquer et pour répondre.

Les paroles rapportées en tète de ce chapitre n'ont pas été imprimées : elles ont été dites. Si je les cite et si je les discute, c'est que les paroles dites sont aussi importantes que les paroles écrites, c'est qu'elles se propagent tout autant, c'est qu'elles influent sur l'opinion, c'est qu'elles font l'opinion. Or, il ne faut jamais fuir les débats d'opinion. 11 faut, si cela est possible, aller au devant, les faire naître, forcer l'irrésolution, l'objection latente, à prendre consistance. Ici, il s'agit d'une objection latente,

plus ou moins précisée, st dont je suis heureux que l'on m'ait apporté une formule.

Cette formule peut être prise de manières différentes.

Si l'on entend par c gagner les ouvriers ■, faire ce qui a quelquefois été fait, c'est-àdire : instituer un débat sur une question, proposer une réforme, combattre pour un programme, non jusqu'au jour où cette réforme est accomplie, où ce programme est réalisé, mais jusqu'au jour où cette agitation a servi l'agitateur, et uniquement l'agitateur, on conviendra peut-être, à la inflexion, que le sujet traité ici ne peut pas s'arrêter si court.

Je n'ai aucune déclaration déplacée à faire. Je m'en tiens aux choses de mon état, à l'étude des événements et des hommes, menée avec l'assiduité et le sérieux qui sont en mon pouvoir. Ce qui m'est apparu, et à bien d'autres, c'est qu'il existe actuellement, comme il a toujours existé, un élément vital, le plus fort de tous, qu'il faut

44 — servir, « gagner >, si l'on veut, pour assurer la continuité de la vie. Cet élément, appelezle : les ouvriers, le peuple, la foule, — le nom n'y fait rien. C'est tout le monde. C'est l'être humain multiplié, c'est une sorte d'océan confus, vertigineux, et qui a pourtant son unité. C'est lui qui fait l'histoire, et il subit l'histoire qu'il fait. Il est tou-r jours en travail, jamais on ne peut prévoir quel sera le résultat passager et productif du labeur qu'il accomplit, et pourtant encore, c'est lui qui constitue le mouvement de l'humanité, la force d'évolution qui véhicule les idées. Il fait cela, non seulement par les hommesd'action, par les hommes de pensée, qui l'expriment, et parfois l'oppriment et le pervertissent, mais il le fait par lui-même, simplement parce qu'il est vivant, et que demain est toujours à lui.

Cet élément vital, on peut l'aider à vivre, en vivant soi-même, on peut l'exciter à conquérir des régions nouvelles, en partant soi-même pour cette conquête. L'art est une de ces régions vers laquelle tous doivent

— 4S être conviés au voyage. Si c'est cela que l'on appelle vouloir « gagner » les ouvriers, ou le peuple, ou la foule, — d'accord.

Beaucoup d'appelés, peu d'élus, dira-t-on.

Qu'en savez-vous? Oserez -vous établir des proportions. Axer un chiffre? Et quand il n'y aurait qu'un seul élu, le fait mfime de cet avènement d'un individu à la vie réfléchie, à la vie complète, n'implique-t-il pas un milieu qui s'est créé, une atmosphère qui a été respirée, un résumé de forces éparses qui cherchaient inquiètement leur cohésion?

N'aimez-vous pas entendre Renan disant un jour qu'il y avait certainement en lui une continuation, un total de la vie de tous ses humbles ancêtres de Tréguïer, morts anonymes et qui renaissaient à la vie en lui,. 11 mettait au jour, expliquait-il, leur réserve, leurs économies. Le sentiment de justice et de reconnaissance apparaissait davantage dans ces paroles que le légitime orgueil.

C'est un sentiment à ne pas perdre, et à faire

46naîlre là où il n'est pas. Ce qui était vrai pour la lignée de Renan est aussi vrai pour les groupements d'anonymes, sans parenté, mais qui vivent de la môme vie, des mêmes espoirs. A ceux-là ne marchandez pas les occasionsde se renseigner et desedévelopper.

Ce développement, forcément, implique le pain de .chaque jour, l'existence assurée pour l'individu et pour ceux dont il a accepté la charge, les vieux, la femme, les enfants, dont il se déclare responsable. Tous ceux-là, qui concourent à former cet élément vital reconnu nécessaire au destin universel, il faut bien songer à eux, et, lorsque cette question du Musée du soir est choisie, comme urgente, entre cent autres, il faut bien essayer de la résoudre pour eux, foule, peuple, ouvriers. Ces ouvriers ne viennent pas, il faut les découvrir.

Faites donc le Musée chez eux. Ils ont besoin de vivre, avant tout, de la vie matérielle. Aidez-les donc à vivre, donnez-leur donc des renseignements pour leur travail de chaque jour. Cela, dit-on, ne leur fera

pas créer uo style. Que les artistes en pouvoir de le faire créent ce style réclamé ! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le quart d'heure. Que tout homme puisse vivre, d'abord.

On appellera cela de la politique, si l'on veut. Les mots n'ont rien d'effrayant par eux-mêmes. La politique est une grande et belle chose lorsqu'elle est voulue et servie par des esprits convaincus et prévoyants.

De plus, ce mot même pourrait bien un jour, non pas changer de signification, puisque cette signification il l'a toujours eue, mais devenir complètement significatif pour tous, tel qu'il doit être. Si l'on entend par politique la science par laquelle on gouverne, on organise un Etat, il est certain que la politique embrasse tout, qu'elle tient k tout, que rien ne saurait laisser indifTèrent l'homme qui se dit un politique.

Considérée ainsi, l'idée de créerun Musée du soir peut être rattachée à la politique.

Mais on accordera bien que la politique.

entendue de cette façon, est assez générale, et ne ressemble guère à ce que nous voyons trop souvent fonctionner par les groupes, sous-groupes et coteries diverses de notreparlementarisme fatigué. Une politique qui pourrait se rattacher aux préoccupations générales de l'humanité, qui n'aurait pour rôle que d'aider au progrès social, doit rencontrer, semble-t-il, peu d'objections. Elle peut avoir les servants les plus divers, les .représentants d'opinions et de nuances dissemblables. Elle créerait, au dessus des intérêts particuliers, un parti d'intérêt générât qui nous manque, et qui est un parti d'art et de pensée.

§ Vlll. — SIGNIFICATION DU MUSEB

L'idée d'un « Musée du Soir » semble être au moment de se transformer en action .

Elle avait immédiatement éveillé et satisfait la compréhension des intéressés. Elle reçoit chaque jour des adhésions d'écrivains, de

lecteurs, tous encourageants, et que je remercie tous pour Tceuvrc que \e sers avec eux. Sans leur concours, rien ne serait possible, puisque rien ne peut être qui ne corresponde à un désir, à un besoin d'un grand nombre, sinon de tous. C'est ainsi, peu à peu, que la pensée devient réalité, se continue en existence, retourne à l'humanité d'où elle vient, créée et créatrice à la fois.

C'est une joie de voir ainsi la vitalité d'une idée s'affirmer, s'accroître, simplement parce que des paroles imprimées ont répondu à un état d'esprit. Mais ceci n'est pas pour entonner un hosannah. Le Musée du soir serait ouvert ce soir, qu'il ne faudrait pas croire que l'on a ville prise et qu'il n'y a qu'à regarder avec satisfaction le résultat obtenu. Il faudrait lui continuer la sollicitude, l'alimenter de vie. Tout est toujours à faire. La calamité, c'est rarrât,la stagnation.

On me permettra donc de ne pas laisser passer une occasion de préciser l'entreprise commencée, et justement, voici que notre

confrère Paul Lagarde, dans un excellent article, Le droit au rêve, publié par la Cocarde, en même temps qu'il donne sa précieuse adhésion, me fournit une occasion de redire les raisons essentielles qui commandent la fondation d'un Musée du soir.

Que Paul Lagarde le croie bien : je ne me figure pas avoirrésolu la question sociale par cette proposition de créer un centre d'art dans les quartiers ouvriers de Paris. Mais s'il y a, par cela, un progrès, comme le dit Lagarde, et comme je le crois, sans s'exagérer l'importance de ce progrès, il n'y a pas non plus à la méconnaître. Que sait-on?

Partout la vie Fe manifeste, et il s'agit d'une aide à la vie, d'un moyen de l'augmenter, de l'exalter. Tout ce qui donne une nouvelle force à la sève compte pour la préparation de l'avenir. On ne saurait annoncer exactement les résultats d'une mesure proposée, et il faut laisser cheminer l'idée, tantôt lentement, tantôt rapidement, pourvu qu'ellç chemine. L'humanité a le temps qui tra-

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vaille pour elle. Travailloas avec le temps.

Tel que peut naître le Musée du soir, je vois dans son existence deux avantages essentiels, l'un immédiat, l'autre à longue échéance.

L'avantage immédiat, je crois l'avoir formulé au cours des pages précédemment écrites, lorsque j'ai dit ; mouvement de travail plus encore que mouvement d'art.

Pour tout dire, et vite, il y a là, pour l'ouvrier, un moyen de l'aider à gagner sa vie. Et je dis, ici, avec intention : l'ouvrier. Non pas l'ouvrier d'art. L'ouvrier, simplement. Celui qui façonne les choses , les meubles, les objets usuels, tout ce qui est mêlé à la vie de tous. C'est là qu'il faut créer l'art, et non pas dans les vitrines d'amateurs oiî cet art existe plus ou moins.

C'est dire à Paul Lagarde que je suis avec lui lorsqu'il écrit:

« Actuellement, ce malaise dont souffrent les industries d'art, qui arrête leur élan vers le beau, qui les resserre dans le cadre étroit

des étemelles reproductions, ce n'est point, croyons-nous, le manque de génies. Il s'agit moins là d'imagination que d'argent : la question est plus économique que morale. »

Le second avantage essentiel, à plus longue échéance, celui qui ne se voit pas tout de suite, mais qui se pressent, qui se révèle à qui veut prévoir, c'est la formation d'une atmosphère d'art. Et ici, je désire donner, à l'appui de cette prévision, une opinion qui a répondu à la mienne, un exposé de t la psychologie du musée en tant que milieu •, qui m'est venu, parmi les lettres reçues, et qu'il me paraît juste de transmettre à tous, de même qu'il m'a été transmis. Je ne connais ni la personne ni le nom de l'auteur. Voici ce qu'il m'écrit :

«... Il y a deux façons de visiter une collection. Le carnet à la main, esquissant l'œuvre qui vous frappe, c'est la méthode du dessinateur. La seconde n'est pas une méthode, c'est un acte passif, c'est l'action

du simple qui va vaguant dans les salles, attiré malgré lui par une ligne, une silhouette, une tonalité. Pour celui-là, le phénomène psychique complexe qui s'opère est plus intéressant. Dans les cellules sensorielles de son cerveau, les images perçues vont s'emmagasiner, sans ordre, sans méthode, pêle-mêle avec la vue du chien qui court, de la voiture qui passe. Mais ces images ainsi obtenues, inconsciemment, elles constituent te fond commun, le tuf nourricier, qui forme le caractère, qui dresse au jour Vijidividualite.

f Le dessinateur peut nous montrer avec orgueil ses carnets bourrés de copies. Le simple, lui, n'a rien à montrer à l'extérieur, mais dans ses visites réitérées aux objets d'art, il s'est fait une sorte de noyau composé d'agrégations variées, de courbes, de lignes, d'inflexions, de nuances, toute une modalité spéciale de ses 6bres nerveuses qui n'étaient pas ainsi, et qui sont devenues telles. Désormais, si sa main maladroite prend un crayon, l'analyse opérée jadis et

dont tous les éléments sont dissociés, va se synthétiser par l'élégance de la ligne, et notez ceci, cette synthèse n'est pas la copie d'une œuvre déterminée, c'est le produit propre d'une organisation.

f Voilà l'éducation du Musée. Elle ne se {ait pas le crayon à la main, à renfort de gomme ou de mie de pain : c'est une gymnastique spéciale du cerveau qui a appris l'art des traits harmonieux.

Taine avait raison, car te milieu domine notre vie tout entière. Que d'un coup de baguette te Paris moderne devienne, comme architecture seulement, l'Athènes d'autrefois, et je vous réponds qu'avant peu les taitleurs de pierre et tes charpentiers auront reconstruit ta cité grecque. Mais dans notre architecture géométrique et plate, l'œil s'habitue à la platitude; en cheminant dans les rues, nulle ligne qui fait rêver, nulle surface agréable à l'œil, nulle image génératrice d'autres images. C'est pour cela que le musée, c'est-à-dire l'air spécial où flottent des figures harmoniques, où

l'œil s'arrête charmé, est nécessaire. Athènes n'avait pas besoin de musée, toute une atmosphère d'art la baignait, mais nous autres modernes, nous sommes bien forcés de recourir à ces moyens artificiels, comme ces malades qu'on soutient avec de l'oxygène...

en attendant.

c Bien à vous.

E. Renoult. »

J'ai du pkisir à donner, telles quelles, les réflexions, provoquées par des articles de journaux, nées de visites aux musées et de lectures délivres de philosophie, de critique, d'histoire. Et je n'ajouterai que peu de mots à la très juste remarque sur les deux manières de visiter une collection. Il était intéressant que cette remarque fût faite, et elle se trouve répondre à nombre d'objections contre les musées, la tradition, l'enseignement. Le passé, lorsqu'il enseigne la vie, sert le présent et prépare l'avenir. Sans cela, il ne serait qu'un morne cimetière.

g ut. NÉGOCIATIONS

Le 7 décembre 1894, mon ami Edouard Durranc venait aux bureaux du journal ta Justice me faire savoir que M. Leygues, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, avait tu les premiers articles exposant la nécessité d'un Musée du soir, et qu'il désirait avoir avec moi un entretien sur ce sujet.

Cet entretien avait lieu quelques jours après, le 11 décembre, il se terminait par cette déclaration formelle du ministre, que le Musée du soir serait fait, qu'il se ferait par un accord, qui allait être cherché, entre le Conseil municipal de Paris et l'État.

Comme entrée en action, j'étais convié à commencer des pourparlers avec le Conseil. Le ministre me dit qu'il agirait dans le même sens, et me demanda de lui remettre une note résumant la question.

Le lendemain, je lui adressai cette note, ainsi conçue :

I. — 11 s'agit d'un Musée ouvert le jour, et le soir jusqu'à oQze heures.

L'emplacement devrait Stre choisi à l'Est de Paris, au centre des quartiers de l'ameublement et de l'objet, entre la place de la République et la place de la Bastille, sur le parcours des boulevards Voltaire, du Temple, FiI!ea-iu-Calvaire, Beaumarchais, ou de la rue Saint- Antoine. Condition indispensable pour servir la population visée, massée dans les quartiers du Temple, du Marais, du faubourg Saint-Antoine. C'est chez lui qu'il faut aller trouver l'ouvrier, l'expérience de l'impossibilité du déplacement étant faite pour le Musée des Arts décoratifs du Palais de l'Industrie, pour Cluny, pour le Garde-Meuble, pour les Palais nationaux. L'ancienne Cour des Comptes est également trop éloignée. L'ouvrier de Paris est de son quartier, avant d'être de Paris, et on ne peut lui demander, avec la nnn-facilité des communications, de grandes courses, le soir, après sa journée de iravail.

II, — Le Musée du soir serait un Musée de travail et d'art, comprenant : i' Un fonds constitué par de* dons de l'Etat et de la Municipalité; certaines piices pourraient 2tre cédées par les Palais nationaux, et tout un ensemble de documents : livres,

gravures, pourrait être constitué par les doubles emplois enfouis dans les Bibliothèques; 2° Dons, d'amateurs; 3" Exposition changeante de pièces prêtées par l'Etat et par les amateurs; 4* Exposition du « chcf-d'ûBuvre ■ de l'ouvrier, eipositioi) qui lui assurerait la propriété de la création.

III. — Le grand bienfait, ce serait la possibilité pour l'ouvrier de se renseigner, vite et b'en; une manière efficace de lui venir en aide 'pour son travail, à toute heure, chaque fois que la difficulté' apparaît. L'ouyrier n'a, pour se renseigoer, que quelques feuilles prêtées par des bibliothèques, quelques albums vendus par les courtiers de librairie qui parcourent les ateliers, Le Musée du soir, par sa mise en ceuvre pratique, aidera l'ouvrier à gagner sa vie, à connaître un peu de tranquillité, condition essentielle pour une progression de l'esprit. Il ne s'agit pas de servir seulement les exceptionnels, mais la masse : préparation d'un terrain pour une moisson d'art.

IV. — Concurrence précise au cabire et au café-concert, aux heures du cabaret et du café-concert.

V. — Œuvre de civilisation, d'émancipation de l'esprit. Le Musée du soir sera le complément des écoles de dessin qui ont été un des grands soucis du gouvernement de la République. Fonder le Musée du soir, c'est contîoiier l'œuvre, mettre

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de plus ea plus le réel à la portée de tous, c'est donner de hautes raisons de plus pour faire aimer le travail, pour donner le respect de la pensée et de l'art, c'est ôter de l'idée d'un grand nombre que Icsobjets d'an sont des objets de luxe, c'est montrer l'accord de l'art avec la vie de tous. On rendra ainsi impossibles les haines des révolutions contre le Louvre, la BibliothËque, qui sont la propriété de tous, sous la garde de tous.

VI. — Il y a donc là une possibilité d'apaisement par le rapprochement des classes, par le contact permanent des patrons, des collectionneurs, des amateurs, avec la population ouvrière. Il se créera une collaboration plus étroite, des préjugés tomberont. Un champ sera ouvert à l'activité de tous les esprit, savants, historiens, lettrés, invité» à venir converser familièrement avec les visiteurs, avec les producteurs. Lien à montrer entre les objets et les idées.

Conclusion. — U y a nécessité d'agir vite, de commencer même dans des conditions restreintes. L'œuvre est viable, et se développera aussitôt le germe déposé.

Les pourparlers avec le Conseil muoicipal furent ouverts immédiatement.

Puis, la crise ministérielle et gouverne-

mentale mît en suspens les négociations, mais les négociations seulement. Pour moi, je n'avais qu'à continuer ce que j'avais commencé : la campagne de journalisme qui pouvait préparer, convaincre les esprits, et montrer à tous l'idée en marche. Ce que je lis, par des articles, et par une brochure.

Quand l'ordre fut à peu près refait 'dans les régions officielles, que l'accord entre la Ville et l'Etat me parut pouvoir se réaliser, je pris le parti de saisir directement le Conseil municipal de la question.

Le 14 février, j'adressai au Conseil municipal de Paris la lettre suivante :

Paris, le 14 février i89;.

A Monsieur le Prétident du Conseil municipal et à Messieurs les conseillers tnunicipaux de la ville de Paris,

Après trois mois d'une campagne assidue par le journal, par la brochure, par la conrersaiion, je puis me présenter à vous comme l'interprète des

— 6i — désirs d'une grande partie de la population ouvrière, commentés et défendus par de nombreux écrivains de journaux et de revues, pour vous demander la création, le plus t&t possible, d'un < Musée du soir ■ aux quartiers ouvriers de Paris.

Je crois aussi être l'interprète en avance de ceux qui ne disentTien, qui attendent ce qu'ils ne précisent pas, et qui accueilleront avec joie et arec espérance tout ce qui sera le signe d'une solidarité, d'une tentative d'harmonie sociale.

Vous trouverez plus loin, Messieurs, une note résumant les arguments essentiels à faire valoir pour la transformation en acte précis de l'idée d'un t Musée du soir *. J'ai cru devoir joindre à cette note les articles et la brochure oii les raisons qui militent en faveur du projet sont exposées avec plus de détails.

J'ajoute seulement que je désire Strc entendu par vous, et que c'est à vous, représentants de la Tille de Paris, que je remets l'idée que j'ai défendue, avec la confiance que vous saurez lui donner sa bonne solution, certaine et prochaine.

Veuillez agréer. Monsieur le président et Messieurs le^ conseillers, l'expression des meilleurs sentiments de votre dévoué concitoyen.

La même notice qui avait été remise à M. Leygues, ministre de l'Instruction pu-

blique et des Beaux-Ârts, et qui est publiée plus haut (p. 57), accompagnait cette lettre adressée au Conseil municipal.

Le tout fut confié à l'examen de la quatrième commission.

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